Entretien avec le cardinal Martins, préfet de la Congrégation pour les causes des saints
APIC Dossier II
«Faire» un saint: comment, en suivant quel processus?
Antoine Soubrier, pour l’Agence APIC
Rome, 4 décembre 2002 (APIC) Quel rôle joue la Congrégation pour les causes des saints? Comment expliquer que la majorité des saints canonisés soient des religieux et proviennent principalement des pays européens, soit de l’Italie et de l’Espagne en grande partie? Comment expliquer «l’inflation» des béatifications et des canonisations sous Jean Paul II? Le cardinal José Saraiva Martins, préfet de ladite Congrégation répond aux questions de l’APIC, dans la seconde partie du dossier consacré aux saints. Et notamment aux 2’000 «candidats» à la sainteté, qui attendent l’aboutissement de leurs causes dans les bureaux de la Congrégation.
Le cardinal José Saraiva Martins, Portugais de 70 ans, est le préfet de la Congrégation pour les causes des saints depuis 1998. De taille moyenne et le sourire large, il accueille avec simplicité dans son bureau dont les fenêtres donnent directement sur la Place Saint-Pierre. Outre son rôle de préfet, il est également un théologien de renommée internationale, ayant été professeur de théologie pendant plus de 20 ans et recteur de l’Université pontificale Urbanianum. L’APIC l’a rencontré.
APIC: Quel est le rôle de la Congrégation pour les causes des saints ?
Cardinal Martins: Notre Congrégation est principalement chargée des procédures concernant la béatification et la canonisation de saints, mais aussi de la reconnaissance du titre de docteur de l’Eglise pour un saint, ainsi que de la reconnaissance de l’authenticité de reliques et de leur conservation. Pour les canonisations et les béatifications, il nous revient de suivre les causes, d’en contrôler le bon déroulement et enfin de les présenter au pape qui décide en dernier lieu si le candidat peut être proclamé bienheureux ou saint. Dans ce dernier cas, il doit consulter les cardinaux à l’occasion d’un consistoire ordinaire dont le prochain aura lieu en mars 2003.
APIC: Pourquoi reconnaître un nombre limité de saints ?
Cardinal Martins: Tous, sans exception, quelque soit notre situation ou notre condition dans l’Eglise et dans la société civile, nous sommes appelés à ce que Jean Paul II a défini comme étant la «haute mesure» de la sainteté dans la vie ordinaire de chacun. Cette sainteté est un don de Dieu et, en même temps, le fruit de la réponse de l’homme à cet appel. Si le nombre de saints était uniquement celui des canonisés, il faudrait alors reconnaître l’échec de l’Eglise dans sa mission. Mais grâce à Dieu, les saints, reconnus ou non, sont nombreux!
APIC: Comment expliquer que la majorité des saints canonisés soient des religieux et proviennent principalement des pays européens ?
Cardinal Martins: Il faut d’abord rappeler que toute cause de sainteté doit être promue par un groupe de fidèles qui recueillent et présentent le matériel susceptible de prouver les vertus ou le martyre du candidat. C’est un fait que, pour accomplir ce travail, les instituts religieux sont mieux équipés que les diocèses, par exemple, notamment parce qu’ils ont la possibilité de nommer un postulateur général qui suit les causes de près. Mais je suis persuadé que la prise de conscience d’un appel universel à la sainteté, sans mesure réduite pour les laïcs, contribuera peu à peu à ouvrir nos yeux, de manière à ce que nous puissions découvrir les saints ayant vécu à nos côtés et que nous nous fassions promoteurs de leur cause. Quant à la provenance géographique, il ne faut pas oublier qu’à de nombreux endroits il y a malheureusement peu de prêtres dont les activités sont absorbées par les tâches pastorales immédiates, ce qui rend difficile, au sein d’un diocèse, la création d’un tribunal chargé d’accomplir tout le travail nécessaire au cours de la phase diocésaine. En 1991, le défunt cardinal Alexandru Todea, qui avait alors 79 ans, me racontait qu’après avoir été évêque clandestin en Roumanie pendant 40 ans, on lui demandait de reconstruire son diocèse entièrement. Il me confiait alors que la promotion de la cause des martyrs de Roumanie sous la période communiste n’était pas parmi ses priorités.
APIC: Jean Paul II a béatifié et canonisé une majorité de martyrs au cours de son pontificat. Comment expliquez-vous ce fait ?
Cardinal Martins: Les persécutions religieuses du 20ème siècle, au Mexique, en Espagne, durant la période nazie et puis sous le régime communiste, ont produit un grand nombre de martyrs. Le pape a exhorté régulièrement les diocèses à rassembler toute la documentation relative à leur mémoire, pour ne pas la perdre. C’est un témoignage que nous ne devons pas oublier et qui nous pousse à vivre de manière cohérente notre foi quelques soient les circonstances. Pour Jean Paul II, ces martyrs sont à la racine de la nouvelle évangélisation de l’Europe et de l’oecuménisme. Au sujet du nombre de martyrs, il faut préciser que de nombreuses causes comprennent un groupe de martyrs, parfois très important, et donc il n’y a pas de quoi être surpris par le fait que leur nombre dépasse celui des personnes qui se sont sanctifiées par la pratique héroïque des vertus.
APIC: Certaines personnes critiques «l’inflation» des béatifications et des canonisations
Cardinal Martins: Les saints ne sont pas proposés seulement pour le culte liturgique, mais aussi pour leur exemplarité. La diversité des caractères, des expériences, des rôles et des messages qu’ils expriment sont la démonstration qu’il existe de nombreuses demeures dans la maison du Père. Les saints sont en outre nos intercesseurs auprès de Dieu. C’est donc un bien pour nous d’en avoir autant qui, du Ciel, nous servent de modèles et nous aident continuellement.
APIC: La cause de béatification de Mère Teresa arrive à son terme. Elle aura battu le record de rapidité.
Cardinal Martins: Le fait que sa cause avance avec une certaine rapidité est dû aux normes en vigueur à la Congrégation pour les causes des saints qui prévoient la possibilité d’anticiper l’étude des causes appartenant à des pays qui n’ont pas encore de saints ou de bienheureux. Et c’est justement le cas du diocèse de Calcutta. En plus, les missionnaires de la Charité, fondés par Mère Teresa, ont effectué un travail exemplaire au cours du procès. AS/PR
Encadré
Déroulement d’un procès
A l’origine d’une cause, il y a un groupe de personnes qui se constituent comme «acteurs» d’une cause. Ceux-ci font part à l’évêque du diocèse où est mort le «candidat» à la sainteté, de leur désir que la personne soit canonisée. Leur rôle sera principalement de financer le procès et de nommer un «postulateur» chargé de la cause diocésaine en leur nom. Ce dernier, après avoir reçu l’aval du Saint-Siège, doit alors rédiger un «supplex libellus» d’une dizaine de pages, dans lequel il explique brièvement les raisons qui font du «serviteur de Dieu» – nom que l’on donne à toute personne autour de laquelle se forme un culte non reconnu officiellement – un candidat potentiel à la sainteté. C’est la première phase du procès diocésain, qui doit être ouvert entre 5 à 30 ans après la mort de la personne.
Après acceptation de l’évêque, celui-ci fait réunir les écrits publiés du candidat et les soumet à deux «censeurs théologiens» dont le rôle est de rechercher d’éventuelles erreurs théologiques et de vérifier qu’il n’y a rien de contraire à la morale. Leur avis peut conduire à l’annulation du procès. S’ils ne découvrent rien de suspect dans les écrits, l’évêque du lieu nomme alors un tribunal, composé d’un délégué – un prêtre jouant le rôle du juge -, d’un «promoteur de justice» – l’»avocat du diable» – et d’un greffier qui peut être un laïc.
Pendant qu’une commission historique composée de trois laïcs environ est chargée de réunir tous les documents émanant du serviteur de Dieu ainsi que tous ceux ayant rapport à lui, le tribunal interroge les témoins proposés par le postulateur – ainsi que deux autres, au minimum, que le juge choisit lui-même parmi les personnes susceptibles d’être contraires à la cause. Pour saint Josemaria Escriva de Balaguer, fondateur de l’Opus Dei, le tribunal n’avait pas jugé utile d’interroger des avis contraires, soulevant ainsi de nombreuses critiques de la part de personnes opposées à sa béatification. «Cela nous a servi de leçon», affirme-t-on aujourd’hui à la Congrégation pour les causes des saints, soulignant qu’actuellement, «même les gens de mauvaise foi sont interrogées pour ne manquer aucun aspect du candidat».
Pendant que toutes ces données sont rassemblées, l’évêque du diocèse en question demande à Rome le «nihil obstat». Une étude est alors faite à la Congrégation pour la doctrine de la foi, ainsi que dans celles qui concernent l’éventuel futur saint, afin de vérifier que rien n’ait pu être retenu contre lui dans le passé, de la part du Vatican. Un décret est alors publié et envoyé à l’évêque, qui peut clore solennellement le procès diocésain dont les actes sont portés à la Congrégation pour les causes des saints.
Là, si le postulateur de la première phase n’habite pas à Rome – pour des raisons pratiques -, une nouvelle personne sera nommée à sa place, afin de faire plus facilement le lien avec le Saint-Siège. Un membre de la Congrégation vaticane est nommé pour vérifier les aspects juridiques des actes, après quoi le «congrès ordinaire» de la Congrégation se réunit – tous les vendredis – pour décider de la validité du dossier. Un second décret est alors publié, ouvrant officiellement la phase vaticane du procès qui sera basée sur la «positio», sorte de thèse sur les vertus et le martyre du candidat, rédigée par le postulateur sous la direction d’un «rapporteur». Une fois rédigé, ce document est déposé au protocole et doit attendre son tour.
Aujourd’hui, une «positio» doit attendre environ dix ans avant d’être étudiée par la Congrégation pour les causes des saints, en raison de l’affluence toujours plus nombreuse de causes. Certaines d’entre elles peuvent être l’objet d’une intervention du pape, si celui-ci désire les voir accélérer. C’est le cas notamment de Mère Teresa. Mais le principal motif d’accélération de ces causes est souvent la proximité d’un voyage apostolique durant lequel le pape veut honorer un ou plusieurs citoyens du pays qu’il visite. Ce fut le cas notamment lors de ses derniers voyages en Pologne, en Bulgarie ou en Ukraine.
Une fois son tour arrivé, la «positio» est étudiée par une commission de 8 théologiens qui se réunissent régulièrement sous la direction du promoteur de la foi pour reconnaître les vertus héroïques ou le martyre du candidat à la sainteté. Une fois l’étude achevée, ils votent, avec la possibilité de donner une réponse affirmative, négative, ou de demander la «suspension» de la cause. Si deux tiers des voix sont affirmatives, la «positio» est envoyée aux cardinaux et évêques de la Congrégation, qui se réunissent tous les quinze jours – tous ne sont pas présents à chaque fois – afin de donner leur avis, la plupart du temps positif. Les documents sont enfin envoyés au pape qui, régulièrement, reçoit le préfet de la Congrégation pour donner son accord. Un décret reconnaissant les vertus héroïques ou le martyre du candidat est alors publié et officiellement lu par le pape lors d’un consistoire. S’il s’agit d’un martyr, le candidat peut être béatifié. Dans le cas contraire, un miracle doit être reconnu à l’intercession du serviteur de Dieu. Le déroulement de cette phase est pratiquement la même que pour la première partie du procès jusqu’à la reconnaissance des vertus, avec en plus, l’étape de la reconnaissance du miracle par une commission médicale.
Pour la canonisation, un autre miracle doit être reconnu, à condition qu’il soit survenu après la béatification – un miracle est demandé pour les martyrs seulement pour la canonisation et non pour la béatification. Un autre décret est alors présenté à tous les cardinaux présents à Rome lors d’un consistoire qui se déroule chaque année en présence du pape. Même si auparavant, cette réunion servait à recueillir le vote des cardinaux, aujourd’hui, celle-ci ne sert plus qu’à donner le résultat du vote, effectué par courrier les jours précédents. L’approbation du pape constitue l’ultime phase avant la cérémonie de canonisation dont la date est fixée par la secrétairerie d’Etat. AS/PR
Encadré:
Hommes et de femmes célèbres ayant marqué le 20ème siècle sur la liste d’attente
Parmi les quelque 2’000 noms de serviteurs de Dieu attendant leur tour à la Congrégation pour la cause des saints, certains ont particulièrement marqué le 20ème siècle.
Outre Mère Teresa dont la presse se fait largement écho ces derniers mois, on y trouve ainsi, par exemple, les époux Louis (1823-1894) et Marie-Azélie (1831-1877) Martin, parents de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Aucun miracle dû à leur intercession n’a toutefois encore été trouvé. Parmi les laïcs «en course», on remarque également la présence de Pierre Toussaint (1766-1853), un homme marié originaire de Haïti, qui fut d’abord esclave puis, après s’être installé à New York, devint coiffeur, se maria et consacra le restant de sa vie aux orphelins, aux pauvres et aux malades, noirs et blancs. Enterré dans la cathédrale de New York aux côtés des cardinaux et évêques de la ville, ses vertus héroïques furent reconnues en 1996. Un miracle est en cours de reconnaissance.
Un autre exemple, politique cette fois-ci, fut Robert Schuman (1886-1963), le «Père de l’Europe» qui fut président du mouvement européen, puis de l’assemblée parlementaire européenne. Il plaida en faveur d’une vigoureuse communauté européenne, comme condition de la paix du monde. Sa cause a été ouverte dans le diocèse de Metz.
La figure et la spiritualité de l’Anglais John Henry Newman (1801-1890) ont régulièrement servi d’exemple au sein de l’Eglise catholique. Prêtre anglican et écrivain, il est entré dans l’Eglise catholique en 1845 et fut créé cardinal en 1879. Il a été déclaré «vénérable» – titre que l’on donne après la reconnaissance des vertus – par un décret du Saint-Siège publié le 22 janvier 1991.
La cause de Charles de Foucauld (1858-1916), prêtre français ayant vécu en Algérie pendant 11 ans, est en bonne voie. Un miracle a récemment été trouvé et doit à présent être approuvée par le Vatican. Jean Paul II l’a déjà présenté comme exemple dans le dialogue avec les musulmans.
Quant aux sept martyrs de l’Atlas, sept moines trappistes français assassinés en Algérie le 21 mai 1996, leur procès n’a toujours pas été ouvert, mais les trappistes y pensent depuis longtemps. La situation politique actuelle empêche toute reconnaissance officielle de leur martyre. Des discussions sont toutefois en cours pour ouvrir une cause qui regrouperait tous les martyrs d’Algérie, parmi lesquels Mgr Claverie, archevêque d’Alger.
Dans le même sens, enfin, les causes du pape Pie XII (1876-1958) ou encore de Mgr Oscar Romero (1917-1980), archevêque de San Salvador, sont l’objet de nombreuses polémiques politiques, causes du ralentissement de leurs procès. AS/PR
Encadré:
A chaque métier son saint patron.
Depuis le Moyen Age, il est d’usage de confier un métier, une activité ou un état de vie à un saint patron. Le choix a souvent été suggéré par l’activité professionnelle du saint, par un trait dominant de sa vie ou par quelque circonstance de sa vie.
On invoque ainsi saint Médard pour les agriculteurs, saint Valentin pour les amoureux, saint Matthieu pour les banquiers, saint Julien l’hospitalier pour les aubergistes, saint Joseph pour les charpentiers, sainte Marie- Madeleine pour les parfumeurs, saint Hubert pour les chasseurs, saint Laurent pour les cuisiniers, saint Louis pour les coiffeurs, ou encore saint Sébastien pour les athlètes.
Sur le site italien www.santiebeati.it, par ailleurs, il est proposé d’élire un saint patron pour les utilisateurs d’Internet, ce qui n’avait encore jamais été fait. Saint Alphonse Marie de Liguori, connu pour avoir beaucoup voyagé pour porter l’évangile, est actuellement en tête. Mais d’autres saints sont en liste, parmi lesquels sainte Claire d’Assise – une nuit de Noël, elle put suivre la messe solennelle depuis sa cellule, contemplant les images sur le mur -, saint Dominique – qui mit sur pied un réseau de couvents pour la prédication et l’évangélisation -, et saint Maximilien Kolbe, martyr de la seconde guerre mondiale qui fonda un journal en Pologne et au Japon, utilisant les technologies de communication les plus avancées. (apic/as/pr)




