Chantal Peyer, de la délégation suisse, dresse un bilan mitigé
Genève: La Suisse officielle a bien relayé les positions de la société civile au SMSI
Genève, 28 septembre 2003 (Apic) Le rôle positif joué par la Suisse a été salué par les quelque 1’600 participants à la 3e conférence préparatoire (PrepCom3) du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), qui s’est achevée en demi-teinte vendredi 26 septembre à Genève. Interview de Chantal Peyer, représentante de la société civile au sein de la délégation suisse au SMSI.
Face à la résistance de nombre d’Etats – la Chine en particulier a été montrée du doigt pour sa fermeture à la société civile -, la délégation officielle suisse a tout de même pu relayer un certain nombre de positions de la société civile. Mais rien qui ne s’écarte vraiment des positions défendues habituellement par Berne. «Du côté de la Suisse, le bilan est certes positif, car la délégation officielle, qui comprend également des membres du secteur privé et de la société civile, a repris nombre de demandes de la société civile», estime Chantal Peyer, de l’oeuvre d’entraide protestante Pain pour le Prochain (PPP).
La Suisse au gré des dossiers
Dans des dossiers comme les médias et les droits de l’homme, la Suisse a clairement soutenu nos demandes et les a défendues dans les séances plénières et les groupes de travail, confie à l’Apic la représentante de PPP. Dans le dossier des logiciels libres, la Suisse a une position moins claire, et elle ne s’est pas profilée.
Au contraire de nombreux autres Etats (même l’Union européenne a associé très tard la société civile à ses travaux), la Suisse a très clairement défendu le multi-partenariat dans le processus du SMSI et prôné la participation d’observateurs aux négociations gouvernementales. Dans cette procédure, ce sont de toutes façons les gouvernements qui ont le pouvoir de décision, bien que la participation de la société civile ne soit pas qu’un alibi.
Membre de la délégation gouvernementale suisse en compagnie de deux autres représentants de la société civile (Wolf Ludwig, secrétaire central du syndicat comedia, et alternativement Michel Bührer et Alexander Sami, de la Fédération suisse des journalistes), C. Peyer admet que tout reste cependant dans le cadre de la politique officielle de Berne.
«Les propositions plus novatrices ont de la peine à trouver un véritable écho et un soutien actif». Ainsi, en matière de libéralisation du marché des télécoms, la Suisse ayant signé les accords de l’OMC, il n’y a aucune chance qu’elle change de position dans les débats du Sommet mondial de l’ONU sur la société de l’information (SMSI), qui se tiendra à Genève du 10 au 12 décembre 2003.
Face aux menaces de la société civile de retirer sa légitimité au SMSI si ses revendications ne sont pas davantage prises en compte, Chantal Peyer relève que la démarche de la société civile jusqu’à maintenant a été de participer et de s’engager dans les discussions. Elle a fourni quantité de documents et son apport aux travaux a été reconnu. Mais de nombreux thèmes qui lui sont chers – comme les médias communautaires – ont tout simplement été écartés par les délégations gouvernementales, d’où une certaine frustration et une grande déception.
Une vision axée d’abord sur les intérêts du marché et de l’économie
Des sujets apparaissent encore mais ont été délayés au point que la société civile ne se reconnaît plus, comme dans la question des logiciels libres. L’état d’esprit dominant répond plus aux besoins du marché et de l’économie qu’à ceux des êtres humains et des communautés, déplore-t-elle. Chantal Peyer relève également la prédominance d’une idéologie obsolète rappelant le «développementalisme» des années 60, qui adule les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC).
Pour ce courant, les NTIC sont censées permettre aux populations marginalisées et aux pays les plus pauvres de faire des sauts de développement, en brûlant les étapes. Ce discours va à l’encontre de la vision de la société civile, pour qui les NTIC ne sont que des moyens, et pas des fins. Ce point de vue, disparu des textes, a été réintroduit grâce à la délégation suisse. La société civile insiste pour dire que le «fossé numérique» est d’abord un fossé économique, social et culturel.
Fonds de solidarité numérique contesté par les pays du Nord
Le financement des infrastructures de la société de l’information et des NTIC reste un des aspects encore très flous du SMSI. Les débats se sont focalisés sur le Fonds de solidarité numérique proposé par le Sénégal et soutenu par les pays Africains, des pays du Moyen-Orient et l’Inde, par ex. Cette proposition est bloquée par les pays du Nord, qui ne veulent pas prendre de nouveaux engagements financiers.
La représentante de PPP note que dans le domaine du financement, l’Office fédéral de la communication (OFCOM) s’est montré ouvert. Il propose ainsi la création de fonds nationaux pour réaliser de tels investissements. L’OFCOM estime d’autre part que dans un cadre libéralisé, il faut une régulation claire du secteur privé des télécoms pour assurer un service universel, c’est-à-dire l’accès à tous aux télécommunications.
«On salue cette proposition du côté de la société civile», relève C. Peyer, tout en soulignant que la libéralisation des télécoms dans les pays en développement soulève de nombreuses questions. Dans un cadre libéralisé, un tel fonds subventionnera le secteur privé, et dans les pays les plus pauvres, il n’aura de toutes façons jamais assez d’argent. Au contraire de la proposition de l’OFCOM, qui met toute la responsabilité du côté des pays concernés, PPP et d’autres ONG plaident pour un système de financement et de responsabilité international. C’est dans le domaine du financement que les pays du Sud, estime-t-on du côté de la société civile, jugeront la sincérité des engagements des pays du Nord, qui leur font miroiter les merveilles de la société de l’information à venir. JB
Encadré
Sommet mondial sur la société de l’information: ONG et société civile mettent en garde
Les documents officiels du SMSI peut-être privés de leur caution
Les délégués des ONG et de la société civile présents à Genève à la 3e conférence préparatoire du Sommet mondial de l’information (PrepCom3) ont mis en garde vendredi les gouvernements: si les principes qu’ils défendent continent d’être rejetés et exclus, ils ne vont ni cautionner ni légitimer les documents officiels finaux du Sommet de Genève en décembre prochain. Pour la société civile, le cadre obligatoire d’une société de l’information doit être le respect des droits de l’homme.
Ses représentants – saluant le rôle joué par le gouvernement suisse, qui soutient la participation de la société civile au SMSI – regrettent que les documents des gouvernements soient avant tout focalisés sur le marché et l’économie et pas sur les individus et les communautés humaines. Malgré leur frustration, ils vont rédiger un document traçant le cadre de leur vision d’une société de l’information inclusive, participative, équitable et durable. La société civile défend des priorités comme le développement et la justice pour les pays du Sud, les droits de l’homme, l’égalité des sexes, les médias communautaires, l’information comme bien public, les logiciels libres, un accès ouvert à l’information scientifique et technologique, la diversité culturelle, etc. JB
Encadré
Les radios communautaires rappellent que le fossé numérique est d’abord un fossé social
Sans alphabétisation ni électricité, pas d’internet
Les radios communautaires relèvent pour leur part que le «fossé numérique» entre «info-riches» et «info-pauvres» est d’abord un fossé social et économique, en rappelant aux gouvernements leurs engagements pour réduire la pauvreté pris dans le cadre de la Déclaration du millénaire.
L’Association mondiale des radios communautaires (AMARC) a ainsi interpellé vendredi 26 septembre Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU, afin que la société de l’information donne la priorité au développement de la capacité d’action des peuples et des communautés les plus pauvres. L’AMARC demande notamment un soutien aux moyens de communication traditionnels et communautaires. Elle remarque que les projets de Déclaration de principes et de Plan d’action donnent la priorité à l’infrastructure d’internet, sans prendre en compte les obstacles fondamentaux posés par le manque d’accès des communautés pauvres à l’électricité, l’analphabétisme et le manque de moyens financiers.
«Les grandes promesses de la société de l’information risquent d’exclure les communautés les plus pauvres du monde du fait d’un accès très déséquilibré à l’environnement global des communications. Plus de la moitié de la population mondiale manque d’un apport régulier en électricité et 20% ne sait ni lire ni écrire, dont la majorité des femmes et des filles». Et l’AMARC de rappeler que l’accès à l’éducation de base et à l’électricité sont nécessaires avant que les peuples ne puissent profiter des avantages des nouvelles technologies de l’information et de la communication. JB
Encadré
Lettre ouverte des représentants des médias à Kofi Annan
Liberté de presse: Etats sommés de respecter leurs engagements
A l’issue de la 3e conférence préparatoire du Sommet mondial de l’information (PrepCom3), les représentants du «caucus» des médias participant aux travaux à Genève ont interpellé Kofi Annan, secrétaire général des Nations Unies. Dans une lettre ouverte envoyée vendredi à New York, ils expriment leur inquiétude, estimant en danger les principes fondamentaux reconnus par la communauté internationale concernant l’existence de médias indépendants et pluralistes.
Les représentants des médias se disent «profondément inquiets» que les délégations gouvernementales à la PrepCom3 aient été incapables de se mettre d’accord pour réaffirmer ensemble les principes universellement acceptés de liberté d’expression et de reconnaître la place des médias comme l’une des parties prenantes majeures de la société de l’information.
Le «caucus» des médias attire l’attention sur le texte de l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, également soutenu par les déclarations régionales sur les médias, élaborées sous l’égide de l’UNESCO et de l’ONU. Ces déclarations sont considérées par les représentants des médias participant au processus du SMSI comme la base pour formuler la vision concernant le rôle des médias – qu’ils soient traditionnels ou nouveaux – dans la société de l’information. Ces déclarations régionales pour la promotion d’une presse libre, pluraliste et indépendante ont été adoptées à Windhoek (1991), Alma Ata (1992), Santiago du Chili (1994), Sana’a (1996) et Sofia (1997). La lettre des représentants des médias présents à Genève demande au secrétaire général de l’ONU de rappeler aux Etats leurs engagements envers l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. (apic/be)




