Dominique de Buman reprend le postulat Vaudroz

Suisse: Les Eglises nationales suisses pour la reconnaissance du génocide des Arméniens

Berne/Coire, 8 décembre 2003 (Apic) Alors que le gouvernement turc refuse toujours catégoriquement de reconnaître sa responsabilité historique dans la «campagne d’anéantissement systématique» des Arméniens, les trois Eglises nationales suisses s’engagent pour la reconnaissance du génocide de 1915. Elles ont demandé lundi 8 décembre de soutenir un postulat dans ce sens du conseiller national fribourgeois Dominique de Buman.

En cas d’acception d’un tel postulat – déjà rejeté de justesse par le Conseil national en 2001 -, la tension entre Ankara et Berne risque de remonter d’un cran. Elle était déjà vive cet automne après la reconnaissance du génocide arménien par le parlement du canton de Vaud.

Le pasteur Thomas Wipf, président de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS), Mgr Amédée Grab, président de la Conférence des évêques suisses (CES), et Mgr Fritz-René Müller, évêque de l’Eglise catholique-chrétienne de Suisse, se déclarent favorables à l’adoption d’un tel postulat par le parlement helvétique durant la session d’hiver.

Un appel à la réconciliation et au dialogue

Les trois Eglises nationales appellent par conséquent les parlementaires fédéraux à soutenir le postulat du démocrate-chrétien genevois Jean-Claude Vaudroz – signé en son temps par 114 parlementaires fédéraux – repris par son collègue de parti Dominique de Buman. Un tel acte posé par le Parlement suisse – la reconnaissance du génocide arménien – , tout comme l’a fait le Parlement français, serait selon les Eglises suisses, «un signal politique constructif, de même qu’un appel à la réconciliation et au dialogue». Ce serait aussi un message d’espoir pour tous les Arméniens, soulignent-elles.

Dans leur mémorandum commun, les trois Eglises nationales rappellent que le massacre en 1915 d’environ un million de chrétiens arméniens au début du siècle dernier est «l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de la Turquie». Ce génocide n’a jusqu’ici jamais été reconnu par le gouvernement turc et aucune procédure pénale n’a été menée à son terme contre ses auteurs, relèvent-elles.

Ankara a toujours refusé de reconnaître le génocide des Arméniens

Entre 1915 et 1918, la campagne d’anéantissement systématique menée par le régime des «Jeunes Turcs» a fait selon les sources entre 800’000 et 1’500’000 morts, peut-on lire dans le mémorandum des Eglises. Le Conseil oecuménique des Eglises a été l’une des premières organisations internationales à se solidariser – par delà les différences confessionnelles – avec le peuple arménien et à prendre explicitement position sur cette question. Les Eglises catholique et apostolique arménienne se sont elles aussi exprimées sans ambiguïté sur cette question. Les gouvernements successifs de la République de Turquie ont quant à eux toujours refusé de reconnaître que le génocide des Arméniens était un fait historiquement avéré.

La Suisse, de son côté, n’a pas encore reconnu explicitement le génocide, une reconnaissance pourtant demandée depuis longtemps dans notre pays par les Arméniens et les organisations de défense des droits humains. Plusieurs interventions parlementaires allant dans ce sens ont été rejetées. En mars 2001, le postulat du popiste vaudois (Parti ouvrier populaire) Joseph Zisyadis a été rejeté par 73 voix contre 70 au Conseil national.

Les Arméniens ne furent pas les seules victimes

Les valeurs chrétiennes que sont la justice et la compassion doivent se traduire dans les faits «et l’offense envers nos frères et soeurs arméniens doit cesser, en leur rendant justice.», relèvent les Eglises suisses. Elles concluent que vivre dans la vérité historique de ces pages sombres «apportera une contribution essentielle à la prévention des génocides (.) Car laisser impuni un massacre perpétré par un Etat, c’est ouvrir la voie à la récidive».

Les Eglises soulignent par ailleurs que les journalistes, les éditorialistes et les chercheurs turcs doivent avoir un droit illimité de s’exprimer ouvertement, par la parole ou par l’écrit, sur tous les événements de leur histoire «sans être pour cela poursuivis pénalement et taxés de traîtres dans les médias» progouvernementaux.

Dans leur communiqué, les Eglises rappellent que les Arméniens ne furent pas les seuls chrétiens persécutés par le régime des «Jeunes-Turcs». Un demi million environ d’Assyriens chrétiens et de chrétiens de langue araméenne, dont quelque 100’000 membres de l’Eglise syrienne-orthodoxe, auraient été massacrés ou expulsés, selon certains chiffres fournis par ces communautés. Parmi les Grecs d’Asie mineure (Ionie, Cappadoce, Pont) et de Thrace de l’Est, au moins 750’000 auraient péri entre 1912 et 1922, à la suite de massacres, d’expulsions et de marches meurtrières. JB

Encadré

Plus d’un siècle de solidarité suisse avec le peuple arménien

La solidarité suisse avec le peuple arménien date depuis plus d’un siècle, alors que parvenaient en Suisse les nouvelles des premiers massacres contre cette population. Près de 100’000 Arméniens avaient déjà péri dans l’Empire ottoman dans les années 1890. C’est en septembre 1896 fut créé un comité arménophile suisse, dont le but était de sensibiliser l’opinion à la cause arménienne et de récolter les signatures d’une pétition adressée au Conseil fédéral. Le texte de cette pétition impressionna par sa pertinence et sa clarté, notent les Eglises, ce qui poussa le Conseil fédéral à prendre position en faveur de la communauté arménienne menacée de l’Empire ottoman.

En 1897, 454’291 signatures avaient été recueillies – aucune autre pétition n’a jamais été signée par autant de personnes en Suisse – parmi une population de 3,1 millions de personnes. De nombreux habitants de la Suisse témoignèrent de leur solidarité avec les victimes des massacres des années 1890 en récoltant de l’argent pour les hôpitaux et les orphelinats. Certains aidèrent même sur place à construire de telles institutions. Pendant le génocide de 1915 à 1918, des citoyennes et citoyens suisses s’engagèrent aussi en faveur de la communauté arménienne.

Parmi les arménophiles suisses les plus engagés au début du XXe siècle, on trouve les conseillers fédéraux Gustave Ador et Giuseppe Motta, les orientalistes Léopold Favre et Edouard Naville, le pasteur Antony Krafft-Bonnard, fondateur des Foyers pour enfants arméniens de Begnins et Genève. Après le génocide, de nombreux Arméniens fuirent vers la Suisse et y furent accueillis à bras ouverts. Quelque 6’000 personnes font aujourd’hui partie de la communauté arménienne de Suisse. (apic/com/be)

8 décembre 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
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