Agitation politique avant le débat du 3 février
France: Les paroles du pape sur la liberté religieuse fait réagir le ministre Darcos
Paris, 14 janvier 2004 (Apic) L’évocation par le pape Jean Paul II des dangers du «laïcisme» a fait réagir Xavier Darcos, ministre délégué à l’Enseignement scolaire. Selon lui, le projet de loi sur la laïcité vise en France à «garantir la liberté de religion» et non à la mettre en péril. Il répondait ainsi aux déclarations de Jean Paul II au corps diplomatique, lundi au Vatican. Quant à l’épiscopat français, il réitère sa position qui rejoint celle de Jean Paul II.
Sans citer la France, mais avec un oeil sur le développement dans le débat actuel, qui voit le politique s’opposer en la matière aux avis jusqu’ici formulés par les catholiques, les protestants, les musulmans et les juifs, le pape évoque le texte de loi qui vise à proscrire les signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires. «Nous sommes témoins, ces derniers temps, dans certains pays d’Europe, d’une attitude qui pourrait mettre en péril le respect effectif de la liberté de religion», a déclaré le pape au cours de son intervention de lundi.
Le projet de loi, a estimé le ministre Darcos, vise à garantir la liberté de religion et non à la mettre en péril. «C’est exactement l’inverse, toute révérence gardée vis à vis du pape, a-t-il déclaré sur les ondes de RTL. «Lorsque nous protestons contre les signes ostensibles, et notamment contre le voile islamique, ce n’est pas seulement un problème de liberté religieuse, c’est aussi un problème de conception que nous nous faisons de l’égalité des personnes et, en particulier, du sexisme ou de la différence entre les filles et les garçons», a ajouté le ministre.
Répondant à l’affirmation du pape selon laquelle «on invoque souvent le principe de la laïcité, en soi légitime, s’il est compris comme la distinction entre la communauté politique et les religions», le ministre français veut distinguer: «Mais distinction ne veut pas dire ignorance! La laïcité n’est pas le laïcisme, elle n’est autre que le respect de toutes les croyances de la part de l’État, qui assure le libre exercice des activités cultuelles, spirituelles, culturelles et caritatives des communautés de croyants».
Réaction de l’épiscopat
Le sujet sera débattu à l’Assemblée nationale le 3 février. L’ancien Premier ministre Edouard Balladur a du reste indiqué mercredi qu’il était «très hésitant» à voter la loi prohibant les signes religieux à l’école. Il craint qu’une telle loi ne serve qu’à «envenimer les choses». Je pense que dans le système actuel, on a tous les moyens de l’éviter», a-t-il déclaré sur les ondes d’Europe 1.
Dans une déclaration faite à l’Agence France presse, Marie-Caroline de Marliave, directrice de la communication de l’épiscopat, relève à propos des paroles du pape qu’elles rejoignent les déclarations des évêques français sur la nécessité de promouvoir une «laïcité accueillante». Pour elle, «les déclarations du pape relaient bien ce qui a été dit en France par les évêques dans le débat sur la laïcité». Le président de la Conférence épiscopale, Mgr Jean-Pierre Ricard, avait du reste souhaité «la pratique d’une laïcité vigilante et accueillante» et s’était inquiété d’une rupture de l’»équilibre entre vigilance et accueil», lors de l’assemblée annuelle des évêques le 10 novembre à Lourdes.
La responsable de la communication de l’épiscopat a indiqué que l’Eglise catholique «regrette de n’avoir toujours pas été consultée» sur le projet de loi supprimant le lundi de Pentecôte de la liste des jours fériés pour financer les mesures contre la dépendance. Pour elle, le lundi de Pentecôte n’est pas une fête religieuse mais il est un moment fort de rencontres et d’initiatives pour les communautés chrétiennes.
Face aux innombrables manifestations, souvent hostiles, en particulier en pays musulmans, le monde politique français s’agite. Le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin a défendu mardi soir à Bruxelles le projet de loi. «N’y voyez pas le refus de la religion, bien au contraire», a-t-il lancé à Bruxelles.
Grogne musulmane
Une chose est certaine, la polémique européenne concernant le port du hijab, le voile islamique, divise également le monde musulman. Al-Azhar, la plus haute instance religieuse de l’islam sunnite, est dans le collimateur des groupes islamistes après les considérations de son grand imam, Cheikh Mohamed Sayed Tantaoui. Ce dernier, tout en affirmant que le port du hijab est une obligation religieuse, ne conteste pas le droit de la France d’en interdire le port dans les écoles publiques.
Dans sa dernière édition, l’hebdomadaire égyptien en ligne «Al-Ahram weekly» au Caire, rapporte que la position de Cheikh Mohamed Sayed Tantaoui a soulevé une controverse de haut vol impliquant des érudits musulmans, des groupes islamiques comme les Frères Musulmans, et le public arabe en général. Au Liban, l’influent dignitaire chiite Sayed Mohammad Hussein Fadlallah, a exigé des «excuses» de l’imam d’Al-Azhar en raison de l’appui apporté au gouvernement français par le Cheikh Tantaoui.
Bien qu’affirmant que le port du hijab soit une prescription de l’islam, l’autorité religieuse sunnite a estimé que la France avait le droit de l’interdire et qu’aucun Etat n’avait le droit d’interférer dans le processus législatif français. Si le gouvernement français obligeait les femmes musulmanes à enlever le hijab, elles ne commettraient pas de péché.
Nombreux sont ceux qui, en Egypte, ont interprété la prise de position de Tantaoui – exprimée une première fois fin décembre à l’occasion de la visite au Caire du ministre de l’Intérieur français Nicolas Sarkozy – considèrant que le grand imam a donné ainsi un feu vert au gouvernement français dans cette question.
Contestation musulmane
Cette position été vivement contestée par d’autres imams, qui estiment que la déclaration de Tantaoui exprime davantage une opinion plus politique que religieuse. Les critiques sont d’avis qu’il aurait dû défendre les musulmans de France en arguant que le hijab n’est pas un symbole, mais au contraire que son port est une obligation religieuse et un droit humain.
Début janvier, après la prière du vendredi, une foule de fidèles s’est rassemblée devant la mosquée Al-Azhar pour réclamer la démission du grand imam. La confrérie interdite des Frères Musulmans a également organisé une manifestation dans laquelle elle a dénoncé sa déclaration. Au Liban et ailleurs des nombreuses manifestations ont été organisées contre la position française.
La décision française visant à interdire le port du voile islamique à l’école publique fait partie des questions jurisprudentielles inédites sur lesquelles réfléchissent des conseils de jurisprudence qui se tiennent en Jordanie ou en Arabie saoudite, a confié au quotidien libanais «L’Orient-Le Jour» Mohammed Sammak, conseiller du mufti de la République libanaise Mohammed Rachid Kabbani. (apic/ag/be/pr)




