APIC Interview
Publication du «triptyque romain
Entretien et analyse de la poésie du pape avec Marta Burghardt
Propos recueillis à Rome par Antoine Soubrier
Rome, 6 mars 2003 (Apic) Le nouveau recueil de trois poésies écrites par le pape Jean Paul II sera publié jeudi 6 mars. «Le triptyque romain», d’une vingtaine de pages, sera présenté conjointement à Rome par le cardinal Josef Ratzinger et à Cracovie par le cardinal Franciszek Macharski.
Marta Burghardt, Polonaise, auteur d’une thèse sur «les difficultés de la traduction des oeuvres poétiques de Jean Paul II», qui collabore actuellement au «Centre de documentation du pontificat de Jean Paul II» à Rome, souligne le lien entre le pape actuel et sa passion pour la poésie. Une passion qui n’a pas cessé d’être tout au long de son pontificat. Interview.
APIC: Comment expliquer la publication de ce recueil de poèmes, 25 ans après l’élection de Karol Wojtyla sur le Siège de Pierre?
Marta Burghardt: Je crois que Jean Paul II n’a jamais cessé d’être le poète qui a publié une vingtaine de poèmes (il est difficile de donner un chiffre exact car plusieurs n’ont pas été publiés) avant d’être pape. Intérieurement, il a toujours été convaincu que son âme est une âme de poète et cela s’est ressenti plus d’une fois dans ses documents publiés au cours de son pontificat. Même s’il se dit que le recueil publié jeudi a été commencé il y a près d’un an, je suis persuadée qu’il est le résultat, l’accomplissement même, de plus de 25 ans de réflexions, de pensée, et de prière. Il écrivait lui-même à l’un de ses amis de Wadowice, Mieczyslaw Kotlarczyk, en 1940: «Les idées, je les porte longuement en moi-même, et tant qu’elles ne sont pas intérieurement mûres, je ne me permets pas de les mettre par écrit, même si cette envie m’envahit parfois». Jean Paul II a toutefois lui-même confessé, en 1979, avoir dû laisser de côté la poésie: «La poésie est une grande dame qui exige qu’on s’y consacre en entier. Je crains de n’avoir pas été entièrement correct envers elle».
APIC: Par l’étude de ses poésies, on entre certainement plus intimement dans la pensée de Jean Paul II. Quel message peut-on en retenir ?
Marta Burghardt: A travers ses oeuvres intensément personnelles, on découvre rapidement que Karol Wojtyla a toujours considéré la parole comme le meilleur moyen pour véhiculer une pensée. On perçoit clairement chez lui que cette parole saisit le mouvement de la pensée pour la transformer en action. Et s’il a particulièrement donné de l’importance à la parole poétique, c’est parce que celle-ci peut transmettre ce que la langue quotidienne ne réussit pas toujours à exprimer de façon adéquate. Sa poésie touche ainsi souvent aux problèmes de la vie et de l’expérience intérieure. Les poésies de Wojtyla donnent l’impression d’un monolithe dont la forme et le contenu sont orientés vers des valeurs universelles. Sa poésie peut être définie comme étant anthropologique et en même temps théocentrique, même si le nom de Dieu n’est que très rarement mentionné. Il utilise en effet très peu de termes religieux. Dans chacun de ses textes, l’homme tel qu’il le conçoit est considéré en relation soit avec la nature terrestre, soit avec son destin ultime qui réside en Dieu. En quelque sorte, la poésie de Jean Paul II exprime ses émotions et ses pensées, à travers lesquelles ont remarque que sa création artistique est étroitement liée à sa vocation religieuse et à son engagement pastoral.
APIC: Quels sont les thèmes récurrents dans ses poèmes?
Marta Burghardt: L’ensemble des poèmes de Jean Paul II peut être divisé en quatre grands groupes. Le premier comprend les poésies mystiques, basées surtout sur l’évangile, et contenant de fréquents rappels de la poésie mystique de saint Jean de la Croix. Le thème privilégié dans le second groupe est celui éthico-social. L’attention se concentre sur l’individu qui vit dans la société et sur l’essence des relations humaines. Le troisième regroupe les poésies dédiées à la patrie de l’auteur, la Pologne. Il voit une étroite connexion entre les pays et la religion et s’arrête plus particulièrement sur l’importance de la langue nationale et de l’histoire. Enfin, le quatrième groupe des poésies, écrites par Wojtyla alors évêque puis cardinal, soulève des questions d’ordre pastoral et propose des réflexions sur d’importants aspects de la vie et de la doctrine chrétienne.
APIC: Comment caractériser l’évolution des poésies de Karol Wojtyla au cours du temps et de ses fonctions ?
Marta Burghardt: La première période de la production artistique de Karol Wojtyla est dominée par des sentiments religieux, patriotiques, slaves et classiques. Les thèmes patriotiques, en particulier font allusion à la situation politique en Pologne à la fin des années 30. Alors que la guerre semble être inévitable, le futur pape écrit:
-»Et quand le géant Goliath se lèvera
-Pour briser ma jeunesse
-Sion et Moria te supplieront:
-Viens avec le salut!»
Pendant que certains se préparaient à prendre les armes pour aller combattre les Allemands, en 1939, Wojtyla, lui, a pensé pouvoir aider son pays autrement, avec l’art et un crayon. Le 14 novembre 1940, il écrit à Mieczyslaw Kotlarczyk: «Je ne suis pas un chevalier de l’épée mais, comme artiste, je voudrais composer de la poésie, avec enthousiasme et extase, avec toute mon âme slave, avec tout mon zèle et ma jeunesse». C’est à ce moment que le jeune poète va revisiter en pensée l’histoire de sa patrie. On retrouve ainsi dans ses écrits de l’époque, de nombreuses allusions historico-légendaires. Rappelant les origines de l’Etat polonais, il souligne en particulier en 1939, que la force du pays réside dans les valeurs chrétiennes:
-»Ame slave ! Dans ton Eglise
-Quelle obélisque dans sa hauteur est semblable à l’enracinement du mélèze?
-L’encens a le parfum du genévrier. Dans les fumées du sacrifice j’invoque:
-O âme slave ! Dans quelles pierres t’ont-ils enfermée?»
La période successive de la création poétique de Wojtyla-prêtre embrasse quatre décennies, jusqu’à son élection sur le Siège de Pierre. Pendant ce temps, on peut remarquer différentes phases de développement et de transformation. Le sommet de la production artistique de Karol Wojtyla comprend une dizaine d’essais poétiques écrits pour la plupart en vers libres, avec une structure variable, souvent longue, qui se transforme parfois en prose. On trouve souvent de longs poèmes divisés en parties ou en sections. D’autres donnent en revanche l’impression d’être des cycles de poèmes plus brefs. Toutefois, tous ensembles, ils forment une unique structure complexe et stratiforme, ce qui permet au poème entier de rejoindre l’impact désiré.
APIC: Quel lien peut-on faire entre le pape et le poète ? Il envisageait lui-même de faire une carrière de poète?
Marta Burghardt: Dans la poésie de Karol Wojtyla écrite alors qu’il était encore jeune, on retrouve des idéaux qui ont formé sa très riche personnalité. Son engagement n’est pas seulement de réfléchir et de penser. Il est aussi attiré par le désir de se mesurer avec l’horizon constructif et créatif du poète, en faisant un chant de la poésie. Par ailleurs, le jeune Karol Wojtyla, attentif observateur de la vie, attire l’attention du lecteur sur la coexistence harmonieuse entre l’homme et la nature. Dans un de ses poèmes, il présente la vie quotidienne dans la campagne, des gens simples étroitement liés à la terre, souvent marqués par l’effort physique et la souffrance, touchés par la pauvreté. L’artiste apprécie profondément l’humilité de ces personnes, leur attribuant la valeur de bénédiction et de grâce. Leur service au «tabernacle de la terre», le temps rythmé par les heures de prières, attribuent une dignité toujours nouvelle et durable à la dignité humaine.
En approfondissant la production littéraire du futur pape, on découvre finalement que la poésie est chez lui à la fois une voix éloquente et une voix religieuse. Un chant au Créateur qui anticipe la plus complète et totale offrande de la vie sacerdotale à laquelle il s’est consacré. Le poète, donc, pour Wojtyla, indique le chemin, et n’est ni inerte ni passif, mais se déplace dans le monde et déplace le monde. Se qualifiant lui-même de «constructeur de roues» dans un de ses ouvrages, il signifie par là que le poète joue une fonction principale dans la communauté. La roue, dans ce cas, est une métaphore qui représente le centre du mouvement portant l’humanité en avant. Le poète jette des ponts entre ce qui est humain et ce qui appartient à la sphère divine, dans le même sens que ce qu’a fait le pape tout au long de son pontificat.
APIC: Retrouve-t-on des points communs entre les poèmes de Karol Wojtyla et l’enseignement de Jean-Paul II ?
Marta Burghardt: L’artiste, en travaillant avec le vrai, le bon et le beau, élève vers le haut les prières des hommes et les libère de leurs «ailes liées», comme l’a écrit Karol Wojtyla lui-même. Les valeurs spirituelles, qui ont enrichi l’expérience de la vie et du pontificat de Jean Paul II, sont déjà présentent dans le poème «Totus Tuus» écrit par Karol Wojtyla en 1939: «Il faut construire les Eglises personnellement. Avec la jeunesse. Avec une âme, tu sais mère, l’âme sainte et angélique. C’est par elle qu’on construit l’Eglise nostalgique, Avec elle qui est pure et innocente comme un enfant. O ma mère, voilà je te révèle mon édifice qui s’abat sur moi, cette multitude slave et la douleur. Je le sais mère, tu me dis ’N’abandonne pas’. Je n’abandonne pas, ô ma mère, je veux seulement m’agripper aux belles journées de printemps, aux souvenirs, à ton sein maternel, affectueusement».
On retrouve ainsi particulièrement le sens de l’offrande et de la proximité à la grande douleur de l’homme, qui sont un lien fort entre la vocation poétique et l’expérience religieuse de Karol Wojtyla. Le prochain recueil de poèmes de Jean Paul II, qui devrait être une méditation sur la vie et l’au-delà, sera particulièrement d’actualité. Tous les discours, les homélies, les documents que Jean Paul II a publiés sous son pontificat ont touché l’intellect des gens. A travers son nouveau recueil de poésies et dans le cadre de la situation internationale, le pape veut, sans aucun doute, parler avec le langage poétique pour toucher le coeur des hommes avant leur raison.
Dans ses précédents poèmes, il utilise fréquemment des métaphores pour parvenir à cette fin et accentuer sa pensée. Dans ses poèmes à thèmes religieux, en particulier, il utilise un langage qui devient toujours plus dense à travers des expressions symboliques. Dans la production poétique de Karol Wojtyla, on est par ailleurs déjà marqué, durant les années de guerre qu’il a vécues en Pologne, par sa totale confiance dans la divine providence: «Je crois que les pires moments de tourment passent, Je crois en la lumière qui arrive de ton Eglise». (apic/as/pr)
La minorité serbe de Croatie à la croisée des chemins
APIC – Interview
Rencontre avec l’archiprêtre Jovan Nikolic,
de la communauté serbe orthodoxe de Zagreb
Jacques Berset, Agence APIC
Zagreb, 25novembre(APIC) Le visage à peine éclairé par la lumière blafarde se reflétant sur les ors de l’iconostase, un vieil homme nous guide dans
l’église serbe orthodoxe de la Transfiguration, un beau monument historique
en plein coeur de la catholique Zagreb. L’atmosphère est lourde et l’on
sent confusément que la minorité orthodoxe restée dans le nouvel Etat indépendant croate est à la croisée des chemins.
La minorité serbe de Croatie (d’après le recensement de 1991, elle représente 12,2 % de la population de la nouvelle République, sur un total de
4,76 millions d’habitants) a-t-elle encore un avenir dans ce pays, alors
que 25% du territoire croate est contrôlé par les forces serbes de la République autoproclamée de la Krajina ? Jouit-elle vraiment de tous les
droits constitutionnels garantis par la jeune démocratie croate, comme nous
l’assure le président Franjo Tudjman, ou est-elle persécutée et ses lieux
de culte détruits, comme le prétend Mgr Jovan Joco Pavlovic, métropolite de
Ljubljana et de Zagreb, aujourd’hui en exil à Belgrade ?
La minorité orthodoxe ne se sent pas à l’aise en Croatie
Des fidèles entrent pour prier, en silence. «Oui, la minorité orthodoxe
ne se sent pas à l’aise dans la Croatie indépendante, beaucoup sont partis», nous chuchote ce retraité, de père serbe et de mère croate. «Parfois,
de soldats croates en armes entrent dans l’église, pour nous intimider…»
Dans le couvent franciscain, rue Kaptol 9, près de la cathédrale, c’est
la fête. On accueille un groupe de journalistes étrangers de l’UCIP,
l’Union catholique internationale de la presse. Plusieurs prêtres présents
saluent chaleureusement le Père Jovan Nikolic, archiprêtre de l’Eglise serbe orthodoxe à Zagreb. Les franciscains, à ma demande, l’avaient invité
pour qu’il m’informe sur le sort de la minorité orthodoxe. Visiblement, de
nombreux prêtres croates le connaissent… et l’apprécient.
Retraité depuis quatre ans, le Père Nikolic est encore en activité dans
la paroisse serbe orthodoxe de la Transfiguration – la seule de la capitale
croate – et dans de nombreuses paroisses serbes orthodoxes du Nord de la
Croatie, en Slavonie, où de nombreux prêtres et évêques sont partis et ont
laissé leurs paroisses sans soins pastoraux réguliers.
Serbe du Banat, en Voïvodine, vivant à Zagreb depuis 1946, il y a fait
ses études de philosophie. «Je suis une vocation tardive et c’est plus tard
que j’ai étudié la théologie orthodoxe à Belgrade», précise-t-il.
APIC:Combien d’orthodoxes restent-ils en Croatie depuis l’indépendance?
PèreJovan:Difficile à dire; les gens ont peur de se déclarer orthodoxes.
C’était déjà le cas avant l’indépendance: du temps des communistes, mieux
valait ne pas se déclarer croyants, raison pour laquelle nous n’avons pas
de statistiques exactes.
Les deux tiers des orthodoxes sont partis
Avant cette guerre, il devait y avoir environ 50’000 personnes ayant une
certaine relation avec l’Eglise orthodoxe. Pas seulement des Serbes, mais
également des gens se déclarant «yougoslaves», en raison de mariages mixtes. Sans compter les nombreuses familles de militaires et de policiers et
des travailleurs immigrés de Bosnie. Les deux tiers des orthodoxes sont
partis des territoires restés en mains croates; ils se sont en partie installés dans les territoires contrôlés par les Serbes (25 % du territoire de
la Croatie, notamment en Krajina et en Slavonie orientale).
APIC:Les orthodoxes ont-ils été chassés par les Croates ?
PèreJovan:Nombreux sont partis par peur – une peur souvent manipulée à
l’époque par l’armée yougoslave, qui a fait de la propagande contre le gouvernement croate et contre l’indépendance, utilisant les ressentiments de
la deuxième guerre mondiale:»le régime ’oustacha’ va revenir, persécuter
les Serbes…» Des politiciens ont utilisé ces peurs, les militaires les
ont propagées. C’était facilité par le manque de liberté d’information du
temps du communisme. On a fait cela des deux côtés. Et les gens n’étaient
pas en mesure de juger la situation avec la distance nécessaire. Les événements se sont précipités si vite….
Cela fait mal et c’est triste de déchirer des peuples qui ont vécu si
longtemps ensemble: ainsi les Serbes se sont installés en Croatie il y a
500 ans déjà, les premières communautés établies ici remontent au XVe siècle. Maintenant beaucoup de ces territoires sont vides; on ne devrait pas
accepter cette politique de purification ethnique. Comment en est-on arrivé
là ? Ce sera aux historiens à analyser la cause de tous ces événements.
APICLes responsables de l’Eglise orthodoxe en Croatie ont-ils dû fuir ?
PèreJovan:Les évêques des quatre diocèses en territoire contrôlé par les
Croates – Pakrac, en Slavonie, Zagreb, Gornji Karlovac et Sibenik, en Dalmatie – ont tous laissé leurs fidèles, arguant de menaces. Mais Dieu le
sait, ce n’était pas vrai. Ce n’était jamais arrivé dans notre histoire que
l’on abandonne notre peuple. Comment un médecin peut-il abandonner son malade, est-ce qu’un capitaine peut ainsi laisser son bateau ?
Tous, un moment ou l’autre, avons été menacés; la police est aussi venue
chez moi. J’ai reçu des menaces téléphoniques, peut-être des provocations ?
Mais je n’ai pas eu peur. Je suis prêtre, je fais mon devoir et je suis
dans les mains de Dieu. Durant la deuxième guerre mondiale, trois de nos
évêques et une centaine de nos prêtres ont été tués par les fascistes «oustachis»… Ils ont alors partagé le sort de leur peuple.
A l’époque, l’Etat soi-disant indépendant de Croatie avait proclamé par
décret l’interdiction pour les Juifs, les Serbes et les Tziganes. Des mesures discriminatoires racistes ont été planifiées et les décrets affichés
sur les murs. Mais le gouvernement de Tudjman n’a jamais rien fait de pareil. La situation est toute autre aujourd’hui, j’insiste.
Bien sûr, comme membre du Comité d’Helsinki pour les droits de l’homme,
je reçois tous les jours des documents où l’on voit vraiment que des Serbes
sont menacés en tant que Serbes, perdent place de travail et appartement.
Sans discuter des causes, l’on voit bien dans certains endroits des discriminations contre les Serbes. Des députés au Parlement de Zagreb, appartenant à la minorité serbe, en parlent ouvertement. Il y a un comité officiel
pour l’amitié et la collaboration croato-serbe, car le gouvernement voit
bien que c’est là une question cruciale pour l’avenir de la Croatie.
Le rôle néfaste des bandes paramilitaires incontrôlées
Des deux côtés, il y a de nombreux cas d’incendies de maisons ou de destruction d’églises. Cela a été souvent le fait de bandes paramilitaires incontrôlées, qui s’en sont pris particulièrement aux objets sacrés, de façon
systématique comme en Bosnie: une soixantaine de mosquées à Banja Luka…
Cela n’était encore jamais arrivé dans l’histoire des Serbes. Les responsables devront en répondre devant Dieu et devant l’histoire.
APIC:On accuse l’Eglise orthodoxe d’appuyer la politique d’expansion serbe
PèreJovan:L’Eglise serbe orthodoxe, dans cette affaire, n’a pas vraiment
eu un grand rôle à jouer, car nous étions déjà hors jeu du temps de l’ancien régime, en marge de la société : pas de présence dans les écoles, pas
de catéchèse, une pression constante. En raison de la guerre et du rôle
joué par les Partisans dans la résistance antifasciste, nombreux étaient
les Serbes de Croatie engagés dans le parti communiste. Nous, les orthodoxes, avons ensuite beaucoup souffert de nos propres compatriotes serbes
bolchévistes, athéistes et anticléricaux. Dans la police, le gouvernement,
on a ainsi eu les communistes les plus stricts. Après la guerre, nos propres gens ont détruit de nombreuses églises nous appartenant.
Il est donc faux de dire que notre Eglise a été complice des communistes
et du régime de Belgrade. Notre patriarche certes a son siège à Belgrade et
Tito y avait installé son régime. Mais nous sommes une Eglise nationale; là
où sont les gens, là aussi est l’Eglise. Nous ne nous sommes cependant pas
identifiés avec le régime, même si nous sommes des citoyens loyaux.
En tant qu’Eglise, cela nous est égal qui gouverne. Que ce soit un roi
ou un président, nous avons dans toute société notre raison d’être. Cela a
toujours été un danger qu’une Eglise nationale soit trop liée à l’Etat. Selon le type de régime, l’Eglise doit faire preuve de tactique et de diplomatie, comme du temps des Turcs ou des communistes. Pour pouvoir survivre,
il fallait bien trouver des formes de cohabitation.
Non à l’idéologie de la Grande Serbie
Mais ces dernières années, on doit l’avouer, certains secteurs de notre
Eglise, dans des déclarations et manifestations, se sont trop facilement
identifiés avec l’option nationaliste de la Grande Serbie. Cette option de
«la nation par dessus tout», de «l’espace vital», du «Blut und Boden» est
dangereuse. Malheureusement, cette plaie est très répandue à notre époque.
APIC:Avec une telle position, vous sentez-vous représentatif de l’Eglise
serbe orthodoxe ?
PèreJovan:Je ne suis en aucune manière un représentant officiel de
l’Eglise serbe orthodoxe, mais un simple prêtre de cette Eglise et comme
homme, je raisonne de façon indépendante. Je n’attaque ni nos dogmes, ni
nos canons, ni nos structures ecclésiales. Mais en tant qu’être humain,
j’ai le droit, en conscience, de dire ce que je crois qui ne va pas, qui
n’est pas conforme à l’Evangile. Dans ce sens, je suis peut-être une exception dans mon Eglise.
Ainsi, j’ai eu des difficultés avec mes collègues et des évêques. Ils ne
comprennent pas les options que j’ai toujours eues, notamment en matière
oecuménique. Pour moi, l’oecuménisme n’est pas abstrait, c’est quelque chose de très concret: vivre ici avec les catholiques. Pour certains des nôtres, c’est une provocation: «Comment donc peut-on vivre avec les Croates?»
Il est de notre devoir de chrétiens, d’hommes, de personnes attachées à
l’oecuménisme de chercher à bâtir des ponts entre catholiques croates et
orthodoxes serbes. En 40 années de prêtrise, j’ai toujours trouvé des partenaires et des amis tant parmi les catholiques que parmi les protestants.
APICN’y a-t-il pas aussi, dans certains cercles de l’Eglise catholique
croate, une tendance au nationalisme ?
PèreJovan:Certains ont toujours été tentés, mais c’est plutôt une exception en ce moment. Je peux le dire honnêtement, dans cette guerre cruelle,
l’Eglise catholique s’est bien comportée. Elle a lancé des appels à la
paix, à la cohabitation; elle a dit non à la vengeance. Dans les pires moments de la guerre, quand on détruisait les villages, les églises, le cardinal Kuharic a dit:»Si on brûle ta maison, tu ne dois pas incendier celle
du voisin; si ton père est tué, tu ne dois pas tuer son père».
On ne peut pas dire que l’Eglise catholique ait incité à la haine. De
notre côté, certaines publications orthodoxes ne correspondent pas à la
tradition et sont en contradiction avec nos valeurs éthiques et spirituelles. Dans quelques années, j’en suis sûr, on aura honte de certains écrits.
(apic/be)
(Des photos du Père Jovan Nikolic sont disponibles à l’agence APIC)




