Interview du Père Jean-Michel Poffet

«Le foyer d’infection de la violence couve en Israël

Le Père dominicain Jean-Michel Poffet, Fribourgeois appelé il y a deux ans à la tête de l’Ecole biblique de Jérusalem, est un témoin privilégié de la guerre larvée qui a lieu entre Israël et la Palestine. S’il condamne tout attentat terroriste, il estime que les Israéliens ne résoudront jamais une équation aussi délicate avec des armes d’autant que, en face d’eux, ceux qui ont perdu un enfant n’ont plus rien à perdre. Interview, de Roger de Diesbach, rédacteur en chef du quotidien fribourgeois «La Liberté».

Les bombes occidentales sur l’Afghanistan font-elles aussi des dégâts en Israël et sur la Palestine?

Jean-Michel Poffet: Oui. Parce que tout est lié. Car le vrai foyer d’infection se trouve au Proche-Orient. Et toute déclaration verbale aux Etats-Unis, toute attaque sur le terrain a un très grand retentissement dans la région, surtout après le 11 septembre, après cet attentat qui a bouleversé l’Amérique et le monde entier et qui est injustifiable. Il n’empêche que, à partir du moment où on présente cela comme une guerre d’un monde barbare contre le monde civilisé ou, pire encore, comme une guerre de religion entre l’Occident christianisé et l’islam, les retombées sont immédiates au Proche-Orient. Et le monde musulman se sent profondément humilié. Evidemment que de parler de «croisade», comme l’a fait le président Bush, est une erreur terrible. Le mot était lâché. La peur est immense au Caire, au Pakistan et ailleurs, que les gouvernements ne puissent plus tenir les foules si les Etats-Unis devaient ouvrir un nouveau front ou intensifier leurs bombardements qui n’ont jamais cessé sur l’Irak. Le danger est très grand.

Concrètement quel changement avez-vous remarqué en Palestine?

Jean-Michel Poffet: Ce qui frappe, que ce soit à Gaza ou dans notre quartier musulman de Jérusalem, c’est de constater que Ben Laden est devenu un héros. Je le dis en tremblant car je n’ai aucune sympathie pour lui, qui n’a d’ailleurs jamais été le défenseur de la cause palestinienne. Absolument pas.

Ben Laden pourrait-il survivre à son arrestation, à sa mort?

Jean-Michel Poffet: Oui, un peu comme Che Guevara en Amérique latine, comme le symbole d’une cause, d’une résistance.

Aux Etats-Unis, on pense que le tiers monde se rangera du côté des gagnants, que les gamins des rues qui imitent toujours celui qui obtient la victoire se déguiseront demain en soldats des Etats-Unis…

Jean-Michel Poffet: Ça m’étonnerait. Parce que l’Américain (ndlr: l’habitant des Etats-Unis) est quand même perçu dans toute la partie arabe comme étant d’un appui inconditionnel à la politique d’Israël. Ce qui provoque la violence, c’est l’impression que le mode de vie occidental, mais aussi sa culture, sa religion, ombres portées de la globalisation économique, ne respectent pas la diversité culturelle et religieuse des autres peuples. Il y a au Proche-Orient cet appel au respect, à vivre ensemble. Il n’y a pas de doute que la supériorité affirmée par le mode de vie occidental paraît extrêmement violente à ces autres sociétés. Et provoque des réactions de violence. Les Petites Soeurs de Jésus portant la croix se font maintenant interpeller, par exemple à Amman.

Est-ce que la guerre militaire est une bonne façon de réagir?

Jean-Michel Poffet: Peut-être partiellement, car comment faire face à un terrorisme aussi terrible? Mais c’est certainement insuffisant pour résoudre la crise. A la longue, ça ne résout rien. Regardez l’Irak et l’embargo contre ce pays qui blesse profondément les populations civiles. Les enfants qui meurent dans les hôpitaux en Irak, c’est injustifiable. Et ça continue.

Alors comment?

Jean-Michel Poffet: En se battant sur les causes profondes. En arrivant à résoudre le problème palestinien, perçu du point de vue arabe comme une agression permanente d’Israël. Je ne crois pas que l’on puisse revenir en arrière sur l’existence de l’Etat d’Israël dans des frontières sûres et reconnues. Mais il y a quand même des résolutions des Nations Unies sur la restitution des territoires occupés et la création d’un Etat palestinien qui demandent à être appliquées. Tant que ce ne sera pas le cas, le foyer de violence ne se refermera pas. Et aucun bombardement n’arrangera les choses.

Créer maintenant un Etat palestinien, n’est-ce pas donner raison aux auteurs des attentats du 11 septembre?

Jean-Michel Poffet: Non, Les Palestiniens ont ce droit. Ils vivaient dans ce pays. Même Shimon Perez a reconnu que le slogan juif «Un peuple sans terre pour une terre sans peuple» a été un slogan assassin. On peut comprendre que le retour sur la terre des promesses ait un sens pour les juifs. On peut aussi comprendre que, après la guerre en Europe, ils aient voulu une patrie dans laquelle ils puissent s’organiser et vivre en sécurité. Mais tout se joue dans le comment. Vont-ils le faire seuls et quelle existence offrent-ils à ceux qui étaient déjà là? (apic/rdb/pr)

26 décembre 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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