Au-delà des polémiques, un autre aspect de l’attitude du St-Siège

Rome: Prochaine publication d’archives du Vatican de la seconde guerre mondiale

De notre correspondant romain, Hervé Yannou

Rome, 25 juin 2004 Apic) Le Vatican publiera le 28 ou 29 juin prochain deux volumes de présentation et d’inventaires, et huit DVD, sur les archives de son Bureau d’information sur les prisonniers de la seconde guerre mondiale. La nouvelle publication d’archives du Vatican montre, au-delà des polémiques, un autre aspect de l’attitude du Saint-Siège durant cette période.

Comme l’écrit le cardinal secrétaire d’Etat, Angelo Sodano, dans une lettre au cardinal Jean-Louis Tauran, archiviste et bibliothécaire du Saint- Siège, «les papiers de notre fonds du Vatican en disent sans doute peu, du point de vue historiographique. C’est une source ’d’en bas’ sur la dernière guerre mondiale», qui s’inscrit cependant dans la controverse sur l’attitude du Saint-Siège durant cette époque.

Ces documents montrent que «de nombreux juifs se tournèrent vers Pie XII», ainsi que des athées, des agnostiques, des protestants et même des musulmans et des anarchistes, explique le cardinal Sodano, sans pour autant entrer dans les polémiques sur le rôle et la place de Pie XII (1939-1958) durant la guerre. «Ces papiers, humbles dans leur forme mais important par leur substance, transmettent encore l’écho de tant de cris désespérés adressés à Pie XII», écrit le cardinal italien.

Des milliers de demandes

Ouvert dès 1939, le Bureau d’information du Vatican sur les prisonniers de guerre devait «mettre en contact les familles séparées par le conflit; répondre aux innombrables demandes relatives aux personnes réfugiées ou perdues, aux prisonniers militaires et civils; venir en aide aux victimes de la guerre et leur assurer une assistance spirituelle et matérielle».

Ainsi, 100’000 juifs entre 1941 et 1945 s’adressèrent de la sorte au pape. En 1943, grâce au travail du Bureau, 20’000 d’entre eux purent avoir des nouvelles de leurs proches disparus, souligne le Père Sergio Pagano, préfet des Archives secrètes du Vatican, dans son introduction à l’ouvrage.

La publication de ces archives, annoncée le 8 juin dernier et qui ne fera pas l’objet d’une conférence de presse, est aussi la preuve que le Vatican n’est pas resté les bras croisés durant la guerre, estime-t-on aux Archives vaticanes, alors que la légende noire sur les «silences» de Pie XII et sur sa germanophilie durant la guerre continue à prospérer. Avec l’ouverture progressive des archives du pontificat de Pie XI (1922-1939), durant lequel le futur Pie XII fut nonce en Allemagne, puis cardinal secrétaire d’Etat, de nombreux ouvrages fleurissent à ce sujet.

Aux historiens de jouer.

«Les historiens sauront mettre en évidence les qualités particulières de ces papiers», estime le cardinal Sodano. «Nous leur laissons le jugement total sur cette nouvelle contribution que les Archives du Vatican leur offrent. Jean Paul II a voulu accomplir ce geste comme un nouveau signe de l’attention qu’il porte au désir des chercheurs qui enquêtent sur les multiples aspects du dernier conflit mondial», conclut le cardinal italien. Le 15 février 2002, le pape avait annoncé sa volonté d’ouvrir l’ensemble des archives concernant le pontificat de Pie XI (1922-1939), pour la fin de l’année 2005. Une lourde tâche pour les archivistes.

De 1939 à 1947, trois millions de lettres et de messages ont été déchiffrés, triés, annotés, classés, en un temps où l’informatique n’existait pas. Une armée de 1’200 personnes en 1944, des employés du Vatican, bénévoles, religieux ou laïcs, a ainsi rédigé quatre millions de fiches de renseignements sur les prisonniers de guerre, les disparus, les réfugiés, les déportés. Rangées dans un immense fichier central, auquel il a fallu trouver une place au Vatican, elles ont souvent permis de trouver des aiguilles dans des bottes de foin. Grâce à ce travail bureaucratique titanesque, le Saint-Siège a transmis des nouvelles aux familles désunies ou détruites par la guerre.

Une vaste mobilisation

A la demande de Pie XII, qui suit l’exemple de Benoît XV pendant la première guerre mondiale, le travail commence dès l’invasion de la Pologne par les nazis en septembre 1939. Dans ces premiers jours, une soixantaine de demandes arrivent quotidiennement au Vatican. Elles sont au nombre de 7’500 en 1943. Le Bureau dépendant de la Secrétairerie d’Etat, son substitut, Mgr Giovanni Battista Montini, futur Paul VI, a été attentif au développement de cette administration particulière. Son activité s’accroît et s’organise au fur et à mesure de l’évolution des hostilités, de l’ouverture de nouveaux fronts, de l’avancé ou du recul des troupes, de l’invasion ou de la libération des territoires. Il y a d’abord eu des services pour les Polonais, puis pour les Français, les Italiens, les membres du Commonwealth, les Américains et enfin pour les Allemands.!

Afin de répondre aux demandes désespérées qui lui parvenaient et transmettre des nouvelles, le Saint-Siège utilise tous les moyens mis à sa disposition. Les Eglises locales, les missions catholiques, le corps diplomatique du Saint-Siège, transmettent à Rome les informations recueillies sur le terrain, dans les camps, ou les hôpitaux. Pour rationaliser cette oeuvre, il faut distribuer un maximum de formulaires d’enquête du Saint-Siège et obtenir des autorités des informations, des listes de déportés, de prisonniers, ou de disparus.

Le troisième reich et l’Union soviétique censurent violemment cette correspondance et refusent toute initiative, collaboration et aide caritative du Vatican. Les alliés n’ont pas toujours été beaucoup plus souples, et n’hésitent pas à fouiller les bagages diplomatiques des cardinaux. Afin de récolter clandestinement des renseignements, Rome écoute Radio Moscou, passe par la Suisse, le Japon, ou la Turquie où Mgr Angelo Roncalli, le futur Jean XXIII, officie, et enfin la Croix rouge.

Du pain sur la planche pour les chercheurs

Et comme on écoute Radio Londres, on peut aussi écouter Radio Vatican. Deux jours après l’appel du 18 juin sur les ondes anglaises, le premier bulletin d’information sur les prisonniers de guerre, militaires, civils et disparus, est lancé par la radio du pape. En 1942, le Bureau sort aussi la revue «Ecclesia» pour présenter son travail humanitaire et caritatif.

En 1947, le Bureau d’information du Vatican sur les prisonniers de guerre se soucie surtout de l’immigration suite au conflit. Bien qu’il cesse alors officiellement son activité le 31 octobre, le fichier continue à être utilisé jusqu’en 1965 pour répondre aux quelques demandes qui arrivent encore au Vatican.

Des dix millions de lettres et documents conservés, la publication n’offre qu’un «échantillon significatif», souligne le Père Pagano. Mais les chercheurs pourront aller se noyer dans les 1’685 boîtes, 556 cartons et 108 registres du fonds d’archives, dès septembre prochain.

Ces «documents humains offrent la vision horrible de la réalité, de la réalité de la guerre», raconte encore le préfet des Archives. Ils montrent aussi, explique-t-on au Vatican, que l’histoire de l’attitude de Pie XII durant la guerre ne s’écrit pas seulement du point de vue politique. (apic/hy/pr)

25 juin 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
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