Fribourg: Rétrospective sur les cinémas d’Asie centrale au 18e Festival international de films

Antidote efficace contre la «monoculture» cinématographique

Jacques Berset, agence APIC

Fribourg, 9 mars 2004 (Apic) Antidote efficace contre le danger d’une véritable «monoculture» cinématographique, le Festival international de films de Fribourg présente cette année une impressionnante rétrospective sur les cinémas d’Asie centrale. Cette 18e édition est également placée sous le signe de la mémoire, avec des films qui retracent l’histoire tragique récente notamment du Rwanda, d’Haïti, d’Afrique du Sud et de l’Argentine.

C’est d’ailleurs un film du réalisateur argentin Fernando Solanas, «Memoria del saqueo» (»Mémoire d’un saccage», une co-production suisse qui décrypte les années Menem et rend hommage à la lutte des Argentins) qui ouvrira les feux le 21 mars. Solanas, qui vient de recevoir l’Ours d’Or à Berlin pour l’ensemble de son oeuvre, sera présent à Fribourg.

Martial Knaebel, directeur artistique, a expliqué les nouveaux enjeux culturels dévoilés par l’édition 2004 du Festival. «Pendant très longtemps, on parlait des films du Sud, un euphémisme pour désigner le tiers monde, mais cette notion de Sud a tendance à se déplacer et à désigner des aspects socio-économiques, car le Sud petit à petit, nous envahit!» Il ne s’agit pas seulement ici d’immigration, mais de la pauvreté qui touche aussi des pays comme la Suisse.

Montrer l’apparition de «nouveaux sujets sociaux»

Quant à la censure, elle a tendance à réapparaître aussi en Europe, sous prétexte de sécurité, de défense de l’ordre public ou de guerre contre le terrorisme, «qui a bon dos», lance Martial Knaebel.

La sélection du Festival s’en ressent: le directeur artistique n’a pas seulement recherché des nouveautés esthétiques de jeunes réalisateurs, mais il a aussi tenté de trouver l’adéquation des films visionnés avec les situations sociales, de montrer l’apparition de «nouveaux sujets sociaux». De ce point de vue, les frontières géographiques du «Sud» deviennent de plus en plus floues.

Diversité à l’heure de la mondialisation

Le Festival, du 21 au 28 mars prochain, vise comme les éditions précédentes, à promouvoir des films de qualité pour contribuer à la diversité cinématographique et culturelle en Suisse. A l’heure de la mondialisation, cette diversité est toujours davantage menacée, a laissé entendre mardi 9 mars le président du Festival, Jean-François Giovannini.

Se présentant comme l’»ambassadeur» du Festival, l’ancien directeur suppléant de la Direction du développement et de la coopération (DDC) de la Confédération, a précisé qu’à Fribourg, les films sélectionnés portent un regard différent sur le monde et posent des questions pertinentes sur un monde en voie de globalisation.

La DDC, qui soutient depuis le début le festival des films du tiers monde de Fribourg, en profitera pour parler de l’action qu’elle mène en Asie centrale (Kazakhstan, Tadjikistan, Ouzbékistan, Kirghizistan et Turkménistan).

Censure d’hier et d’aujourd’hui

Fribourg présentera 42 films de cette vaste région de l’ex-URSS constituée d’une partie des nouveaux Etats créés à la suite du démantèlement de l’Union Soviétique au début des années 1990. Certains de ces films, pourtant de véritables chefs-d’oeuvre ou des «perles rares», n’ont jamais été montrés à l’intérieur de ces pays, et évidemment à l’extérieur.

Les raisons de cette mise aux oubliettes: la censure de l’époque soviétique, mais également celle qui prévaut aujourd’hui dans certaines de ces nouvelles républiques gouvernées par des pouvoirs autoritaires voire dictatoriaux.

Un film de 1997, comme «La nuit du Taureau jaune» (»Notch jeltogo bika») du réalisateur turkmène Mourad Aliev, a été confisqué après sa vision par le président Saparmourad Niazov. L’autocrate a estimé que «le peuple turkmène n’y est pas présenté de façon assez héroïque», a révélé mardi au cours d’une conférence de presse Marina Mottin, responsable de la rétrospective «Cinémas d’Asie centrale».

Cette cinéphile avertie s’est rendue dans la région historique fascinante de la «route de la soie». C’est ainsi qu’elle a redécouvert le film «banni» de Mourad Aliev. Le réalisateur déchu vit en exil à Moscou, où il a pu sauver la seule copie de cette fiction qui évoque l’enfance brisée d’un orphelin âgé de 8 ans en 1948, au moment du tremblement de terre qui dévasta la capitale du Turkménistan.

La responsable de la sélection rappelle que si le Kirghizistan est plutôt un pays ouvert, d’autres comme l’Ouzbékistan ou le Turkménistan connaissent censure et répression, tandis que le Tadjikistan est sorti ruiné d’une atroce guerre civile. Le fait de présenter ces oeuvres est un «événement historique», a souligné mardi à Fribourg la Kirghize Klara Youssoupjanova, réalisatrice des films «Le berger et le brouillard» et «Bonjour Djailoo». Ces films pour la plupart inédits en Suisse et en Europe – et souvent méconnus du public de leur pays d’origine – seront en partie montrés ensuite au Filmpodium de Zurich et au Festival de Turin.

113 films à visionner

Le public aura la possibilité de visionner 113 films, dont 13 films de fiction et 10 documentaires en compétition et un panorama de films documentaires sur la crise en Argentine. A l’occasion des 50 ans de la télévision suisse romande, une sélection de 5 reportages sur les événements en Haïti et en Afrique du Sud sera présentée.

Pour faire face à la probable augmentation de la fréquentation – 25’000 spectateurs en 2002 et 27’000 en 2003 – le nombre de salles a été augmenté et l’équipe du Festival a été étoffée pour atteindre quelque 200 personnes. Si les comptes de l’édition 2003 – pour un montant de 1,5 million de francs suisses – ont été équilibrés, le budget 2004, à hauteur de 1,6 million de francs, n’a pas été si facile à boucler, car la recherche de fonds est devenue plus ardue au niveau des pouvoirs publics et du parrainage, a précisé Rachel Brulhart, directrice du Festival de Fribourg. Elle espère obtenir davantage de soutien de l’économie privée pour l’édition de 2005. (apic/be)

9 mars 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
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