Les missions linguistiques ne forment pas des ghettos

Berne: Assemblée annuelle de Migratio à Berne

Berne, 28 mai 2003 (Apic) Migratio, la commission de la Conférence des évêques suisses pour les migrants, a tenu son assemblée annuelle le 28 mai à Berne sous la présidence du Tessinois Fulvio Caccia. Son directeur national Urs Köppel a rappelé l’importance des missions linguistiques dans le processus d’intégration des étrangers en Suisse. Loin de créer des ghettos, a-t-il dit, ils constituent des «points d’ancrage» pour les migrants.

Quelle importance la religion revêt-elle pour les migrants ? Cette question a été au centre de l’assemblée de Migratio, qui a réuni mercredi une quarantaine de participants, membres de l’associations et agents pastoraux en activité dans des missions linguistiques.

Dans son rapport annuel, Urs Köppel, docteur en théologie, a insisté sur l’importance de l’accompagnement des migrants en Suisse au niveau pastoral. Il dresse quatre constats. D’abord la religion constitue souvent un point d’ancrage pour les étrangers résidant en Suisse. Ils y trouvent un appui lorsqu’ils sont en situation précaire. Ensuite, beaucoup de migrants sont davantage liés les uns aux autres lorsqu’ils peuvent partager leur conception religieuse dans leur langue. Puis, la religion favorise l’identité personnelle, ce qui est une condition indispensable pour une intégration réussie. Enfin, les missions linguistiques permettent de respecter les particularités des étrangers et favorisent leur participation à la vie sociale.

« Le reproche, souvent entendu, que les missions linguistiques constitueraient une voie vers un ghetto social, doit être clairement réfuté : en effet, on engage de plus en plus souvent dans le domaine social des médiateurs capables de construire des ponts entre les cultures en favorisant l’entente mutuelle », soutient Urs Köppel dans son rapport.

Cette importance des missions linguistiques, pourtant reconnue par les autorités de l’Eglise catholique, ne se traduit pas forcément dans les chiffres. Alors que le nombre de migrants augmente lentement mais sûrement chaque année, les agents pastoraux dans les missions diminuent régulièrement depuis plusieurs décennies. Alors que Migratio disposait de 210 postes en 1975, ils ne sont plus que 144 en 2002.

L’intégration se déroule au niveau socio-économique et non culturel

La partie statutaire a été suivie d’une conférence de Martin Baumann, historien des religions à l’Université de Lucerne, sur l’immigration et l’appartenance religieuse.

Martin Baumann a tour à tour analysé l’intégration des migrants lorsque leur religion est couramment pratiquée dans le pays d’accueil, et lorsqu’elle est différente, comme dans le cas des musulmans en Suisse. L’historien a remis sérieusement en question l’idée selon laquelle les pratiquants d’autres religions ont davantage de difficultés à s’intégrer. Il est vrai que les étrangers arrivent avec un modèle d’interprétation religieuse dans leurs bagages. Mais les Suisses qui voient la mise en place de missions linguistiques d’un mauvais oeil, en les soupçonnant de ne pas favoriser l’intégration des migrants, confondent l’intégration avec l’assimilation, selon Martin Baumann. Or l’intégration ne signifie pas la perte de ses modèles sociaux. Prenant l’exemple de la diaspora juive, l’historien des religions relève que dans ce cas la plupart des migrants se sont parfaitement intégrés au niveau socio-économique, tout en gardant leurs racines culturelles et religieuses.

Certains principes, comme le besoin de se référer à la religion telle qu’elle est vécue dans le pays d’origine, sont à peu près les mêmes lorsque le migrant appartient à une religion pratiquée largement dans le pays d’accueil. Prenant l’exemple des huguenots, qui sont des calvinistes ayant fui la France en 1685 lorsque Louis XIV a révoqué l’Edit de Nantes, Martin Baumann relève qu’il a parfois fallu plus de 200 ans pour que leurs différences avec les protestants des pays d’accueil s’estompent. Encore une fois, pour le professeur d’histoire des religions, l’intégration ne consiste pas à éloigner le migrant de ses racines culturelles ou religieuses, mais à lui permette de trouver sa place dans le tissu socio- économique local. BB

Interview de Urs Köppel, directeur de Migratio

Quand le travail missionnaire se heurte au manque de moyens

Rien n’est plus complexe que d’établir des plans pastoraux face à une situation aussi mouvante que l’immigration. C’est pourtant ce que les évêques suisses attendent de leur commission chargée de la question des migrants. Le point avec le Dr Urs Köppel, directeur de Migratio.

Apic: Comment Migratio s’adapte aux mouvements migratoires, qui sont très changeants actuellement?

Dr Urs Köppel: Nous sommes très au courant de la situation internationale et des flux migratoires en Suisse. Migratio est en contact permanent avec les services de la Confédération chargés des questions liées aux étrangers.

Apic: Mais votre structure de décision, avec une assemblée et des demandes de subsides, est assez lourde. N’êtes-vous pas parfois en décalage avec la réalité?

U.K: Oui, c’est vrai. Nos principales décisions mettent parfois plusieurs années pour se réaliser. Mais il nous arrive d’obtenir des subsides et des contributions spéciales pour engager un prêtre ou une religieuse dans une situation d’urgence. Notre intervention ne touche que le niveau pastoral. L’accompagnement social est du ressort de Caritas Suisse, avec laquelle la collaboration fonctionne parfaitement.

Apic: Quels sont vos critères pour déterminer le nombre de postes par mission linguistique?

U.K: Ils ne sont pas toujours fixes. Mais en général, nous tenons compte du nombre de fidèles, des besoins exprimés dans une zone missionnaire déterminée, de l’intérêt des fidèles (sont-ils déjà organisés en communauté?) et de l’intérêt des évêques dans les pays de provenance. Dans tous les cas, chaque création de poste fait l’objet d’une discussion avec les migrants concernés. En général, ce sont eux qui frappent à la porte de Migration pour créer une mission linguistique.

Apic: Le nombre de postes des missions italiennes baissent chaque année .

U.K: Effectivement, il y avait 152 postes en 1975, ils ne sont plus que 76 en 2002. A l’époque, les Italiens constituaient la grande majorité des migrants en Suisse. Il y a aujourd’hui une multiplicité de provenances. La baisse de postes s’explique aussi par un manque de prêtres et une participation plus prononcée des Italiens d’origine à leur communauté paroissiale.

Cela dit, je remarque un plus grand attachement des Italiens de la 3e génération à leurs traditions et leur culture, et par là-même aux missions catholiques italiennes, que ceux de la 2e génération.

Apic: Le nombre d’étrangers augmente en Suisse, et pourtant vous disposez de toujours moins de postes pastoraux .

U.K: C’est vrai. Les besoins sont toujours plus importants, mais nous devons renoncer à certains postes uniquement pour des motifs financiers. Trop peu de chrétiens en Suisse connaissent la vie des missions linguistiques. On confond intégration avec assimilation, et les instances de décision financières ne reconnaissent pas toujours l’importance d’accompagner les étrangers dans leur langue. Résultat: des collectivités catholiques cantonales qui doivent affronter des difficultés financières, comme Genève et Neuchâtel, baissent simplement leur contribution aux missions linguistiques de leur région. BB

1.1.1.1 Encadré

Migratio publie chaque année les statistiques de la population étrangère en Suisse, selon les données de l’Office fédéral des étrangers. Au 31 décembre 2002, la Suisse comptait 1’447’312 résidents étrangers, auxquels il convient d’ajouter 47’661 au bénéfice d’un permis de courte durée. Cela représente au total le 19,9% de la population résidente (19,7% en 2001). Les Italiens restent les plus nombreux avec 21,3% des étrangers (soit 308’255 résidents), devant les Yougoslaves (13,69%), les Portugais (9,75%), les Allemands (8,64%), puis viennent les Espagnols et les Turcs avec chacun 5,45%. Signe de l’éclatement des pays de provenance, les « autres pays », rubrique citée après 20 nations, recueillent encore 14,77% des étrangers. (apic/bb)

29 mai 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 5  min.
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