Pour un retrait des territoires occupés

Paris: Emile Shoufani et Théo Klein commentent l’actualité au Moyen-Orient

Jean-Claude Noyé, correspondant de l’APIC à Paris

Paris, 9 mai 2002 (APIC) L’Association des journalistes de l’information religieuse organisait, mardi 7 mai à Paris, la rencontre de deux hommes de paix: Emile Shoufani, le médiatique curé grec melkite de Nazareth et Théo Klein, ancien président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Si leur approche d’Arafat diffère sensiblement, leurs analyses convergent en ce qui concerne les conditions d’une paix durable: démantèlement des colonies existantes, retrait des territoires occupés, création d’un Etat palestinien, reconnaissance mutuelle que la Terre sainte est commune aux deux peuples et que la future ligne de partage ne doit pas créer deux blocs fermés.

De passage à Paris pour finaliser son livre «Comme un veilleur de paix», Emile Shoufani, arabe et israélien, a reconnu devant les journalistes que l’utilisation par l’armée israélienne d’armes lourdes (chars, avions et hélicoptères de combat ) et «le recours à une force disproportionnée» contre des populations civiles l’ont personnellement bouleversé.

Il entend pourtant rester un artisan de paix et continue notamment d’organiser des rencontres amicales entre les élèves du collège Saint Joseph de Nazareth qu’il dirige et des jeunes juifs de Jérusalem. «Mais le voyage entre ces deux villes est plus compliqué aujourd’hui de même que les échanges de famille à famille, à cause de la peur des attentats», explique- t-il. Et de confier que sur 200 groupes de dialogue/rencontre initialement opérationnels, seul quatre le sont encore.

«Beaucoup des juifs de la gauche israélienne surtout, et des Arabes qui ont consacré tant d’efforts à poser des gestes de réconciliation et de pardon se demandent aujourd’hui: mais que fait-on, ne rêve-t-on pas?. On ne voit pas où on va mais nous devons absolument garder le contact entre nous, fort de notre expérience qui dure depuis 14 ans», affirme le médiatique curé de Nazareth. Non sans redire que le préalable absolu à la paix, c’est le retrait d’Israël des territoires occupés et que la solution tient non pas dans un simple cessez-le-feu, mais dans une véritable relation d’échange, fondée sur la reconnaissance mutuelle entre deux Etats libres: Israël et un Etat palestinien. Ce qui suppose que l’une et l’autre partie renonce à toute notion de droit divin à la terre.

«Je crains que l’horizon de la paix soit repoussé à 25 ans»

Les arabes israéliens, de par leur situation même, ont un important rôle de médiateur de paix à jouer. Et, plus que jamais, il faut poser de part et d’autre des gestes de nature à dissoudre la peur réciproque. Les responsables politiques et religieux doivent donc s’engager dans une pédagogie de la justice et du pardon. «Je crains pourtant qu’au train où vont les choses, et devant le refus de Sharon de redonner aux Palestiniens la Cisjordanie, et la déconsidération de la gauche israélienne aux yeux des Arabes palestiniens, l’horizon de la paix soit repoussé à 25 ans. Cela d’autant plus que ce conflit, qui n’était pas religieux jusqu’à la seconde Intifada, l’est devenu. Le djihadisme a en quelque sorte pris le pouvoir», regrette Emile Shoufani.

L’attitude contradictoire des Israéliens

Théo Klein, avocat, est l’auteur de «Manifeste d’un juif libre». «Je ne désespère pas que les choses puissent se dénouer assez vite, grâce à des hommes de terrain comme vous qui permettent d’espérer la venue de la paix», a-t-il affirmé. «Beaucoup d’Israéliens veulent rétablir le dialogue, même si la situation est difficile». Lui qui a la double nationalité française et israélienne constate avec amertume cette contradiction de ses compatriotes du Moyen-Orient: la majorité veut la paix, admet que pour cela Israël doit se retirer dans ses frontières d’avant la guerre de 1967. Mais la même majorité soutient un général combattant dont l’action va dans le sens opposé.

«On n’a pourtant pas inventé en Israël une autre solution de paix que le retrait des territoires occupés, même si les gens au pouvoir aujourd’hui sont sous l’influence de religieux qui les invitent à considérer que les juifs ont des droits sur cette terre alors que les Palestiniens n’y ont que des intérêts. Ce avec quoi je ne suis pas d’accord du tout», souligne l’ancien président du Crif. Et de constater que les juifs n’ont pas encore réussi à sortir de réflexes de pensée qui les ont accaparés pendant 2000 ans. Cela les incite au repli sur eux-mêmes. Il regrette à ce propos que les juifs de France aient condamnés les attentats contre les synagogues au nom de leur judaïté même et, au fond, au nom d’une mentalité de victime, alors qu’ils auraient dû le faire au seul nom de leur citoyenneté française. Chaque attaque contre un lieu de culte, que ce soit une synagogue, une mosquée ou une église, étant une attaque contre la liberté religieuse elle-même.

La politique de sécurité nourrit le terrorisme

Autre regret exprimé par Théo Klein: «La seule politique d’Israël qui suscite un large consensus est une politique de la sécurité. Ce qui nous enlève toute possibilité d’une confrontation ouverte avec nos voisins et conduit à rendre la vie des Palestiniens impossible. Ce qui, à son tour, nourrit leur terrorisme. De fait, en l’état, rien ne leur permet de dissuader les islamistes d’accomplir leur sale besogne».

Pourquoi le camp de la paix en Israël est-il réduit à si peu de choses? Pourquoi ce silence des religieux et des intellectuels et ce soutien général à Sharon? «L’ensemble des Israéliens ont été étonnés devant le refus d’Arafat des propositions, à leurs yeux inespérées, faites par Ehoud Barak à Camp David en juillet 2000. Les contre-propositions d’Arafat étant reçues comme propres à assassiner leur avenir. Dès lors, ils ont douté de sa volonté réelle de faire la paix. Le début de la deuxième Intifada a contribué ensuite à ruiner l’idée qu’avec des efforts ont peut faire avec les choses et répandu la conviction que décidément, on n’aboutirait à rien», souligne Théo Klein. Une conviction que l’histoire elle-même vient renforcer, rappelle-t-il. En 1967, ce sont les Arabes, en premier le roi Hussein de Jordanie, qui ont provoqué les hostilités. Et de mêmes qu’ils se moquaient des Palestiniens comme de l’an mille, les chefs d’Etat arabes ne se sont pas montrés coopératifs dans le règlement du conflit israélo- palestinien, faisant longtemps accréditer l’idée israélienne que les arabes n’acceptaient toujours pas l’existence de l’Etat hébreu.

Divergences sur la personnalité d’Arafat

Que pense Théo Klein du leader palestinien? Désabusé, il observe: «C’est un homme habile mais ce n’est hélas pas un homme d’Etat. Son vrai génie c’est d’avoir su se faire passer pour le vrai représentant, le symbole de son peuple. Mais il a pris la responsabilité de l’Intifada et n’a pas prouvé sa capacité à trouver un règlement de paix. Les accords d’Oslo lui ont permis de revenir au milieu de son peuple: c’est sans doute ce qu’il voulait avant tout». Et de faire valoir que les responsables de la première Intifada sont hommes avec qui les Israéliens peuvent discuter.

De son côté, Emile Shoufani admet que les «Tunisiens» (surnommés ainsi pour avoir accompagné Arafat dans son exil à Tunis) sont incapables de dialoguer et qu’ils ne savent pas décoder le langage des israéliens. Mais, concernant Arafat, il ne partage pas les vues de Théo Klein. «Ce sont les Israéliens qui l’ont amené et maintenu en place alors qu’il connaissait ses limites, notamment la corruption dont lui et ses proches sont capables et sa propension à pratiquer le double langage. Dans le même temps qu’Israël éliminait les intellectuels et homme de valeur palestiniens susceptibles de diriger leur peuple, il a favoriser le jeu du Hamas et des islamistes en limitant étroitement la marge de manoeuvre d’Arafat». Et d’estimer que ce dernier, contrairement à ce qui s’est dit partout, ne pouvait pas signer les accords de camp David.

Au final, Théo Klein admet que le refus d’Arafat à Camp David devait bien avoir des circonstances atténuantes. Et l’ex-président du Crif comme le curé de Nazareth considèrent qu’en l’état, il n’est pas souhaitable ni possible d’entamer de nouveaux pourparlers de paix en l’absence de leader palestinien. (apic/jcn/bb)

9 mai 2002 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 6  min.
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