Europe: Les Eglises européennes face aux défis de la rencontre avec les musulmans
«Si nous avions moins peur les uns des autres.»
St-Gall/Genève, 24 novembre 2003 (Apic) Dans l’esprit de la Charta Oecumenica, les Eglises européennes expriment leur volonté d’aller «sans peur» à la rencontre des musulmans. La Conférence des Eglises Européennes (KEK) et le Conseil des Conférences épiscopales d’Europe (CCEE) publient en effet un document de travail intitulé «Aller à la rencontre des musulmans?». «Si nous avions moins peur les uns des autres – conclut le document – nous ferions de grandes choses».
Entre 20 et 25 millions de musulmans vivent aujourd’hui en Europe, une expérience nouvelle pour les pays de l’Europe de l’Ouest et du Nord, mais une réalité séculaire pour des pays comme la Bulgarie, l’ex- Yougoslavie et la Grèce, qui ont connu la cohabitation avec les musulmans dès leur occupation par l’Empire ottoman. Les Eglises européennes entendent relever le défi. Le Comité conjoint «Islam en Europe» de la KEK et du CCEE, par ce document, voudrait aider les Eglises européennes à mesurer les enjeux de la rencontre avec les musulmans.
Ce travail – avertissent les Eglises – s’inspire de l’Evangile qui «demande de considérer tout être humain comme son frère ou sa soeur et d’aimer ses propres ennemis». Le but de ce texte est de proposer une réflexion et un type de comportement «qui devront s’adapter en fonction du contexte et des exigences du témoignage chrétien, dans un monde que l’on ne peut ramener à un village, une ville ou une nation».
Défi lancé à l’attitude de «défense et repli confessionnel»
Le texte s’articule en six chapitres. Le premier, intitulé «Prendre la mesure de la société pluraliste» rappelle le défi lancé à l’attitude de «défense et repli confessionnel» à la lumière de phénomènes comme les migrations, la sécularisation et la mondialisation. Le chapitre «Repère dans les Ecritures» offre une série de points de repère bibliques. «L’Eglise, signe et sacrement d’alliance et de fraternité» décrit l’Eglise comme «cette tente que le Seigneur Dieu nous demande de laisser ouverte au vent de l’Esprit. Si l’Eglise doit être une tente, nous sommes des nomades, toujours à la recherche d’un ailleurs et à la rencontre des hommes».
Le quatrième chapitre fait connaître des «pionniers du dialogue» et propose des exemples historiques de dialogue entre chrétiens et musulmans. Parmi les personnalités mentionnées: Charles de Foucauld, le pasteur réformé Samuel Zwemer, le patriarche Athénagoras et Jean Paul II, promoteur des rencontres interreligieuses d’Assise. «Après le temps des pionniers – peut-on lire dans le document – voici le temps des institutions ecclésiales; il faudrait maintenant que cet esprit d’ouverture soit assumé et porté à bon port par tous les chrétiens. C’est l’Eglise entière qui doit attirer l’adhésion de la majorité pour que l’on en arrive, dans le domaine interreligieux, au temps de l’ouverture à autrui dans le respect des convictions de chacun».
L’ouverture ne peut être improvisée
Le chapitre suivant, décrivant les «Etapes pour la rencontre et le dialogue», énumère des jalons pour un dialogue constructif. L’ouverture ne peut être improvisée. C’est par étapes qu’il faut y arriver. L’étude en prend quelques-unes en considération. D’abord, les Eglises font remarquer que l’on ne peut «tendre la main» à l’autre, si auparavant l’on n’a pas pris «conscience de nos blessures» et reconnu que «seul Dieu peut opérer la guérison» des mémoires et «nous pousser à regarder sans préjudices la foi et la vie d’autrui». Dialoguer ne veut pas dire «accepter comme valable tout ce que l’autre fait, et encore moins prendre pour vérité tout ce qu’il dit. Il faut être vigilant et évaluer les différences de foi et de pratiques religieuses.
Qui trouve que tout est bon chez l’autre est un ingénu ou un «peureux» qui craint la différence. Il ne s’agit pas de supprimer les différences mais les barrières psychologiques qui se dressent entre nous». Une autre étape nécessaire pour dialoguer avec l’Islam est «d’avoir le courage de ne pas défendre le passé coûte que coûte, mais de regarder si nous avons été dans le passé aussi parfaits que le racontaient ou le racontent encore nos livres d’histoire».
Accepter la différence
Etre qui plus est des «frères et soeurs dans l’humanité» et des «croyants en un Dieu unique» ne veut pas dire être égaux dans notre façon de croire. «Refuser d’accepter la différence – affirment le CCEE et la KEK – a amené des groupes de croyants à se mépriser et à se faire la guerre. Reconnaître cette différence est plus facile si nous comprenons qu’il n’est pas nécessaire de croire de la même manière pour marcher ensemble». En acceptant la différence, «nous diminuons l’agressivité… envers l’autre croyant et nous évitons le piège du syncrétisme ou du nivellement par la base».
Le dernier chapitre, sur la «Formation des chrétiens», esquisse des principes pour former les chrétiens en vue de la rencontre avec les musulmans. Il encourage une attitude positive envers les couples interreligieux. «Pour rencontrer l’autre dans la vérité – écrivent encore les Eglises – il faut s’efforcer de le connaître pour pouvoir le rejoindre en ce qu’il est et en ce qu’il veut être». Une des prémisses du dialogue est donc la formation.
L’estime de l’autre
Les Eglises invitent les communautés chrétiennes à s’engager dans une catéchèse qui ne soit cependant «ni sur l’offensive ni sur la défensive» mais sache regarder l’autre «en l’estimant». Le texte invite à «écouter» les personnes qui à l’intérieur de la communauté chrétienne sont contraires à une approche vers les musulmans pour avoir eu des difficultés ou des problèmes avec eux. Un paragraphe du document est dédié aux mariages interreligieux, destinés «inéluctablement» à augmenter: «Peut-être – est-il suggéré- ferions-nous mieux de nous occuper positivement de ces couples».
Dans sa conclusion, le document souligne que «si nous avions moins peur les uns des autres, nous ferons de grandes choses. L’approche de l’autre ne sera pas l’impasse de l’écrasement, mais l’avenue du respect de l’autre».
«Chrétiens et musulmans: prier ensemble? Réflexions et textes»
«Chrétiens et musulmans: prier ensemble? Réflexions et textes» est un autre document de travail récemment publié par le Comité KEK-CCEE «Islam en Europe». Les chrétiens qui vivent avec des musulmans se posent depuis longtemps la question de savoir s’il y a une place ou non pour la prière commune.
L’élaboration de ces réflexions a permis au Comité de découvrir que des attitudes et expériences très diverses existent en Europe. Ne pouvant parler d’un consensus en la matière il a décidé de présenter une étude provisoire de la situation présente, destinée à illustrer la variété des réponses et des réflexions religieuses et d’encourager chaque Eglise à prendre une position. Le document inclut une annexe avec une anthologie d’exemples et prières des traditions chrétienne et musulmane. JB
Ces documents sont disponibles sur les sites internet de la KEK (www.cec- kek.org) et du CCEE (www.ccee.ch)
Encadré
Le Comité Islam en Europe
Le Comité Islam en Europe, constitué en 1987 par le CCEE et la KEK pour aider et encourager les Eglises dans leurs relations avec les concitoyens musulmans de l’ensemble du continent européen, se compose des personnalités suivantes :
Membres du CCEE: Hans Vöcking (co-modérateur), CCEE; Giampiero Alberti, Italie; Marianne Goffoël, Belgique; Gwénolé Jeusset, France; Lubos Kropacek, République tchèque.
Membres de la KEK:
Heinz Klautke (co-modérateur), EKD; Philip Lewis, Eglise anglicane; Jean- Claude Basset, Eglise protestante de Genève; Vosskan Kalpakian, Eglise arménienne; Roman Sylantiev, Eglise orthodoxe russe; Alexander Karyotoglou, Patriarcat oecuménique.
Observateurs :
Khaled Akasheh, Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux, à Rome; Tarek Mitri, Conseil oecuménique des Eglises (COE), à Genève. (apic/com/kek/ccee/be)




