Dix ans après la fin de l’apartheid en Afrique du Sud

Berne: La FEPS fait son mea culpa

Berne, 22 avril 2004 (Apic) La Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS) fait son mea culpa dix ans après la fin de l’apartheid. Elle se penche sur son passé concernant l’Afrique du Sud avec pas moins de trois publications. En bref, la FEPS a louvoyé entre Evangile et raison d’Etat.

Tout comme la société helvétique, elle s’est montrée profondément divisée sur les sanctions à prendre à l’égard du régime sud-africain alors en place. Les résultats de trois recherches ont été présentés jeudi 22 avril lors d’une conférence de presse tenue à Berne. Le Conseil de la FEPS exprime ses regrets et tire des conséquences pour l’avenir.

«En tant qu’Eglise, nous sommes trop peu intervenues en faveur des victimes de l’apartheid et de ceux qui ont protesté contre cette injustice», avait déclaré en 2001 Thomas Wipf, président du Conseil de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS), au retour d’un voyage en Afrique du Sud. Il avait alors confirmé l’intention de l’organisation faîtière de commanditer deux études critiques. Elles ont été présentées le 22 avril, en même temps qu’un mémoire de licence élaboré indépendamment.

Lors de la conférence de presse, Thomas Wipf a regretté certaines erreurs d’appréciation commises alors. Dans le débat sur l’apartheid, les entretiens entre la délégation oecuménique des Eglises et les banques suisses, financièrement impliquées en Afrique du Sud, étaient d’une importance primordiale pour la FEPS, qui les a menés «avec des intentions claires et la meilleure volonté». Toutefois, «il y a eu des lacunes dans le mandat concret de négociation, dans la préparation à tous les échelons et dans la conception de la stratégie».

La parution des trois documents a donné l’occasion au Conseil de la FEPS d’exprimer ses regrets devant la presse. Regrets que, du temps de l’apartheid, «la Fédération des Eglises protestantes se soit trop engagée dans la voie des bons offices et de la réconciliation, et ait ainsi accordé trop peu de soutien aux victimes de l’apartheid et à ceux qui au sein de nos Eglises protestaient contre cette injustice».

Une structure contre-productive

Un des éléments qui font la force de la tradition protestante, a rappelé Thomas Wipf, c’est «l’importance donnée à l’individu et à sa liberté à l’égard de l’institution». Mais, a-t-il ajouté, «dans le débat sur l’Afrique du Sud et sa politique d’apartheid, cette démocratie issue de la base et la structure fédéraliste de l’Eglise protestante sont au contraire devenues une pierre d’achoppement».

Christoph Weber-Berg (1), auteur d’une étude réalisée pour la FEPS, sur les «entretiens bancaires» qui de 1986 à 1989 ont réuni une délégation oecuménique des Eglises et des représentants des banques, met l’accent sur la position contradictoire de la FEPS. Il affirme pourtant que les Eglises partenaires d’Afrique du Sud apprécient aujourd’hui encore le fait d’avoir fait venir des banques suisses à la table de négociation. Il ajoute qu»’il faut reconnaître que les entretiens bancaires n’ont pas apporté grand- chose».

Une série d’entretiens, dans lesquels la délégation des Eglises exprimait une nouvelle fois son adhésion aux sanctions contre l’Afrique du Sud, dont les banques ne voulaient rien savoir, se soldèrent par un échec. En effet, les banques négocièrent parallèlement un accord sur la conversion de la dette entre l’Afrique du Sud et les banque internationales créancières, mettant les négociateurs des Eglises devant le fait accompli, ces derniers claquèrent la porte.

Pour Lukas Zürcher (2), auteur d’un mémoire de licence réalisé indépendamment des deux études de la FEPS mais présenté simultanément, «en se confinant résolument dans un rôle de médiateur apparemment neutre et en s’accrochant à ses exigences d’Eglise multitudiniste soucieuse de maintenir le dialogue avec toutes les parties, la FEPS a laissé passer une occasion de participer, aussi bien en Suisse qu’en Afrique du Sud, à une transformation sociale nécessaire.»

Les hésitations de la FEPS

Lukas Zürcher analyse à travers de nombreux documents, la politique de la FEPS entre 1970 et 1990. En 1969, le Conseil oecuménique des Eglises, à Canterbury, manifeste ouvertement son soutien à la population sud africaine qui combat le régime d’apartheid. La FEPS est alors invitée à prendre le parti des opprimés. D’une théologie axée sur la caritas, la FEPS est invitée à passer à une théologie de la libération.

Il ressort de l’analyse que «la FEPS a beaucoup de peine à trouver une réponse appropriée au problème Afrique du Sud», donnant l’impression, souligne le mémoire, dans un premier temps, de ne pas contrarier la politique des milieux économiques suisses. Et ce, dans un contexte politique lié au débat sur le communisme, à des divergences de vues au sein de la FEPS et dans la société en général quant aux effets de sanctions contre l’Afrique du Sud.

Mis devant le choix de soutenir le programme contre le racisme du COE ou de se lancer dans de prudents compromis, la FEPS a choisi le deuxième terme «offrant une première démonstration du manque de profil de sa politique», selon ce mémoire de licence.

En 1982, l’Alliance réformée mondiale déclare l’apartheid «status confessionis» (concept de confession de foi – réformée -, affirmant que l’apartheid est incompatible avec l’Evangile, qu’il est un péché, et sa justification théologique une hérésie). La FEPS invoque avec succès l’argument de la liberté de religion en Suisse pour s’opposer à l’équivalence apartheid = péché. Enfin, dans le cadre des discussions entamées à partir de 1986 avec les représentants des banques, la FEPS est réticente à prendre clairement position.

Politique des Eglises issue d’un cercle restreint

Lorsqu’on analyse la politique menée par la FEPS, écrit Lukas Zürcher dans son mémoire, celle-ci a été déterminée en fin de compte par un cercle relativement limité et variable de membres et de présidents du comité. Le comité montre des hésitations à soutenir une position claire et cohérente en faveur des victimes de l’apartheid. Dans les années septante, les responsables des oeuvres de mission et d’entraide, qui se montrèrent souvent très combatifs, de même que certaines Eglises de l’opposition au sein de la FEPS, sont parvenus à influencer ponctuellement la politique de la FEPS, explique-t-il encore.

Dans la deuxième moitié des années quatre-vingts, ces milieux engagés obtiennent que la FEPS entame un dialogue avec les banques. Cette critique permanente à l’égard de la politique sud-africaine de la FEPS entraîne alors des animosités personnelles et la situation se dégrade en son sein.

L’étude en arrive à la conclusion suivant: la FEPS, comme la société, s’est montrée profondément divisée. «Au vu du fossé et des discordes déjà provoqués par la ligne majoritaire de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse, il est probable que la FEPS aurait éclaté si elle avait opté pour une démarche prophétique (théologie de la libération), ajoute le chercheur.

En conclusion, s’exprimant sur le futur de son institution, Gottfried W. Locher, responsable des relations extérieures de la FEPS, a présenté à la presse ses propositions pour l’avenir des relations internationales et des projets concrets de l’EPER en Afrique du Sud. Le Conseil de la FEPS a l’intention d’élaborer des lignes directrices éthiques pour sa politique extérieure, de donner plus de «force obligatoire» à la collaboration au sein du protestantisme suisse, d’améliorer la coordination avec les oeuvres d’entraide et les missions et de renforcer son rôle dans l’Alliance réformée mondiale. VB

(1) Christoph Weber-Berg, «Sel de la terre ou reflet de la société ? Etude sur la position de la FEPS dans les de 1986 à 1989 sur la question de l’apartheid». Étude réalisée à la demande de la FEPS.

(2) Lukas Zürcher, «Bons offices en Afrique du Sud» – La politique de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse à l’égard de l’Afrique du Sud de 1970 à 1990. l’Université de Zurich, Mémoire de licence en histoire sociale et économique, décembre 2003.

(3) Hans-Balz Peter, Dorothea Loosli, «Les relations de la Suisse avec l’Afrique du Sud». Perspectives d’éthique sociale. Études et Rapports no 59 de l’Institut d’éthique sociale de la FEPS. (apic/com/vb)

22 avril 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 5  min.
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