250 morts à Djénine? Vous pouvez multiplier par trois!
Paris: Le père Elias Chacour dénonce la folie destructrice d’Israël
Jean-Claude Noyé, correspondant de l’agence APIC à Paris
Paris, 14 avril 2002 (APIC) De passage à Paris, le Père Elias Chacour a rencontré le 12 avril les journalistes du groupe de presse Malesherbes. Le prêtre melkite catholique de la paroisse d’Ibillin, en Galilée, soutient que la paix est impossible en Terre Sainte, tant qu’Israël ne renonce pas à sa politique de colonisation. Il accuse Sharon de viser la destruction de toutes les infrastructures palestiniennes et la déportation de la population. «Quand les Israéliens annoncent qu’ils ont tué 250 Palestiniens à Djénine vous pouvez facilement multiplier par trois».
Le père Elias Chacour, Palestinien de nationalité israélienne, est le président fondateur d’un complexe universitaire qui accueille 4200 jeunes arabes chrétiens et musulmans d’Israël et 250 professeurs de diverses religions, dont 28 professeurs juifs. Il a reçu de nombreux prix de la communauté internationale au titre de son action pour la paix. Il a été fait chevalier de la Légion d’honneur en France en 1999, en présence de Leïla Shahid et du représentant de l’ambassadeur d’Israël en France.
«Atrocités»: tel est le mot que le père Chacour a utilisé à plusieurs reprises pour désigner ce que subit actuellement le peuple palestinien. Lui- même chassé en 1947 à l’âge de 6 ans de son village natal par l’arrivée d’immigrants juifs, il entend pourtant rester un homme de paix en mettant l’accent sur la convivialité interreligieuse et interethnique dans les établissements scolaires qu’il a créés. Aussi dénonce-t-il avec vigueur le terrorisme, qu’il soit d’Etat, côté israélien, ou individuel, côté palestinien. Ceci posé, l’occupation illégale des territoires palestiniens par Israël et la non-application des accords d’Oslo lui paraît une cause absolument déterminante de la situation de folie vécue aujourd’hui. «Quant aux destructions perpétrées par l’armée israélienne, elles sont d’autant plus dommageables qu’elles préparent toute une génération de jeunes terroristes palestiniens qui voudront réparer l’humiliation et la violence subie par leurs proches», assène-t-il.
«Pas de paix sans justice»
Pas de paix sans justice, explique à l’envi le père Chacour qui se fait le porte-parole de la revendication du droit à une terre et à la dignité pour le peuple palestinien. Et de dénoncer l’extrême disparité économique des deux peuples, situation qui rend impossible, avec le processus de colonisation, tout réel dénouement du conflit.
Pourquoi Arafat n’a-t-il pas signé les accords de camp David? Ce faisant, n’a-t-il pas manqué une chance historique de faire la paix? Le père Chacour répond que ce point de vue est occidental, orchestré par le lobby juif. La réalité, selon lui, c’est qu’Arafat ne pouvait pas dire «oui» car la proposition de paix n’en était pas une véritable: outre le fait que le retour des réfugiés restait une question taboue pour les Israéliens, ceux- ci entendaient maintenir un strict contrôle du sous-sol (pour l’accès à l’eau) et du ciel palestinien. Bref, l’Etat palestinien envisagé restait un état croupion.
Buts de Sharon: destruction et déportation
Au fond, quel est le but poursuivi par Ariel Sharon? «Destruction de toutes les infrastructures palestiniennes et déportation de la population, ni plus ni moins», répond sans hésiter le père Chacour. Et de rappeler que le Premier ministre israélien continue ainsi la basse besogne qu’il n’avait pu achever en 1982, au Liban: «Quand les Israéliens annoncent qu’ils ont tué 250 Palestiniens à Djénine vous pouvez facilement multiplier par trois». Ou encore d’estimer que «la glorification de la puissance militaire est un péché impardonnable» et qu’un «lobby puissant voudrait faire croire qu’il s’agit d’une guerre contre le terrorisme». «Mais, souligne-t-il, j’ai vécu neuf guerres et aucun problème n’a été réglé». Un merci, au passage, pour l’Europe, qui a le courage d’appeler Israël à plus de raison. Et un profond regret: que l’attitude des Etats-Unis soit commandée par les pressions du lobby juif américain, sans compter que leur obsession de la lutte antiterroriste les a empêchés de se demander en vérité pourquoi le tiers- monde les détestait tant. L’ancien secrétaire d’Etat James Baker, avec qui le père Chacour entretient des liens amicaux, lui aurait confié à propos de l’attitude de l’actuelle administration US vis-à-vis du conflit Israélo- palestinien: «I am deeply disapointed!» (»Je suis profondément déçu»). Des mots que le président Bush lui-même a eus à propos d’Arafat .
Parti travailliste et Likkoud: même combat
Quelle différence le prêtre melkite fait-il entre Ehud Barak et Ariel Sharon, entre le Parti travailliste et le Likkoud? «Juste une différence de nom», répond-il, mi-ironique, mi-amer. Tout serait-il beau du côté palestinien? «Certes non, je suis trop bien placé pour ne pas fermer les yeux sur la corruption, les luttes d’influence et aussi, hélas, l’aveuglement des extrémiste. Mais il ne faut pas hésiter à nommer le mal principal: 50% de colonies supplémentaires depuis les accords d’Oslo et des humiliations incessantes», fait-il valoir en substance.
Quel rôle peuvent jouer les chrétiens palestiniens israéliens? «De par leur singularité même – ils sont arabes mais pas musulmans, israéliens mais pas juifs, catholiques mais pas latins – peuvent précisément être des médiateurs, des ponts pour des communautés en guerre. Encore faut-il stopper l’émigration des chrétiens palestiniens, réduits aujourd’hui à être une toute petite minorité». Quid de la mosquée de Nazareth? «Cette ville est le centre du nationalisme palestinien. Or cette affaire a provoqué la division entre chrétiens et musulmans. Cela a été sciemment voulu par les Israéliens. Ils ont donné une réponse positive à la demande d’un petite groupe d’extrémistes locaux, alors que ni Arafat, ni aucun des grands dirigeants arabes n’y étaient favorables. C’est une épée dans notre c?ur», a estimé le prêtre palestinien, visiblement affecté.
«Quand un peuple est à genoux, personne de bouge»
Pourquoi, exceptés le pape et de rares cardinaux de la Curie romaine, ce silence assourdissant des grands leaders de l’Eglise catholique, que ce soit les cardinaux US ou les cardinaux de Londres, de Paris? «Quand une pierre du Saint Sépulcre tombe, tout le monde se mobilise. Mais quand un peuple est à genoux, personne ne bouge», a remarqué le père Chacour sur le ton désabusé.
Le prêtre melkite a toutefois voulu finir sur une parole d’espoir: «Les Palestiniens sont tout à fait capables de pardonner le mal et les humiliations subis si on les laisse avoir un toit et vivre dignement. Il n’y pas de paix sans justice». Un message qu’il décline dans son dernier livre, «J’ai foi en nous. Au-delà du désespoir» (Presses de la Renaissance). Et d’inviter les chrétiens à venir nombreux en Terre Sainte pour exprimer leur soutiens aux artisans de paix. «Palestiniens et juifs, nous sommes condamnés à vivre ensemble. Les frères sémites doivent apprendre à se réconcilier, il n’y a pas d’autres solutions, même si le chemin paraît long, trop long!» (apic/jcn/bb)




