La théologie judéo-chrétienne ne peut pas tout conditionner
Fribourg: Des théologiens africains expriment le Christ dans leur culture
Déo Negamiyimana, de l’agence APIC
Fribourg, 22 novembre 2002 (APIC) Deux théologiens africains viennent d’éditer aux éditions universitaires de Fribourg, un ouvrage collectif intitulé «La théologie africaine au 21ème siècle, quelques figures». Les auteurs de ce livre plaident pour un christianisme empreint de culture de culture africaine. Le point de vue de Bénézet Bujo, un des auteurs, prêtre du diocèse de Bunia, au Nord-Est de la république démocratique du Congo, vice-recteur de l’Université de Fribourg, auteur de plusieurs ouvrages sur la morale interculturelle et la théologie africaine.
APIC: Qu’entendez-vous par «théologie africaine»?
B. Bujo: La théologie africaine est un discours sur Dieu à partir des réalités que l’on vit. Nous voulons présenter la foi chrétienne dans un vocabulaire, un contexte et une philosophie familier aux Africains. La théologie africaine existe même si le grand public l’ignore. Nous avons voulu montrer quelques figures de cette théologie afin d’ouvrir les horizons à ceux qui voudraient s’y intéresser.
APIC: Y a-il-déjà eu des travaux déjà réalisés dans ce domaine?
B. Bujo: Il y a beaucoup de travaux sur la théologie africaine, et beaucoup ont été faits dès la fin du Concile Vatican II. Le mouvement semble s’estomper. Or, nous savons qu’il y a beaucoup à dire, même si la théologie en Afrique se voit handicapée par le contexte de guerres, de famines, de catastrophes naturelles. Cela fait que les théologiens africains ont des difficultés à s’exprimer. Ils ont peu de moyens pour faire entendre leur voix.
APIC: Où se situe cette théologie par rapport aux autres?
B. Bujo: En particulier, depuis le synode africain de 1994, elle parle de l’Eglise africaine comme d’une famille à trois dimensions. La dimension des vivants, celle des morts et celle de ceux qui ne sont pas encore nés. Cela voudrait dire que nous devons être en communion avec nos morts, par le dialogue permanent avec eux. Cette foi doit être transmise à la génération future.
APIC: Dans quel sens les enfants sont concernés par la théologie africaine?
B. Bujo: Dans notre mentalité, les enfants non encore nés appartiennent à la communauté des vivants et des morts. Ces enfants continuent la vie sur terre, une vie qui est aussi celle de ceux qui sont déjà morts et ceux qui sont déjà sur terre. Ils prolongent la communauté existante des vivants et des morts. En étant en relation avec nous-mêmes, nous n’oublions pas les humains qui vont venir. Nous pouvons déjà leur donner une personnalité dans la foi.
APIC: Qu’entendez-vous par l’Eglise-famille?
B. Bujo: Dire que l’Eglise est une famille signifie que nous sommes tous frères et soeurs, et que nous devons nous soutenir mutuellement dans la vie de foi. Le tout se fait dans la communion avec ceux qui sont déjà partis parce qu’ils nous dynamisent aussi. En Afrique, la personne humaine se constitue à partir de relations interpersonnelles, y compris les relations avec les défunts. Nous ne pouvons exister dans la foi si nous ne sommes pas en relation avec la communauté de l’invisible, les ancêtres et les morts en général. La différence est importante par rapport à la théologie occidentale.
APIC: Comment représentez-vous Jésus?
B. Bujo: La théologie occidentale, même orientale, donne plusieurs titres à Jésus. Mais ils ne signifient pas grand chose pour les Africains. Si nous nous référons au Nouveau Testament, Jésus dit: «Je suis venu afin qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance (JN 10, 10). C’est cette vie là qui est importante en Afrique. L’apôtre Paul dit que le premier Adam est celui qui a amené le péché. Ce péché s’est largement répandu. Mais le Christ est venu et a détruit cette mort , qui est péché. En lui surabonde la grâce qui surpasse infiniment le péché.
APIC: Voulez-vous dire que Jésus parle de la vie comme les Africains?
B. Bujo: Le Christ est conçu comme le prototype même de la vie. Dans le contexte africain, nous dirions que chacun de nous en appelle aux ancêtres ou aux arrière-ancêtres qui, eux, ont donné la vie à toute une descendance. Le Christ est donc à l’origine d’une vie infiniment élevée. C’est ainsi que les Africains en arrivent à dire que le Christ est «l’ancêtre par excellence», ou mieux, «le proto-ancêtre». Quand l’apôtre Paul, s’adressant aux Corinthiens, dit que Jésus est le premier de ceux qui se sont endormis. Le Christ devient pour un Africain celui qui est prémisse. Les ancêtres eux- mêmes reçoivent leur vie de ce prototype et proto-ancêtre qui est Jésus- Christ.
APIC: Comment l’Africain conçoit-il la vie au sens éthique?
B. Bujo: Au point de vue éthique, l’Africain accepte, par exemple, le malade dans sa communauté lui reconnaissant toute sa dignité humaine. En Occident, on en est à l’euthanasie. La façon dont les Africains accompagnent leurs morts dans la communauté est à concevoir dans le sens de l’Eglise-famille. On assiste le mourant jusqu’au bout.
APIC: Cela signifie que la communauté supporte une part de la souffrance du malade? B.
Bujo: Oui, sa souffrance semble être portée par toute la communauté. On accompagne le malade jusqu’à sa mort. Et la façon dont on entoure le malade peut même l’aider dans sa guérison. C’est aussi ce que dit l’Eglise quand elle enseigne que le sacrement des malades peut faire retrouver la santé. En Occident, le sacrement est devenu une affaire individuelle. Ça se passe entre le malade et le prêtre. En Afrique, la communauté devient le lieu où se donne ce sacrement.
APIC: Ces valeurs ne sont-elles pas déjà perdues?
B. Bujo: Je ne le pense pas ainsi. Dans la vie concrète, je me rends compte que même dans les villes les plus modernes comme Nairobi, les gens font encore recours à la tradition africaine
APIC: Pourquoi ne pas aller droit au but en faisant moins de place aux paroles et aux publications?
B. Bujo: En Afrique, la parole et la palabre ne sont pas une perte de temps. Elles se mangent. Il n’y a rien de plus pratique qu’elles. On ne voit pas les choses seulement sous leurs aspects matériels. La présence devant un malade, même quand on n’a rien à lui donner, signifie beaucoup de choses. Une bonne parole peut guérir comme une mauvaise parole peut tuer. La parole est à la base du développement quand elle est pratique. Nous n’écrivons pas pour écrire. La guérison et l’accompagnement des malades en sont des exemples pratiques.
APIC: Comment est-ce que l’Eglise pourrait concrétiser ce que vous dites?
B. Bujo: Pour que cela devienne réalité dans l’Eglise, il faut d’abord privilégier le niveau théologique. Le théologien doit être attentif pour lancer des idées claires. Nous lançons nos propositions aux évêques, premiers responsables de l’évangélisation. Le problème est que la parole du théologien n’est pas perçue comme nourrissante. Notre parole devrait nourrir l’Eglise. Il y a donc parfois un hiatus entre ce que fait l’évêque et ce que fait le théologien.
APIC: Etes-vous leurs rivaux?
B. Bujo: Nous ne sommes pas les rivaux des évêques et ils ne doivent pas éteindre notre pensée. Plus que jamais, les évêques devraient, en Afrique, connaître la tradition théologique occidentale et orientale d’une part et la tradition africaine de l’autre. Sans oublier leur esprit de dialogue. L’évêque ne doit pas seulement être celui qui prie. Comme disent les bénédictins, il faut prier, travailler et penser.
APIC: Comment la théologie africaine est-elle perçue au Vatican?
B. Bujo: Les problèmes ne manquent pas. A Rome, on devrait aussi avoir des gens qui connaissent la tradition africaine afin de ne pas confondre la théologie et la révélation. Certains ont tendance à identifier la théologie avec la révélation. Pour tous, africains comme européens, il faut partir de la révélation. Celle-ci est accessible par des voies différentes qui mènent cependant vers Dieu. Ces voies ne sont pas mauvaises parce que différentes de celles empruntées par l’Occident. C’est cela qu’il faudra faire comprendre dans les milieux ecclésiaux à Rome. «L’Eglise est comme la fille du roi, vêtue de vêtements de différentes couleurs». S’ils veulent continuer à se rendre crédibles, les Africains doivent être convaincues que l’inculturation ne nuit en rien à la sainteté.
APIC: Où vous sentez-vous à l’aise en disant la messe? En Afrique ou en Occident?
B. Bujo: Question subjective. L’Esprit souffle là où il veut, quand il veut et aussi longtemps qu’il veut. Dieu ne fait exception d’aucune personne et d’aucune culture. Quand je suis en Occident, je fais comme saint Paul qui dit: pleurez avec ceux qui pleurent, réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent. J’essaie d’entrer dans la logique de la culture européenne sans oublier la mienne. Je me dis que ce que font les Européens est valable même si je le fais autrement. Tout cela constitue les différentes formes de piété dans la logique de l’Eglise-famille. Je suis donc tolérant. Je sais que Jésus est noir et blanc. Après sa résurrection, je reconnais qu’il n’appartient à aucune ethnie. Chacun peut se faire une représentation de Jésus, le Christ.
APIC: Quelle est la place de l’art dans votre foi?
B. Bujo: L’inculturation ne concerne pas que la foi mais aussi l’art. Nos églises africaines dans lesquelles on joue au tambour ne peuvent pas être construites comme celles de l’Europe qui doivent s’adapter au son de l’orgue. Je suis donc conscient de tout cet état de faits et milite pour qu’en Afrique l’art religieux soit de plus en plus inculturé.
APIC: Quelles sont les limites à la théologie africaine?
B. Bujo: Les limites ne manquent pas. Les gens n’ont pas encore compris que lorsque nous parlons de cette théologie, nous n’avons aucune intention de la canoniser. La tradition africaine a aussi des côtés négatifs, qui doivent être corrigés en confrontation avec la parole de Dieu, le dialogue avec les autres continents mais aussi en confrontation avec la culture elle- même. Prenons un exemple. Dans le temps, certaines tribus africaines considéraient les jumeaux comme anormaux. On pouvait les éliminer. On le faisait parce qu’on ne comprenait pas le mécanisme qu’il y avait derrière le phénomène. On pensait que ces deux enfants constituaient une menace pour la vie de la communauté. Avec le dialogue moderne dû à la science, les jumeaux sont devenus une surabondance de la vie. Même les ancêtres qui avaient peur des jumeaux, s’ils vivaient encore, eux, qui voulaient la vie en abondance, adhéreraient à cette pensée. Le processus de la culture africaine n’est pas terminé aujourd’hui. C’est quelque chose de dynamique. Il y a donc des limites à corriger dans la théologie et dans la culture africaines. Par ailleurs, la culture africaine elle-même contient sa propre dynamique pour corriger ses côtés négatifs.
APIC: Y a-t-il compatibilité entre théologie africaine théologie judéo- chrétienne?
B. Bujo: Ce sont deux points de référence qui se complètent, deux points de vue de l’approfondissement de la même parole de Dieu. Quand vous dites «judéo-chrétienne», vous faites référence à la culture et à la société juive où la conception biblique de la vie est plus proche de celle de l’Afrique. En ce sens, les deux théologies sont compatibles. Il y aussi le terme «chrétien» qui implique différentes cultures dont celle de l’Orient, la plus proche de la Bible. Cela veut dire que les Européens ont bâti une bonne philosophie, mais qui ne doit pas tout conditionner. La nôtre est aussi valable mais elle ne peut pas non plus tout conditionner. Les deux philosophies sont donc complémentaire et conduisent au même but, à savoir l’approfondissement de la parole de Dieu.
APIC: La mondialisation pèse-t-elle sur la théologie africaine?
B. Bujo: Dans le monde d’aujourd’hui où les gens souffrent de guerres, de famines, il y a toujours une politique qui domine derrière. C’est ainsi que les Africains sont emportés par une sorte de monoculture qui est en train de se créer. La théologie africaine mise cependant sur la diversité que Dieu lui-même a sauvegardé. Au lieu de créer une langue, il a créé une multiplicité de langues. Chaque culture glorifie Dieu à sa façon. C’est ainsi que la tour de Babel, qui n’a pas abouti, n’était pas une malédiction mais une bénédiction. (apic/dng)




