1.1.1.1 APIC Interview
Burundi: Au coeur de la violence interethnique, la «folle de Ruyigi» brise la spirale de la haine
1.1.1.2 Maggy Barankitse: face à la haine fratricide, où sont les prophètes?
Jacques Berset, APIC
Fribourg/Ruyigi, 27 octobre 2002 (APIC) Dans la tourmente de la guerre civile qui saigne le Burundi, «les prophètes font cruellement défaut», lance Marguerite Barankitse. Fondatrice de la Maison Shalom à Ruyigi, à l’est du pays, elle est devenue «grand-mère» de 5’000 orphelins de la guerre ou du sida. Elle donnait son témoignage à Fribourg le 26 octobre à l’occasion du 75e anniversaire de l’OEuvre St-Justin, dont elle fut boursière à la fin des années 80.
Au coeur des massacres interethniques qui ont déjà coûté la vie à des centaines de milliers de civils, «Maggy» tente de briser la spirale de la haine qui décime la population depuis 1965. «Face à la peur qui paralyse, il faut des grâces spéciales pour que les langues se délient», lâche l’ancienne élève de l’Ecole Bénédict à Fribourg, où elle a étudié de 1988 à 1990.
Du courage, cette intellectuelle issue d’une famille aisée de propriétaires terriens tutsis n’en manque pas. Une foi chevillée au corps la fait vivre et lui fait accepter l’idée que la mort puisse la cueillir à tout moment. Elle sait qu’elle peut être tuée dans une embuscade des FDD (Forces pour la défense de la démocratie): les rebelles hutus ont déjà incendié sa voiture en juillet dernier, parce qu’elle refusait de payer l’impôt qu’ils réclament dans les régions qu’ils contrôlent.
Mais les milices tutsies ou les Forces armées burundaises dominées par la minorité tutsie la tiennent également dans le collimateur. Certains d’entre eux l’appellent «la punition des tutsis» parce que, à leurs yeux, elle trahit la cause de leur ethnie. Sa faute: elle dénonce les exactions de tous bords. Revêtue d’un boubou aux couleurs chatoyantes, elle rit souvent à gorge déployée. Le sourire ne la quitte quasiment jamais. Sauf, peut-être, au moment d’évoquer le dernier massacre à Itaba, dans la province de Gitega, où l’armée gouvernementale a tué des centaines de civils le 9 septembre dernier. Elle a recueilli des bébés affamés encore attachés sur le dos de mères transpercées par les baïonnettes de la soldatesque.
APIC: Maggy, vous lancez un cri de détresse, pour briser le silence!
Maggy: Avant d’être hutu, tutsi ou twa, je suis une personne humaine! On m’a déjà appelée la «folle de Ruyigi» parce que je refuse d’entrer dans le jeu des ethnies. Le magazine «Géo» a écrit un jour que j’étais une «sainte en enfer», parce que dans ma «Maison Shalom», au milieu des collines verdoyantes de Ruyigi, et dans les autres maisons que j’ai fondées depuis, j’accueille, sans distinction, des centaines d’orphelins hutus ou tutsis, victimes de la folie des hommes.
Enfants mutilés par la machette des tueurs, traumatisés par l’assassinat de leurs parents, bébés malades du sida ou fillettes violées par la soldatesque, tous réapprennent chez nous l’amour et la chaleur humaine. Cela me fait souffrir que dans notre propre Eglise, à cause de cette psychose de peur qui se répand partout, nos pasteurs n’osent plus dénoncer les massacres.
1.1.1.2.1 APIC: Les pasteurs, qui devraient parler, sont tétanisés par la peur ?
Maggy: Des évêques parlent quand ils viennent en Suisse, mais ici, ils restent silencieux. Je l’ai dit à la télévision, aux radios privées, à la presse burundaise: tant qu’il y a cette injustice sociale, que des gens sont frustrés parce qu’ils sont marginalisés et ne peuvent servir leur patrie, il y aura toujours cette violence. Ma foi me donne du courage, je n’ai pas peur de mourir. Car si c’est le moment que je parte, je partirai la tête haute; j’aurai accompli mon devoir humain, en tant que femme qui a la vocation de protéger la vie humaine et de l’embellir.
Je ne me tais pas, même devant le président Buyoya. Je lui crie que les enfants meurent, que les mamans meurent. Je lui dis que l’on ne peut pas prendre 80% du budget national pour l’armée et 0,2% pour l’action sociale. Car la violence trouve ses racines dans le système en place depuis quatre décennies, depuis que des cousins se succèdent à la tête de l’Etat (les présidents Micombero, Bagaza et Buyoya sont tous issus de la même colline, ndr), que l’on gère notre patrie comme une chose familiale. Même en famille, on ne prend pas tout!
1.1.1.2.2 APIC: Vous étiez enseignante, vous auriez pu faire carrière dans le système.
Maggy: Ma vie a basculé le jour où j’ai refusé, au collège de Ruyigi, de discriminer des élèves hutus. Ils étaient systématiquement renvoyés aux champs malgré leurs excellents résultats alors que des étudiants de ma propre ethnie bénéficiaient de passe-droits pour accéder à l’Université.
Cette révolte contre le système en place, qui favorise dans tous les domaines la minorité tutsie (14% des habitants contre 85% de Hutus et 1% de Twa), ne m’a pas seulement fait perdre son poste d’enseignante. Elle m’a valu des haines tenaces et des menaces de mort. Pour moi, tous les Burundais sont des frères. Depuis le jour de mon baptême, le 26 juillet 1956, je n’appartiens plus à aucun clan, je suis devenue chrétienne.
APIC: Des hommes armés ont cherché «la soeur hutue»… On voulait vous tuer!
Maggy: La chance ce jour-là était que je ne suis pas religieuse et ma haute taille élancée avait trahi mon origine tutsie. A mon retour de Fribourg, je travaillais comme secrétaire à l’évêché de Ruyigi, quand tout a basculé dans l’horreur. Les élections présidentielles – des élections libres! – avaient porté au pouvoir le candidat hutu (du parti FRODEBU), Melchior Ndadaye. A peine arrivé au pouvoir, il était assassiné par un groupe de militaires tutsis le 21 octobre 1993. A ce moment là, il fallait s’y attendre, il y eut des massacres de grande ampleur: les Hutus avaient prévenu que si l’on tuait leur président, ce serait une nouvelle humiliation.
Même si seul un groupe de Tutsis voulait éliminer le président, ce sont tous les Tutsis qui étaient visés. Il faut savoir que la crise burundaise n’a pas commencé en 1993: de grands massacres avaient déjà eu lieu en 1965, 1969, 1972, 1988, 1991… Le «système» est là pour protéger la minorité tutsie, mais je n’accepte pas la discrimination de la majorité hutue. Pour un chrétien, l’autre est un enfant de Dieu. Cela m’a marquée dès l’enfance, c’est pourquoi j’ai décidé d’accueillir dans ma famille des enfants hutus rescapés des tueries de 1972.
APIC: Vous êtes suspecte aux yeux des tutsis, les hutus se méfient aussi de vous.
Maggy: Lors des massacres de 1993, tout le monde a dû fuir. Moi j’ai dû rester, car j’avais recueilli des enfants hutus… Dans une famille tutsie, sur une colline uniquement tutsie, à 3 kilomètres de Ruyigi! Je m’occupais dans ma maison de quatre orphelins hutus et trois tutsis. J’ai d’abord voulu suivre spontanément mes oncles, qui sont Tutsis, mais ils m’ont demandé ce que j’allais faire des enfants hutus. Parmi eux, Chloé, la fille aînée que j’avais protégée et qui allait à l’Université. Du côté hutu, on me disait que comme Tutsie, je ne pouvais pas fuir avec eux en Tanzanie. Je me suis donc réfugiée à l’évêché le 22 octobre 1993. Là, hutus et tutsis, prêtres, religieuses et laïcs, n’étaient pas séparés. Cela devait être un défi, on allait rester tous ensemble.
APIC: Le baptême permettrait de transcender les ethnies, pensiez-vous ?
Maggy: Pour moi, être chrétien passe avant tout, au-delà des différences ethniques. Mais bien que chrétiens, nous sommes restés des enfants de cette patrie. Avec l’attaque de l’évêché, j’ai bien dû admettre que le fond culturel imprégnant les Burundais n’avait pas disparu avec le baptême. Je ne savais pas qu’il se cachait un mensonge derrière la façade, qu’il subsisterait même si on allait ensemble à la messe le dimanche: on s’est masqués, on a joué à être chrétiens!
Alors que sur nos collines, nous sommes semble-t-il tous baptisés, pourquoi – depuis 1965 – presque aucune voix parmi les chrétiens (je parle ici de tout un chacun) ne s’est élevée pour dire: nous refusons la violence, nous voulons vivre comme des frères et soeurs qui communient à la même table! Quasiment personne ne s’est élevé pour dire: «Non !»
APIC: Même des membres de votre famille sont devenus des assassins…
Maggy: C’est ce qui s’est passé le 23 octobre à l’évêché qui m’a fait réagir. Les collines s’étaient embrasées, des Hutus avaient commencé à tuer des Tutsis. Parmi eux, des gens de ma famille massacrés assez loin de Ruyigi. L’armée, les parachutistes, sont arrivés et ont commencé à tuer les Hutus. Le commandant de district nous avait amené des hutus intellectuels, parmi eux des médecins et des anciens collègues du lycée de Ruyigi. Il voyait qu’on allait tuer ces Hutus, il les avait donc amenés dans l’enceinte de l’évêché. Pour les protéger, pensais-je.
Mais j’avais vu le mensonge dans ses yeux et j’ai cachés les Hutus dans les combles. Le dimanche 24 octobre 1993, l’évêché était encerclé par plus de 600 Tutsis, des gens de ma colline, de ma famille, que j’ai reconnus. Je suis sortie au-devant de la foule excitée et haineuse. Les gens m’ont crié: «Tu vas encore nous dire qu’avant d’être tutsie, tu es une personne humaine, une chrétienne! Ferme ta gueule, ils ont tué tes oncles et tes tantes et tu voudrais les défendre!».
1.1.1.2.3 APIC: Vous n’avez rien pu faire contre le massacre des civils à l’évêché!
Maggy: Ils ont alors arrosé le bâtiment d’essence. Je leur ai dit qu’ils n’avaient pas le courage de tuer en face ces gens innocents, croyant qu’ils allaient hésiter avant de commettre un crime pareil. J’ai interpellé des gens de ma famille, leur disant qu’ils allaient mourir comme Caïn qui a tué son frère Abel. Ils m’ont alors déshabillée et m’ont jetée dans un coin. Puis ils ont commencé à tuer devant mes yeux les réfugiés un à un: 72 personnes, dont des prêtres et des religieuses.
Deux femmes tutsies, que personne n’avait reconnues, ont été tuées. Une autre, mariée à un hutu, a préféré suivre son mari dans la mort. «Je l’aime, vous allez me tuer avec! « Elle est sortie dignement et m’a confié ses enfants. Je pensais qu’ils n’oseraient pas la mettre à mort, mais ils l’ont fait… Après, j’ai cherché mes enfants, et je ne les ai pas trouvés parmi les cadavres. Connaissant l’évêché, ils s’étaient dissimulés dans la penderie, se cachant sous les habits des prêtres. Je n’ai pu sauver que 25 enfants.
APIC: C’est alors que vous avez développé le projet «Maison Shalom».
Maggy: Quand j’ai retrouvé mes sept enfants, je ne savais plus où aller avec les 25 autres que j’avais pu sauver. Ils étaient Hutus et Tutsis, et mes cousins avaient participé au massacre, alors que les Hutus n’avaient pas confiance en moi. Comme je connaissais un peu d’allemand, je me suis adressé à un coopérant allemand. Je suis restée avec les enfants pendant sept mois dans cette demeure. Sachant où j’étais, les militaires m’ont amené des enfants tutsis blessés.
A cause du danger permanent, la coopération allemande a fermé les portes et j’ai dû quitter le bâtiment. J’ai frappé à la porte de l’évêque, qui m’a donné une école pillée et saccagée, qui est devenu la «Maison Shalom». L’afflux d’enfants devenant de plus en plus important, j’ai ouvert une autre maison, près de la frontière avec la Tanzanie, et une troisième, la «Casa della pace» . Aujourd’hui, j’héberge plus de 5’000 enfants. Car depuis sont venus les Tutsis rwandais, en 1994, et deux ans plus tard, des Hutus rwandais. Les missionnaires m’ont ensuite apporté des enfants congolais de Bujumbura, parce qu’on les confondait avec des Hutus.
1.1.1.2.4 APIC: En plaisantant, vous dites que vous avez créé une nouvelle ethnie.
Maggy: A mes enfants, je dis: «Ici, plus d’ethnies, nous sommes tous ’hutsitwascongo’!». Nous avons lancé ce défi à cause de notre foi en Dieu. Quant aux assassins de l’évêché, que je croise encore dans la rue, je les appelle des «criminels-frères» , car je continue à croire que même ces criminels, Dieu les aime. Je voudrais les libérer. Je vais vers eux sans haine, leur rappeler qu’il y a encore une chance de demander pardon. Le pardon, c’est surhumain!
1.1.1.2.5 APIC: Trouvez vous dans cette société déchirée des gens qui partagent votre vision ?
Maggy: Nous devons travailler sur la psychologie des peuples des Grands Lacs, pour voir ce qui les pousse à s’exterminer. C’est une longue histoire, nous devons faire notre autocritique, Chercher dans notre culture, qui est une culture de violence. On nous a élevés dans la méfiance les uns des autres. Je m’appelle Marguerite, parce que je suis chrétienne, je laisse de côté le nom de Barankitse, bien qu’il vienne de mon grand- père, parce que ce nom signifie: ’on m’en veut’, c’est-à-dire qu’il faut se méfier des voisins, qu’on est entouré d’ennemis. Le nom qu’on nous donne nous conditionne déjà dès le départ. Je constate que les missionnaires n’ont pas réellement compris que, même dans nos noms, il y a une culture de haine.
Ce problème n’est pas spécifique à la région des Grands Lacs, car la haine peut être en chaque homme: en Europe, vous étiez chrétiens, n’est- ce pas, et vous avez connu deux guerres mondiales et Adolf Hitler. Vous avez eu aussi des guerres de religions et l’Inquisition. Evitons de généraliser! Il y a quelques individus au Burundi, poussés par des intérêts et la soif de pouvoir, qui manoeuvrent toute une masse.
1.1.1.2.6 APIC: Les gens se laissent-ils manipuler si facilement ?
Maggy: Les gens du peuple sont laissés dans l’ignorance, il faudrait qu’on aille vers eux, car ils n’ont rien à manger. Il est facile de dire à des gens affamés qu’après avoir exterminé les autres, ils auront le droit de prendre leur bétail et leurs terres. Je me culpabilise, moi qui ai étudié, et je me demande pourquoi je ne suis pas arrivée à développer aussi ma colline pour donner à ses habitants un certain pouvoir d’achat, pour qu’on ne puisse plus les acheter et les manipuler. La pauvreté matérielle et culturelle, l’ignorance, poussent les gens à commettre l’irréparable.
Et derrière eux, il y a des intellectuels: leurs enfants étudient en Europe ou aux Etats-Unis, où ils possèdent des biens. Ils ne se soucient pas de leur propre peuple. Pensez que nos grands-mères sont encore en train de moudre leur mil sur une pierre, alors que nos élites vivent à l’heure d’internet. Il y a deux mondes différents qui se côtoient sans se voir en Afrique…
Chez vous, c’est la même chose: vous ne voulez pas cesser de produire des armes, car vous arguez du chômage de vos ouvriers et des marchés à gagner, alors que produire des armes, c’est produire la mort. Fermons les usines d’armements, refusons l’argent sale de la mort! Quant à nous, il nous faut retourner sur nos collines, abandonner nos privilèges, réévangéliser: c’est toute une révolution d’amour.
1.1.1.2.7 APIC: Un espoir, tout de même ?
1.1.1.2.8
Maggy: Mes enfants! Mes 5’000 enfants, et les 10’000 qui sont déjà passés chez nous, transmettent ce message d’amour et de non violence, qui se répand comme une tâche d’huile dans les collines. C’est mon grand espoir! JB
Encadré
1.1.1.2.8.1 Une reconnaissance internationale
Maggy Barankitse a déjà été traînée à plusieurs reprises devant les tribunaux, pour la faire taire. Le pouvoir en place à Bujumbura craint cette «agitatrice», mais n’a encore rien entrepris de sérieux contre elle. Sa renommée internationale la protège. Maggy Barankitse a en effet reçu en Europe plusieurs prix de défense des droits de l’homme, dont la Médaille des défenseurs des droits de l’homme remise en 1998 par Lionel Jospin. La même année, elle a reçu le Trophée du Courage du mensuel Afrique International. En l’an 2000, le Conseil de l’Europe lui a remis le Prix du Centre Nord-Sud, puis l’Université d’Eichstätt, en Allemagne, lui a décerné son prix «justice et paix». En 2001, elle a reçu le Prix de la solidarité de la ville de Brême. Maggy accorde des interviews aux médias internationaux, difficile donc de la faire disparaître sans risquer d’incidents diplomatiques. JB
1.1.1.2.9 Encadré
5’000 orphelins aidés par la Confédération suisse
L’oeuvre de Maggy Barankitse, et ses 5’000 orphelins, sont soutenus par le diocèse de Ruyigi. Elle reçoit une aide financière de Caritas Allemagne, du Secours Catholique à Paris, de l’UNICEF, du PAM, le programme alimentaire mondial, de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ainsi que d’amis en Suisse, en Belgique, en France, en Italie et au Luxembourg. La Direction du développement et de la coopération de Confédération suisse lui fournit chaque année depuis deux ans 10 tonnes de lait en poudre pour aider les enfants, notamment les malades du sida, et leurs mamans. JB
Vous pouvez aider la Maison Shalom par le biais du Groupe missionnaire de la paroisse catholique bernoise de La Neuveville. Personne de contact: Mme Esther Muller, Rondans 26, 2520 La Neuveville. Tel. 032 751 11 70 Photos de Maggy Barankitse disponibles au quotidien fribourgeois « La Liberté » tél. 026 426 44 11
(apic/be)




