Ne pas démolir la seule autorité internationale actuelle
Qatar: Le cardinal Jean-Louis Tauran plaide pour la réforme de l’ONU
Blandine Bècheras, envoyée spéciale d’I.Media à Doha
Doha/Qatar, 31 mai 2004 (Apic) Le cardinal Jean-Louis Tauran plaide pour la réforme de l’ONU. En marge de la conférence islamo-chrétienne qui s’est tenue à Doha, au Qatar, du 27 au 29 mai, l’ancien «ministre des Affaires étrangères du Saint-Siège», a demandé que l’on ne démolisse pas la seule autorité internationale actuelle. Lors de l’invasion américaine de l’Irak, l’ONU avait été délibérément écartée par Washington, créant un profond malaise parmi les défenseurs de la légalité internationale.
Il faut donner plus de pouvoir à l’Onu, la seule autorité internationale actuellement qui puisse aider l’Irak à retrouver sa souveraineté nationale, a affirmé en substance le cardinal Jean-Louis Tauran à une poignée de journalistes, en marge de la conférence islamo- chrétienne de Doha.
La réforme de l’ONU est certainement nécessaire, mais il faut faire très attention à ne pas détruire cette organisation. «Ce serait catastrophique car nous n’avons pas d’autres structures actuellement», a déclaré l’ex-ministre des affaires étrangères du Saint-Siège. Pour le cardinal français, qui fut longtemps responsable au Vatican pour les Relations avec les Etats, «il ne faut pas démolir l’ONU, mais lui donner le pouvoir qu’elle n’a pas».
Manque de volonté politique de respecter les accords conclus
Jamais les acteurs de la société internationale ont eu en main un patrimoine juridique si complet et affiné comme celui qui existe actuellement, avec les conventions internationales et les résolutions de l’ONU, a-t-il poursuivi. «Ce qui manque, c’est la volonté politique de respecter les engagements pris. Il ne faut pas oublier que l’ONU n’existe pas, mais seulement la volonté politique des 191 pays membres». Pour le prélat, le rôle du secrétaire général de l’ONU est donc de faire appliquer ce que dit la communauté internationale dans son ensemble.
Reprenant l’expression du pape «de famille des nations», le prélat a insisté sur le fait que tous les pays sont égaux. Si dans une éventuelle réforme les pays plus puissants auront une responsabilité plus grande, a ajouté le cardinal Tauran, «au moment de prendre des décisions, ces dernières devront être prises selon le droit et la justice».
Rôle de l’ONU dans la crise irakienne
Interrogé par la correspondante de l’Apic à Rome sur le rôle des Nations Unies dans le cas précis de la crise irakienne, le cardinal Tauran juge que l’ONU est la seule organisation capable d’accompagner l’Irak vers sa souveraineté nationale et de permettre aux Irakiens de prendre les rênes du pays», a répondu le cardinal français. «Le système international prévoit certaines formules, mais ce sont tous les pays de la communauté internationale et pas seulement deux ou trois pays qui peuvent imposer un ordre international. C’est bien l’ONU dans son intégralité».
Pour le cardinal Tauran, il suffirait de reprendre la charte des Nations Unies que personne ne lit. Là résident, à ses yeux, tous les éléments pour une solution. «Nous avons un patrimoine juridique exceptionnellement complet, il suffit de l’appliquer», a-t-il insisté. «Si le droit international avait été appliqué avec rigueur, de nombreuses crises auraient été évitées ou terminées».
Proche-Orient: hémorragie de la présence chrétienne
Quant à la situation au Proche-Orient, le cardinal Tauran déplore l’hémorragie de la présence chrétienne dans cette partie du monde» car cette crise, «la mère de toutes les crises» qui dure depuis tant d’années
Parmi les situations «névralgiques», il note diminution du nombre des chrétiens au Liban «due à des circonstances politiques». «Que le Liban reste ce laboratoire de dialogue islamo-chrétien, un pont entre l’Occident et l’Orient», a-t-il lancé. Et d’ajouter que la nécessité d’éviter que les lieux saints de Terre Sainte ne deviennent des musées.
Retour à l’Europe des pays de l’Est
Interrogé enfin sur l’élargissement de l’Union européenne, le cardinal Tauran a précisé qu’il n’aimait pas beaucoup le mot élargissement, «car c’est bien d’un retour naturel des pays de l’Est dans le continent européen dont il s’agit».
Pour l’ancien ministre des Affaires étrangères du Vatican, l’entrée, le 1er mai dernier, de dix pays dans l’Union européenne est un événement positif, «car c’est vraiment un retour des pays européens exclus du continent par le communisme pendant tant d’années». «C’est une page très positive de l’histoire de l’Europe» même si l’Union européenne sera confrontée à des problèmes techniques, comme par exemple le fait de décider à 25 qui représente un exercice très complexe.
Racines chrétiennes et future Constitution européenne
Sur la question des racines chrétiennes dans le préambule de la future Constitution européenne, le cardinal français a rappelé la volonté des Etats membres «de faire de ce préambule une vision de l’histoire de l’Europe». «Si on relit l’histoire, on ne peut pas nier que le christianisme a été la seule religion qui a contribué à la formation de l’institution européenne».
Mgr Tauran a cité divers exemples comme celui de la fondation de la première école en Europe par un moine à la cour de Charlemagne ou encore que les premières Universités ont été créées par l’Eglise. «Le premier exercice de démocratie directe est l’élection des abbés dans les monastères bénédictins», a-t-il encore souligné, avant de citer la langue latine ou encore les pèlerinages qui ont été des facteurs déterminants qui ont modelé le visage de l’Europe.
«Si on veut faire une rétrospective historique, a insisté le cardinal Tauran, qu’elle soit juste, car on ne peut pas nier qu’à l’époque, les juifs étaient marginalisés et l’islam n’était pas encore sous le feu des projecteurs». «On ne peut réécrire l’histoire» a-t-il conclu. Répondant à une dernière questions sur l’entrée possible de l’Etat d’Israël dans l’Union européenne, le cardinal Tauran a expliqué que «l’Union européenne doit respecter les frontières» géographiques de l’Europe, ce qui n’empêche pas «d’associer certains pays, qui partagent les valeurs européennes,» par le biais d’association ou partenariat. BB/JB
Encadré
Paix dans le monde: la structure actuelle de l’ONU inadéquate
Pour obtenir la paix, le monde a besoin d’une «autorité universelle qui jouisse des prérogatives nécessaires (.). Et si l’Organisation des Nations Unies est appelée à être cette autorité, ce n’est pas dans sa structure actuelle», affirme l’un des membres de la Commission du Saint-Siège pour les rapports religieux avec les musulmans, le professeur libanais Youssef Kamal El-Hage. Au cours de la conférence islamo-chrétienne qui s’est déroulée au Qatar, le professeur El-Hage s’adressant à une centaine de responsables religieux chrétiens et musulmans, a réclamé une révision de l’ordre international.
Si le professeur libanais reconnaît les bienfaits de la Déclaration universelle des droits de l’Homme adoptée par l’ONU en 1948, il regrette qu’aucune législation internationale ne régisse le droit des communautés ethniques et religieuses. «Le monde a besoin d’une autorité universelle qui jouisse des prérogatives nécessaires (.) pour trancher au niveau juridique s’il y a un contentieux entre deux pays ou deux peuples». «Je ne parle pas de super Etat mondial», a-t-il précisé, mais d’une autorité qui saura trancher.
Le professeur El-Hage a critiqué le droit de veto qui privilégie les pays les plus forts par rapport à de plus petites nations. Professeur de physique à l’Université Notre-Dame au Liban et promoteur de l’enseignement de l’Eglise dans la culture arabe, ce laïc de 49 ans est membre de la Commission du Saint-Siège pour les rapports religieux avec les musulmans depuis 1999 et s’apprête à sortir une traduction en arabe de l’encyclique du pape Jean XXIII Pacem in terris, avec une longue introduction sur l’analyse de la doctrine de l’Eglise sur la paix. (apic/imedia/bb/be)




