Rome: Le Vatican publie les actes d’un colloque scientifique sur la pédophilie
La politique de «tolérance zéro» remise en question
Rome, 23 février 2004 (Apic) Le Vatican a publié lundi 23 février les actes d’un colloque scientifique et clinique sur la pédophilie, organisé à Rome en avril 2003 par l’Académie pontificale pour la vie. La politique de «tolérance zéro», prônée par les évêques américains, est remise en question par nombre de scientifiques, en dehors de toute considération religieuse. Le document de quelque 220 pages est intitulé «Sexual Abuse and the Catholic Church. Scientific and Legal Perspectives».
Ce document scientifique de quelque 220 pages – comprenant un exposé de la situation au sein de l’Eglise catholique, rédigé par un officiel de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Mgr Charles Scicluna – a été présenté à la presse, à trois jours de la remise du rapport sur les abus sexuels qui sera présenté le 27 février aux Etats-Unis par la Conférence épiscopale. Selon des fuites, une étude effectuée sur mandat de la Conférence des évêques catholiques des Etats-Unis révèle que 4’450 prêtres et diacres catholiques américains auraient commis des abus sexuels contre des mineurs en 52 ans.
Un projet de ce rapport, dont la télévision CNN a publié lundi dernier des extraits, montre que ce ne sont pas moins de 11’000 accusations de mineurs qui ont été enregistrées de 1950 à 2002, dont 6’700 ont fait l’objet d’une enquête qui les a confirmées. Un millier de dénonciations étaient sans fondement, tandis que les autres dénonciations n’ont pu être prouvées, notamment en raison du décès du prêtre mis en cause.
En matière de pédophilie, l’apport de la science est indispensable
Il n’y a pas de solutions simples en matière de pédophilie, mais l’apport de la science est indispensable pour évaluer la situation et proposer des lignes d’actions directrices. Ainsi, la politique de non tolérance – appelée aussi «tolérance zéro» – est remise en question par un grand nombre de scientifiques, en dehors de toute considération religieuse.
C’est ce qui ressort des actes du colloque scientifique sur la pédophilie, organisé l’an dernier par l’Académie pontificale pour la vie et qui a été mis à disposition de la presse le 23 février 2004. Edité par la Librairie éditrice vaticane, il sera envoyé aux présidents des Conférences épiscopales du monde entier avant d’être mis en vente à la fin du mois de mars 2004. Ce document se veut un outil scientifique mis à disposition de l’Eglise catholique.
Du 2 au 5 avril 2003, une dizaine de médecins et de psychiatres de confessions différentes, provenant des Etats-Unis, du Canada et d’Allemagne, étaient intervenus à huis clos dans l’ancienne salle du Synode, devant un auditoire composé de membres de la Secrétairerie d’Etat et de divers dicastères de la Curie romaine. Ce colloque, qui avait analysé le phénomène de la pédophilie «du point de vue strictement scientifique et clinique», s’était tenu un an après que se soient rendus à Rome les cardinaux des Etats-Unis, pour une réunion de crise sur les actes de pédophilie commis par des membres du clergé ou des religieux catholiques.
La politique de la non tolérance, largement prônée aux Etats-Unis au cours de la crise qui a bouleversé l’opinion publique et l’Eglise catholique, est largement remise en cause par les experts scientifiques invités au Vatican. Le chercheur canadien Karl Hanson affirme ainsi que «des lois souples permettent à ceux qui prennent des décisions de mieux tenir compte des besoins des victimes».
Position «extrêmement dure et excessivement punitive» des évêques américains
Le psychiatre américain Martin Kafka souligne pour sa part qu’il «ne peut soutenir la position extrêmement dure et excessivement punitive des évêques américains», mais qu’il la comprend dans la mesure où «les évêques doivent se sentir obligés d’aller dans cette voie afin de protéger les ressources économiques de l’Eglise menacée par les poursuites judiciaires».
Reconnu comme un très grand spécialiste psychiatrique du traitement des pédophiles, le professeur canadien William Marshall relève pour sa part que de telles lois transmettent le message que l’Eglise ne prend pas en considération le prêtre pédophile ou qu’il le place «en dehors de toute rédemption». Aucun de ces deux messages n’est bon, estime-t-il. Et la question demeure sur la protection des enfants lorsque ces personnes ont été «laïcisées».
MarhsaIl ajoute, à la lumière de son expérience, que pour qu’une thérapie fonctionne, l’offenseur doit être convaincu de son intérêt à y participer. Or, si le prêtre coupable est renvoyé de son ministère, il est difficile de croire que cela pourra le motiver en vue de participer à un programme de thérapie.
Ne pas abandonner les abuseurs à eux-mêmes, dans la société, sans suivi
Le professeur allemand Jörg Fegert craint, lui aussi, que le fait de retirer son ministère à un prêtre «ne protège pas les enfants du risque d’abus sexuel car le coupable est abandonné à lui-même dans la société, sans suivi». Un autre professeur allemand, Hans-Ludwig Kröber, soutient que la loi de «tolérance zéro» est une erreur. «Elle ne prévient pas les crimes». Pour lui, «il vaut mieux domestiquer le dragon; si vous couper une tête, elle repoussera ailleurs».
Le psychiatre et théologien allemand Manfred Lütz, médecin chef à Cologne, est à l’origine de cette initiative originale du Vatican. Il souligne, dans une intervention conclusive des travaux, qu’il existe relativement peu de travaux scientifiques sur le problème de la pédophilie. Selon lui, l’histoire des études scientifiques sur la pédophilie a connu un parcours oscillant. Il rappelle ainsi qu’en 1970, un scientifique allemand a pu affirmer devant le parlement de son pays qu’un «enfant en bonne santé, et placé dans un environnement stable, peut traverser des expériences sexuelles non-violentes sans que cela ait des conséquences négatives pour lui».
La société a transformé son regard sur la pédophilie
Ce scientifique, précise le professeur Lütz, a depuis déclaré publiquement son changement d’opinion. Il rappelle aussi que le parti écologiste allemand a souhaité, au milieu des années 80, dépénaliser la pédophilie et que les opposants les plus farouches à cette proposition de loi étaient les représentants de l’Eglise catholique. La communauté scientifique ne l’avait à l’époque pas soutenue, jusqu’à ce que la société transforme son regard sur la pédophilie et que cette dernière soit condamnée à l’unanimité, au point de provoquer des accusations infondées.
Manfred Lütz souligne encore que la science n’est pas fiable à 100% et qu’il est impossible pour un scientifique d’affirmer qu’une personne n’abusera jamais d’un enfant. Cette préoccupation concerne avant tous les responsables des séminaires souhaitant s’assurer que certains candidats au sacerdoce ne sont pas des pédophiles en puissance.
En conclusion de toutes ces réflexions, Mgr Elio Sgreccia, le président de l’Académie pontificale pour la vie, pense qu’il est possible et nécessaire de trouver une même voie pour les prêtres coupables d’abus sexuels: poursuivre les traitements et la réhabilitation et ensuite, ne pas les abandonner ou les considérer inutiles pour l’Eglise. Il s’agit, au contraire, pour le bien de la société, de leur trouver «une place bien pensée dans l’Eglise». Pour lui, le bien commun de la société est uniquement assuré par la sauvegarde du bien de chaque individu membre de la société». Il évoque ensuite la nécessité de ne pas se limiter à des considérations scientifiques, mais aussi anthropologiques, ecclésiologiques et pastorales.
Dans le rapport commandé par la Conférence épiscopale américaine, on apprend – d’après CNN – que 4% du clergé, depuis les années 50 a été accusé d’abus sexuels. Un chiffre largement supérieur, selon la presse américaine, à ce qu’imaginaient les associations de victimes. Les spécialistes reconnaissent aussi qu’aucune autre institution ou profession n’a été soumise à une enquête aussi précise. (apic/imedia/be)




