Le tout économique contre le développement durable
Suisse: Dix ans après le Sommet de la Terre de Rio, l’euphorie a fait place à l’inquiétude
Berne, 13 août 2002 (APIC) Dix ans après le Sommet de la Terre à Rio, l’euphorie a fait place à l’inquiétude. Le tout économique prime désormais sur le développement durable, «sacrifié sur l’autel de la mondialisation», a dénoncé mardi à Berne une coalition d’ONG suisses à la veille du sommet mondial de Johannesbourg. Les attentats du 11 septembre ont encore renforcé la tendance des Etats-Unis à imposer leurs solutions au reste du monde, au mépris de toute concertation multilatérale.
La coalition d’ONG membre de la délégation suisse au Sommet mondial de l’ONU pour le développement durable qui s’ouvre le 26 août à Johannesbourg, est très critique: le bilan de la Suisse, pourtant en pointe dans les conférences internationales, n’est «pas très glorieux» quand il s’agit de concrétiser les objectifs de l’Agenda 21 de Rio.
Au niveau mondial, a relevé Madeleine Bolliger, de la Communauté de travail Swissaid/Action de carême/Pain pour le prochain/Helvetas/Caritas, «le changement de cap global n’a pas eu lieu».
Dix ans après la définition par la communauté internationale des principes fondamentaux du développement durable, le programme d’action est resté lettre morte: «Au contraire, depuis Rio, le monde entier, et particulièrement les pays du Nord, ont continué à privilégier un type de développement qui est à l’opposé même de toute durabilité. Dans la même période, les indicateurs écologiques se sont détériorés de manière dramatique et à un rythme accéléré.»
La politique menée cette dernière décennie a accentué la pauvreté et l’exploitation des ressources naturelles, et imposé au monde entier un modèle de développement, désigné à Rio comme incompatible avec le développement durable. La libéralisation économique et le régime inégal du libre-échange s’est par exemple traduit par une désindustrialisation et la disparition de la petite propriété paysanne dans les pays les plus pauvres, ainsi que par une forte dégradation de l’environnement et des importants déplacements de populations.
Les politiques doivent agir!
Au niveau de la politique énergétique, par ex. la Suisse «n’a pas pris le cap du développement durable»: ces dix dernières années, entre Rio et Johannesbourg, contrairement aux engagements pris au Sommet de la Terre et aux programmes du Conseil fédéral «Energie 2000» et «Energie Suisse», les émissions de CO2 n’ont été ni stabilisées ni diminuées: elles ont augmenté de 5,3% ! On est loin de s’engager dans la voie du Protocole de Kyoto sur les changements climatiques, déplorent les ONG suisses. «Au lieu de miser sur la bonne volonté et les actions volontaires de l’industrie et de la population, les autorités politiques doivent agir de manière contraignante. La stratégie de développement durable doit avoir un caractère obligatoire».
«Non seulement nous n’avons pas pris le cap d’un développement durable en Suisse, mais nous nous en éloignons même sensiblement», a lancé jeudi à Berne Rosmarie Bär, coordinatrice pour la politique de développement de la Communauté de travail.
Libéralisation économique contre droits sociaux et protection de l’environnement
Dans l’enceinte des conférences internationales sur le développement, le discours n’est plus la protection sociale ou la défense de l’environnement, mais la libéralisation économique, la globalisation des marchés sous la bannière de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), déplore pour sa part Peter Niggli, directeur de la Communauté de travail. «Aujourd’hui, la libéralisation du commerce mondial représente un obstacle majeur à un changement de cap, d’où la nécessité de subordonner les règles du commerce aux accords sociaux et environnementaux.»
Le Sommet de Johannesbourg devrait pourtant être un pas décisif pour la mise en pratique des postulats de Rio. Sur l’agenda se trouvent des questions urgentes comme la réduction de moitié du nombre des plus pauvres jusqu’en 2015, l’accès à l’eau potable pour tous, l’approvisionnement en énergie pour deux milliards de personnes, ou la lutte contre la pandémie du SIDA. Les ONG qui participent à la délégation suisse – la Communauté de travail et Greenpeace – sont cependant sceptiques. Elles craignent qu’une nouvelle fois cette conférence de l’ONU ne devienne «un sommet de l’engagement facultatif.»
Le Conseil fédéral est lui aussi interpellé: quand il s’agissait, dans les années 90, d’adapter le droit suisse à la politique économique de l’Union européenne ou de libéraliser l’économie dans le sens de l’OMC, «Berne avait adopté un rythme accru et une ligne directe claire, ce qui lui avait permis de surmonter quantité de résistances politiques». Pour réaliser les objectifs de développement durable, les ONG demandent que la Suisse ratifie enfin la Convention des Alpes, 2002 ayant été proclamée Année internationale de la montagne par l’ONU. D’autre part, exige Rosmarie Bär, la Suisse doit s’engager en faveur d’une convention internationale sur l’eau, qui doit, au même titre que le climat, être protégée comme «bien de l’humanité»: l’accès à l’eau potable pour tous doit faire partie des droits de l’homme.
Eviter un retour en arrière par rapport à «Rio»
Du point de vue de la Communauté de travail et de Greenpeace Suisse, tout devrait être mis en oeuvre pour que «Johannesburg» ne soit pas un retour en arrière par rapport à «Rio». Un plan d’actions concret comprenant des objectifs, des missions et des délais clairs et contraignants doit être établi, contenant notamment un programme d’encouragement global pour les énergies renouvelables et des lois réglant la responsabilité civile internationale en matière d’environnement. Aujourd’hui, des crimes comme la catastrophe de Bhopal en 1984 en Inde, qui a causé la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes et qui continue à empoisonner la population, restent impunis.
Union Carbide, reprise l’an dernier par la multinationale chimique américaine Dow Chemical – désormais la plus grande entreprise chimique du monde – a depuis longtemps quitté Bhopal sans décontaminer le site pollué, a déploré Alexandra Capeder, de Greenpeace Suisse. Les indemnités versées ont été dérisoires: pour des lésions dont elles souffriront toute leur vie, les victimes n’ont obtenu que 350 dollars par personne. «Il s’agit d’un double standard, car si l’accident s’était produit aux Etats-Unis, l’entreprise aurait dû payer des sommes énormes et aurait dû déclarer faillite.Ce n’est pas ainsi que nous entendons la mondialisation! «.
Il en va de l’avenir de l’humanité
Interrogée sur ce bilan extrêmement négatif concernant la décennie écoulée, Rosmarie Bär a cependant relevé des signes d’espoir: les ONG se font tout de même entendre, et depuis Rio, elles se sont professionnalisées et mises en réseaux, augmentant leur efficacité. Pour contrebalancer la mondialisation marchande qui cherche à s’imposer dans tous les secteurs de la société, un engagement ferme des chefs d’Etats et de gouvernements, qui doivent cesser d’être à la remorque du lobby économique, est indispensable, estiment les ONG. Et Madeleine Bolliger de lancer: «A Johannesbourg, il en va de l’avenir de l’humanité et de la planète dans son intégrité sociale et écologique». (apic/be)




