Pourquoi ne pas confier la pastorale des migrants aux paroisses?

Berne: Les missions linguistiques veulent s’agrandir, mais les moyens ne suivent pas

Bernard Bovigny, agence Apic

Berne, 24 septembre 2003 (Apic) Les missions catholiques linguistiques en Suisse, fortes de leur succès, souhaitent s’agrandir ou tout au moins maintenir leurs activités. Mais les moyens financiers ne sont pas extensibles. Dès lors, pourquoi ne pas confier la pastorale des migrants aux paroisses? C’est ce qu’ont exprimé en substance, le 24 septembre à Berne, les intervenants lors d’une rencontre de migratio, l’organe des évêques suisses pour la pastorale des migrants.

Un taux de pratique de 70 à 80% lors de la messe mensuelle, une forte présence des jeunes, un bulletin mensuel d’information de 100 à 150 pages en pleine expansion, . ces données pastorales feraient pâlir d’envie n’importe quelle communauté paroissiale. Elles concernent en fait la mission vietnamienne de Suisse alémanique et du Tessin. Quant à celle de Suisse Romande, elle a été supprimée en 2001, principalement en raison de la bonne intégration des Vietnamiens. «Cela a été un choc pour nous. Cette intégration existe effectivement au niveau économique, mais pas dans d’autres domaines», a affirmé le Père Joseph Pham Minh Van, aumônier des Vietnamiens, à la centaine de participants à la rencontre organisée par migratio. Et de rappeler que ses compatriotes, venus en Suisse pour la plupart entre 1979 et 1983, «ont été confrontés à un style de vie individualiste, complètement opposé à l’esprit familial et communautaire de la société vietnamienne.»

Dans ce sens, les missions les ont aidés à s’intégrer dans la société occidentale, «tout en gardant les valeurs propres de leur culture et leur manière d’exprimer leur foi». Les jeunes de la 2e ou même 3e génération, quant à eux, «flottent entre deux cultures». «Ce sont souvent eux qui ont le plus besoin des missions linguistiques», a lancé le Père Joseph Van.

Missionnaires albanais «débordés»

Une autre mission se caractérise par un élan renouvelé, celle des Albanophones, venus pour la plupart du Kosovo. Elle n’existe que depuis 11 ans en Suisse, et compte trois prêtres, «tous débordés», selon l’un d’entre eux, le Père Marjan Marku, d’Eschlikon dans le canton de Lucerne. Après celle de Suisse centrale, une deuxième mission s’est ouverte en janvier 2003 à Sirnach, dans le canton de Thurgovie, pour l’est de la Suisse, et une troisième est prévue en 2005 à Aarau pour le nord-ouest du pays. Chacune d’elles regroupera entre 5’000 et 6’000 fidèles. Car sur les quelque 150’000 albanophones présents en Suisse, 16’000 sont de religion catholique.

«En 11 ans, nous avons célébré 2’950 baptêmes et 550 mariages. Nous disons une à deux fois par mois la messe en 15 endroits en Suisse et les églises sont chaque fois pleines, même si nous disposons des plus grands édifices du pays. Beaucoup de jeunes y prennent part», souligne le Père Marian. Quant au chemin de croix du Vendredi saint, à Einsiedeln, il rassemble chaque année entre 3’000 et 4’000 participants, jeunes pour la plupart. Pour l’aumônier albanophone, le travail de sa mission revêt une importance particulière, «surtout pour la première génération, qui ne maîtrise pas encore la langue du pays». Tout comme son collègue vietnamien auparavant, le Père Marian a relevé l’importance des missions linguistiques dans la lutte contre l’influence des sectes, lesquelles sont habiles à repérer la détresse de celles et ceux qui se sentent déracinés.

La Suisse, un pays de forte immigration

L’importance des missions linguistiques a été relevée, en début de journée, par Aloïs Odermatt, ancien secrétaire général de la Conférence centrale catholique romaine de Suisse (RKZ) et auteur d’une étude sur l’aumônerie des personnes de langue étrangère à Zurich. Il a confirmé que ces 50 dernières années, la Suisse est proportionnellement devenue un pays de plus forte immigration que les autres destinations traditionnelles, comme les Etats-Unis, le Canada ou l’Australie. Aloïs Odermatt a également relevé dans son étude que, depuis une dizaine d’années, le concept «intégration» n’est plus synonyme de «assimilation», laquelle tendait à casser les identités culturelles. «La Suisse fait partie des pays aux identités confessionnelles, linguistiques et culturelles diverses. Ce qui lie les Suisses n’est pas leur unité culturelle, mais le faire de vivre différents et ensemble», a lancé le conférencier, en soulignant que la liberté de religion et d’expression favorisent l’intégration des migrants.

Aloïs Odermatt, se basant également sur son expérience personnelle, a remarqué que le fait de continuer à parler la langue d’origine n’est pas au détriment de l’intégration dans le pays d’accueil. «Beaucoup d’Italiens ont indiqué le français ou l’allemand comme langue principale lors du recensement fédéral, même s’ils participent aux activités de leur mission», a affirmé le conférencier. Mais la mission linguistique n’est pas le seul modèle pastoral possible pour les migrants. Ainsi, et pour autant qu’elle en ait les moyens, une paroisse pourrait tout à fait proposer une pastorale d’ensemble, qui tienne compte de la grande diversité culturelle et linguistique de ses membres.

«Pauvre Eglise riche»

La mise en place et le maintien des aumôneries linguistiques nécessite d’importants moyens matériels. Or, les finances en Suisse ne sont pas extensibles, comme l’a rappelé Daniel Kosch, secrétaire général de la RKZ. Et les Eglises cantonales, qui contribuent aux frais des missions linguistiques, connaissent des situations très diverses. Ainsi, l’Eglise catholique sur Genève, qui ne connaît pas l’impôt obligatoire, disposait en 2001 de 4,2 millions de francs, soit 26 francs par catholique. C’est 18 fois moins que dans le canton de Zurich. Lors de son exposé intitulé «Pauvre Eglise riche», Daniel Kosch a démontré que le financement des missions linguistiques constituait une charge importante pour certaines Eglises cantonales, notamment celles qui ne disposent que des montants versés volontairement par les fidèles.

Dans ces conditions, il n’est déplacé de réfléchir à une autre forme de pastorale des migrants. Reprenant une des conclusions exprimées par Aloïs Odermatt, Fredy Isler, vice-président de la commission administrative de migratio, s’est demandé si l’avenir des missions linguistiques était vraiment dans leur maintien. Ne pourrait-on pas confier d’abord aux paroisses la pastorale des migrants qui la composent? Ou tout au moins renforcer la collaboration entre les missions linguistiques et les communautés paroissiales?

Dans tous les cas, l’Eglise catholique ne peut ignorer la présence des nombreux migrants qui la composent. Aloïs Odermatt a rappelé en fin de rencontre que les catholiques sans passeport suisse contribuent actuellement à hauteur de 21% aux revenus des paroisses dans le canton de Zurich. (apic/bb)

24 septembre 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
Partagez!