La religion, enjeu électoral sur fond de guerre irakienne?

Nigeria Elections dans le pays le plus peuplé d’Afrique, divisé entre chrétiens et musulmans

Abuja, 7 avril 2003 (Apic) Le Nigeria, pays africain le plus peuplé avec plus de 120 millions d’habitants, répartis équitablement entre musulmans et chrétiens, est appelé aux urnes dans un long procédé électoral, dans le cadre d’élections générales qui commenceront samedi 12 avril pour s’achever le 3 mai. Question: la religion fera-t-elle l’objet d’un enjeu électoral sur fond de guerre irakienne? Il s’agit des premières élections au Nigeria depuis le retour à un régime civil en 1999.

Le pays, divisé entre chrétiens et musulmans, ne devrait pas faire de la religion un enjeu électoral, malgré les graves violences survenues en novembre 2002 – plusieurs centaines de morts -, les plus graves depuis ceux de mai 2000 à Kaduna. Plus de 3’000 personnes avaient alors été tuées dans des affrontements entre musulmans et chrétiens, à la suite de l’imposition de la charia ou loi islamique.

Une douzaine d’Etat du nord du Nigeria, région à majorité musulmane, ont en effet réintroduit la charia depuis 1999, malgré l’opposition du gouvernement fédéral, des chrétiens et d’organisations des droits de l’Homme. L’élection de «Miss monde», préalablement prévue l’an dernier au Nigeria, avait été déplacée à Londres, en raison de graves affrontements – près de 250 morts – et de sérieuses menaces qui planaient sur cette manifestation.

Jusqu’à présent, charia oblige, trois femmes et deux hommes ont été condamnées à mort par lapidation pour adultère, provoquant l’indignation de la communauté internationale. Aucune de ces sentences n’a encore été exécutée.

En dépit de ces tensions, principalement dues à l’intransigeance des fondamentalistes musulmans du nord du pays, les principaux candidats à la présidentielle au Nigeria se sont jusqu’à présent gardés de parler religion.

«La charia n’est pas un sujet électoral pour la plupart des gens», estime Abubakar Sadiq, professeur de sciences politiques à l’université Ahmadu Bello à Zaria, dans l’Etat de Kaduna (nord), pourtant périodiquement secoué par de graves affrontements entre communautés religieuses.

Thème de la charia peu présent

Mais la campagne électorale n’a pas jusqu’à présent été marquée par la vague de violence redoutée entre les deux communautés religieuses, notamment parce que les principaux candidats à la présidentielle n’ont pas exploité le thème de la charia, et plus généralement celui du communautarisme.

Les deux grands adversaires à la présidentielle des 19 et 26 avril, le président sortant Olusegun Obasanjo, ouvertement opposé à la charia, et Muhammadu Buhari, sont pourtant de religion différente: le premier est chrétien, le second musulman. Olusegun Obasanjo a déclaré la charia «anticonstitutionnelle», mais n’a pas pour autant pris de mesure pour y mettre fin.

Les deux candidats ont cependant choisi des colistiers appartenant à une autre religion que la leur, afin de rassembler le maximum de voix.

Pour être élu au premier tour de la présidentielle, il faut obtenir la majorité absolue sur l’ensemble du territoire et au moins 25% des suffrages exprimés dans les deux-tiers des Etats (36, plus le Territoire fédéral de la capitale Abuja). Le soutien seul d’une moitié du pays est donc insuffisante pour être élu, notent les analystes.

Si au niveau national, le Parti démocratique populaire (PDP) d’Olusegun Obasanjo et le Parti de tous les peuples du Nigeria (ANPP) de Muhammadu Buhari ont mené campagne sans jamais parler religion, à l’échelle locale cependant, des candidats ont joué la carte de la charia.

Ainsi, le gouverneur ANPP de l’Etat de Zamfara, Ahmed Sani, le premier à avoir réintroduit la charia en janvier 2000 au Nigeria, a choisi pour slogan: «Suivons le droit chemin. Suivons le chemin de Allah. Votez Ahmed Sani».

Certains responsables d’Eglise au Nigeria, évangéliques principalement, avaient en vain demandé à la commission électorale du pays de changer la date des élections pour permettre aux chrétiens d’»accomplir leurs obligations religieuses» durant la Semaine sainte.

L’archevêque d’Abuja: pas un affrontement entre chrétiens et musulmans

Mgr John Olorunfemi Onaiyekan, archevêque d’Abuja, capitale politique du Nigeria, estimait à l’époque que les troubles sanglants de l’an dernier n’étaient pas imputables à un affrontement entre chrétiens et musulmans. Mais la charia adoptée par 12 des 36 Etats qui forment la Fédération nigériane, alors même que la Constitution nigériane consacre la laïcité du pays, n’est pas faite pour arranger les choses. L’épiscopat nigérian lutte d’ailleurs contre cette mesure: «Nous, évêques du Nigeria, avons protesté il y a trois ans déjà contre le gouvernement à cause de l’introduction de la charia. Permettre son entrée en vigueur signifie encourager un fanatisme et un extrémisme islamique duquel notre pays n’a rien à gagner».

Les prélats mettent à ce propos en évidence la tendance au radicalisme d’une partie de la communauté islamique: «en vue des élections, certains tentent de tirer un avantage des situations de crise et de désordre. On ne comprend pas bien de qui il s’agit parce que ces personnes ne se font pas voir au grand jour et pour l’instant, elles se limitent à utiliser le langage religieux».

Malgré la volonté des politiques et des instances religieuses de minimiser l’impact du religieux dans ces élections, la religion et les tensions entre communautés, principalement à cette époque de guerre contre l’Irak, perçue par certains milieux musulmans comme une guerre contre l’islam, pourraient bien donner tort à ceux qui en minimise la portée.

Selon Amnesty International, les conflits entre les communautés, sans doute la plus grave source d’atteintes aux droits humains dans le pays, ont causé la mort de plus de 5’000 personnes ces trois dernières années. (apic/ag/co/pr)

7 avril 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
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