Faire un saint, un processus long, coûteux mais de plus en plus à la mode
1.1.1.1 APIC Dossier
2’000 candidats en attente: des Italiens et des Espagnols surtout
Antoine Soubrier, pour l’Agence APIC
Rome, 3 décembre 2002 (APIC) Près de 2’000 «candidats» à la sainteté attendent actuellement l’aboutissement de leurs causes au sein de l’Eglise catholique. Problème: à ce jour, près de la moitié des causes à la Congrégation pour les saints sont italiennes et un quart espagnoles, alors que le dernier quart comprend principalement des causes françaises, polonaises et d’Amérique du sud. L’Allemagne et l’Afrique semblent ne pas trop compter… L’APIC publie en deux parties un dossier. Celui de mercredi sera notamment consacré à un entretien avec le cardinal José Saraiva Martins, préfet de la Congrégation pour les causes des saints.
La Congrégation vaticane chargée d’étudier les procès en cours, la Congrégation pour les causes des saints, est submergée de demandes d’ouvertures de procès, toujours plus nombreuses depuis que Jean Paul II en a facilité le déroulement. Le pape actuel est également celui qui, dans l’histoire de l’Eglise, a le plus béatifié et canonisé de «serviteurs de Dieu», se faisant ainsi le porte-parole de «l’appel universel à la sainteté» lancé par le Concile Vatican II et au risque de banaliser le geste.
L’existence d’un statut officiellement reconnu pour certains saints peut en effet sembler contradictoire avec l’idée d’une vocation universelle à la sainteté à l’intérieur de l’Eglise. Si chacun est appelé à devenir saint, reconnu ou non, pourquoi distinguer plus particulièrement tel homme ou telle femme?
Au cours des cérémonies de béatifications et de canonisations qu’il a présidées, Jean Paul II a régulièrement souligné la complémentarité de ces deux idées, rappelant que chaque chrétien possède une vocation particulière. Or cette vocation revêt parfois un caractère tout à fait singulier, et d’autres fois, elle reste «ordinaire», comme lorsque des parents, un prêtre, un pape ou un artiste vit sa vocation d’une façon admirable sans être nécessairement inédite. Aujourd’hui, le martyrologe romain – la dernière mise à jour a été publiée le 2 octobre 2001 – contient plus de 6’500 noms de bienheureux et de saints. Le nombre de saintes et de bienheureuses, particulièrement faible avant le Concile, a notamment considérablement augmenté depuis le pontificat de Karol Wojtyla.
La sainteté n’est plus un privilège.
C’est en effet Jean Paul II qui a fait en sorte que cette reconnaissance officielle de l’Eglise n’est plus un privilège du clergé, ni des moines ou des religieuses ayant choisi de vivre retirés du monde. Le besoin d’exemples simples et accessibles pour les laïcs s’est en effet joint à une diffusion toujours plus importante de la piété populaire.
Le pape n’a donc pas hésité à honorer, aux côtés des martyrs du 20ème siècle, des personnes n’ayant rien fait «d’exceptionnel» au cours de leur vie, mais ayant su «appliquer l’évangile au quotidien, de manière cohérente et concrète». L’exemple le plus récent est celui des Italiens Luigi et Maria Beltrame Quattrochi, le premier couple de l’histoire de l’Eglise à être béatifié, en novembre 2001. Ouvriers, journalistes, hommes politiques, artisans, pères ou mères de familles ou encore jeunes laïcs, toutes les classes sociales et conditions de vie deviennent ainsi progressivement représentées.
Phénomène à la mode souvent critiqué
«On dit parfois qu’il y a aujourd’hui trop de béatifications», affirmait Jean Paul II lors du consistoire extraordinaire du 13 juin 1994, répondant aux critiques qui lui étaient faites. «L’évangile s’est tellement répandu dans le monde que, précisément, le grand nombre de bienheureux reflète de manière très vive l’action de l’Esprit Saint et la vitalité qui vient de lui dans le domaine qui est le plus essentiel pour l’Eglise, celui de la sainteté». Cependant dans ce domaine, ajoutait-il, «on doit encore enregistrer une disproportion entre les Eglises dont l’histoire chrétienne se compte en millénaire, et les jeunes Eglises. En même temps, il faut souligner que les jeunes Eglises ont un besoin particulier du signe de la sainteté». Ainsi, le premier laïc qu’il béatifia fut pour le Guatemala, en juin 1980. Il s’agit de Pedro de San José de Betancour, devenu le premier saint du pays en août 2002.
Déséquilibre
Malgré ces efforts d’encourager les Eglises locales en offrant des bienheureux ou des saints souvent déjà considérés comme des héros nationaux, un déséquilibre flagrant est constaté dans les causes en cours à la Congrégation pour les causes des saints. A ce jour, près de la moitié d’entre elles sont italiennes et un quart espagnoles, alors que le dernier quart comprend principalement des causes françaises, polonaises et d’Amérique du sud. Seules quelques rares causes africaines, allemandes, anglaises ou des Etats-Unis sont à l’étude. Pour les Etats-Unis, on dénombre un seul saint véritablement originaire du continent – Catherine Drexel (1858-1955) -, contre des centaines pour un pays comme la France. Au Vatican, on explique ce déséquilibre en mettant en avant un «manque d’engouement» pour un geste «qui peut souvent mal être compris dans les pays marqués par le matérialisme ou par la présence d’autres religions dominantes». «On prend ce que l’on nous donne», précise-t-on par ailleurs.
Procédure simplifiée
Les procédures de béatification et de canonisation ont beaucoup évolué au cours des siècles. A l’origine, les saints étaient proclamés par «dévotion populaire». Afin d’éviter les abus, les évêques se réservèrent le droit de déclarer qui pouvait être vénéré comme saint. Depuis le 12ème siècle, seuls les papes ont ce droit. Pour la canonisation, celui-ci engage en outre son infaillibilité, alors qu’il ne l’exerce pas pour une béatification.
Toutefois, aucune législation n’étant déterminée, on a assisté à une grande évolution dans la manière de déterminer si un individu méritait d’être porté à la gloire des autels. En règle générale, on ouvrait un procès, la charge de la preuve incombant à ceux qui soutenaient la cause du saint potentiel. De l’autre côté de la barre, le «promoteur de la foi» – l’»avocat du diable» – était chargé, pour sa part, de jeter le doute sur la sainteté du candidat, qui était «présumé coupable» jusqu’à ce qu’il ait été jugé «innocent», donc saint.
La première règle écrite fut fixée dans le code de 1917, par Benoît XV. Depuis, le changement le plus important dans le déroulement de ces procès a été apporté par Jean Paul II, en 1983, à travers la constitution apostolique «Divinus perfectionis Magister», servant encore aujourd’hui de réglementation de base. Cette réforme visait à simplifier la procédure de reconnaissance d’un saint, en donnant plus d’importance à la recherche historico-scientifique. Ces nouvelles dispositions veulent rendre le processus plus rapide et moins onéreux pour des causes de plus en plus nombreuses.
Cette dernière réforme a eu un effet «boule de neige». En plus de 24 ans de pontificat, Jean Paul II a béatifié 1’297 candidats à la sainteté – dont 1’025 martyrs et 272 confesseurs – et canonisé 465 bienheureux – dont 401 martyrs et 64 confesseurs. En moyenne, le pape actuel a ainsi proclamé 54 bienheureux et 19 saints par an depuis le début de son pontificat. Avant lui, seulement 302 saints et 1201 bienheureux avaient été déclarés par l’ensemble des papes depuis 1588, date de la création de la Sacrée Congrégation des Rites par Sixte V, qui comprenait à la fois l’actuelle Congrégation pour la cause des saints créée par Paul VI le 8 mai 1969 et l’actuelle Congrégation pour le culte divin.
Majorité de religieux
Actuellement, 2’000 causes sont en cours, dont près d’un quart qui «dorment», abandonnées notamment pour des raisons financières ou politiques. Malgré la volonté de Jean Paul II de faciliter les procès de béatification et de canonisation, la liste d’attente reste donc encore très longue, le temps entre l’ouverture d’une cause et son aboutissement pouvant atteindre souvent des dizaines d’années – sans compter les aléas de l’histoire, tels que les guerres. «On arrive à la retraite quand on commence à s’intéresser à votre cause», reconnaît, impuissant, un postulateur.
Par ailleurs, force est de constater que la majorité des causes en cours concernent des religieux. Pour un membre de la Congrégation pour les causes des saints, la principale raison est la possibilité, pour les Congrégations religieuses, «d’assurer un suivi de la cause sur plusieurs dizaines d’années». «Lorsqu’il s’agit d’un laïc ou d’un prêtre diocésain, l’enthousiasme peut mourir avec les gens ou changer avec les évêques», précise un membre de la Congrégation pour les causes des saints, qui préfère garder l’anonymat. Selon lui, la question financière – Cf. encadré – repousse également nombre de laïcs ou de diocèses.
Certaines causes bénéficient toutefois d’une «réputation» internationale, favorisant leur avancée juridique. On pense en particulier à Mère Teresa, morte en septembre 1997 et pour laquelle on parle déjà d’une cérémonie de béatification pour 2003.
Inflation ou production en série
Avec l’»inflation» du nombre de candidats, l’expression «fabriquer des saints» est apparue vers la fin du 20ème siècle, marquant l’état d’esprit de l’opinion publique face aux cérémonies toujours plus nombreuses. Elle est cependant «très loin de la réalité», précise le cardinal José Saraiva Martins, actuel préfet de la Congrégation pour les causes des saints. En effet, selon lui, cette expression signifie que l’on produit «en série», alors qu’au contraire, l’objectif est de proposer des exemples «complètement divers de ’héros’ de la sainteté chrétienne». (AS/PR)
Encadré
Une canonisation coûte cher
Une canonisation n’est pas donnée à tout le monde, même si la réforme de Jean Paul II a réduit les frais. En effet, un procès de béatification coûte à lui seul en moyenne près de 50’000 euros.
La principale raison de ce coût élevé réside dans l’édition de tous les documents servant à l’étude d’une cause. Pour la «positio», par exemple .– sorte de thèse sur les vertus et le martyre du candidat, rédigée par le postulateur -, il est nécessaire d’en imprimer 50 exemplaires reliés pour les distribuer aux cardinaux, aux historiens ou encore aux théologiens qui seront chargés de donner leurs avis. Or, chaque cause peut nécessiter deux, trois, voire une dizaine – ce fut le cas pour Jean XXIII ou pour Padre Pio – de ces volumes de 1’500 pages chacun! Les actes, quant à eux, ne doivent être imprimés qu’en trois exemplaires – sachant qu’ils peuvent faire jusqu’à 80 volumes.
Chaque décret reconnaissant le succès d’une étape doit par ailleurs être payé entre 100 et 1’000 euros. Ensuite, viennent s’ajouter tous les frais liés aux dédommagements des laïcs travaillant sur une cause – médecins et historiens en particulier.
Outre ces frais – qui sont doublés si la cause se poursuit jusqu’à la canonisation – il faut également payer l’organisation des cérémonies. Pour limiter les coûts, plusieurs personnes peuvent être béatifiées ou canonisées en une même cérémonie. Même si c’est la fabrique de Saint-Pierre – l’organe du Vatican chargé de l’entretien de la basilique Saint-Pierre – qui prend en charge l’organisation matérielle, elle demande aux «acteurs» de la cause le remboursement des frais allant jusqu’à l’électricité, les chandelles, ou encore les hosties. La récente cérémonie de canonisation de Josemaria Escriva de Balaguer, fondateur de l’Opus Dei, a coûté près de 300’000 euros. (apic/imedia/as/pr)




