Bolivie: Référendum sur le gaz: le spectre d’octobre 2003 ressurgit

Le piège en cinq questions pour un référendum «trampa»

La Paz, 18 juillet 2004 (Apic) «Muy tramposo», trompeur, tricheur.C’est en ces termes que nombre de Boliviens définissent le référendum sur le gaz qui se tient dimanche 18 juillet en Bolivie. Un référendum que les syndicats boliviens appellent à boycotter. Le spectre des événements d’octobre 2003 pourrait ressurgir. D’autant que derrière la «trampa», aux dires de certains observateurs, se cache un piège en cinq questions. Pour un référendum conçu de façon confuse et compliquée. Et qui ne fait pas de doute.

La «trampa, s’apparente ici plus ou moins à une l’»escroquerie», commente pour l’Agence Misna Giovanna Vitrano, analyste pour l’observatoire andin «Selvas.org», et experte de la réalité bolivienne.

Sur ce référendum, sur lequel le président de la République Carlos Mesa ne nie pas largement miser – il a mis sa démission dans la balance en cas de rejet -, se joue en partie le futur des ressources d’hydrocarbures boliviennes. Et de grosses questions liées au social, dans un pays où la population – indigènes, mineurs et campesinos – vivent dans une grande pauvreté.

Le Congrès bolivien, en séance plénière début juillet, a approuvé à la majorité simple une norme transitoire par laquelle un référendum sur le gaz induit en avril dernier devait avoir lieu. Le gouvernement demande aux citoyens de voter «oui» ou «non» à cinq questions.

La première concerne l’abrogation de la loi 1’689 sur la réglementation du secteur des hydrocarbures, approuvée sous le gouvernement de l’ex-président Gonzalo Sánchez de Lozada, écarté du pouvoir le 17 octobre dernier suite à un soulèvement populaire sanglant; la seconde a trait à la possibilité de récupérer la propriété des hydrocarbures «au fonds du puits», à savoir, la complète souveraineté sur les ressources présentes dans le sous-sol; la troisième postule une augmentation de la capacité de rendement de la YPFB (Gisements pétroliers fiscaux boliviens), une société nationale pour l’exploitation des hydrocarbures, qui devrait récupérer une partie importante des actions actuellement aux mains de sociétés étrangères; la quatrième question servira au gouvernement pour comprendre s’il peut utiliser le gaz comme ressource stratégique afin d’obtenir l’accès tant convoité à l’Océan Pacifique; la cinquième, enfin, demandera aux électeurs – également en fonction de la question précédente – une liberté d’action pour augmenter les taxes et les «royalties» sur la vente du gaz de 18 à 50%, destinant une partie conséquente des revenus ainsi supérieurs, à la santé, à l’éducation et à la création de nouveaux emplois.

Etat de siège

Attendu et contesté, le référendum se déroule dans un climat d’état de siège, avec les parties sociales prêtes à livrer bataille dans la rue, en provoquant quelque peu ces mêmes militaires qui, en octobre 2003, ont fait tomber à coups de fusils au moins 80 civils, qui s’étaient rebellés avec une bonne partie du pays sous le gouvernement de l’ex-président Gonzalo Sánchez de Lozada.

Pour Giovanna Vitrano, «ce référendum suscite une tension civile équivalente à celle enregistrée en octobre dernier, avant l’explosion de ce qui a été baptisé comme la «guerre du gaz». Le gouvernement de Carlos Mesa essaie par le biais de ce «vote populaire» d’obtenir le consensus sur ce Décret sur les hydrocarbures qui est en réalité un duplicata de celui élaboré par Sánchez de Lozada lors de son premier mandat présidentiel, à une époque où «privatiser» fut le mot d’ordre.

Par ce décret, relève-t-elle, l’autorisation est fournie aux multinationales d’extraire du gaz naturel et du pétrole, en continuant à reconnaître à la Bolivie des «royalties», qui sont de véritables oboles: la somme versée à l’Etat bolivien équivaut en effet à la moitié de ce qui est reconnu à tous les autres pays producteurs de pétrole au monde», assure-t- elle.

Dangers

Pour elle, ce décret doit être mis en relation avec «la diatribe ouverte avec le Chili, pays en opposition avec la Bolivie. Depuis la guerre du Pacifique de 1879, le gouvernement de La Paz a été privé de sa côte maritime» poursuit notre interlocutrice. Elle rappelle que «depuis quelques mois la Bolivie exporte du gaz en Argentine, dont les récents problèmes énergétiques ne lui permettaient plus de vendre le sien au Chili. La Paz a «donné» son gaz à Buenos Aires avec la promesse, garantie par le président argentin Néstor Kirchner à Mesa, que pas une seule goutte de gaz bolivien n’irait au Chili. Mais comment savoir si la promesse a été tenue. D’ailleurs, craint l’experte, si les Boliviens devaient découvrir le contraire, selon nombre de personnes les morts d’octobre 2003 ne seraient rien face à l’explosion de ce qui pourrait facilement devenir une véritable guerre civile.

Parmi les mouvements syndicaux les plus importants, le COB (le syndicat des ouvriers) et le CSUTCB (le syndicat des campesinos) affichent leur détermination contre ce référendum. Contre ce piège en cinq points, disent-ils. Ce sont eux les partisans les plus acharnés du boycottage du référendum. Depuis vendredi minuit, ils ont déjà engagé un barrage des routes, des grèves et des manifestations, de véritables provocations pour une armée – un autre acteur à prendre en considération – qui n’attend rien d’autre que d’entrer en scène.

Référendum ou mise en scène?

De l’avis des observateurs, le général Almirante Luis Aranda attend le feu vert de Mesa pour disperser les révoltés, c’est-à-dire pour donner l’ordre de tirer. Vendredi à 18h, des rumeurs et des témoignages rendaient compte d’un état de siège dans les points les plus chauds de la Bolivie». Sans oublier que, dans la meilleure des hypothèses, l’abstention du vote portera au paiement d’amendes fort salées par ceux qui auraient décidé de déserter les urnes, comme l’a récemment établi le Tribunal national électoral (TNE) bolivien.

Autre acteur décisif pour le destin du référendum, du gaz et du pays: les indigènes boliviens. «Au sein de la population indigène on enregistre une sorte d’effervescence qui ne cesse de croître dans les âmes des indigènes des vallées orientales (les plus riches) contre ceux des montagnes occidentales (plus pauvres)», poursuit Mme Vitrano. «Il faut considérer à ce propos que nombre d’entre eux demandent à grands cris la Réforme agraire, un argument auquel le gouvernement ne semble pas vouloir prêter attention. Il y a aussi les demandes des «cocaleros», qui entrent en contradiction avec les colons car l’autorisation a été donnée à l’ouverture d’un second marché pour le coca, ce qui endommage l’économie des colons.

Les cocaleros, demandent depuis des années à La Paz de revoir la loi 1’008, une loi qui qualifie de narcotrafiquant quiconque ait un contact avec la «feuille sacrée», y compris les paysans. Dans tout cela, s’interroge l’analyste, l’issue de ce référendum a-t-elle vraiment un sens, ou bien tout est-il déjà écrit? Poser la question, c’est y répondre: selon Mme Vitrano, les jeux sont en effet faits de longue date, et notamment depuis les accords conclus par Mesa avec les multinationales et les organismes internationaux.

Le gouvernement triche

«La Bolivie est un pays où n’est en vigueur qu’un semblant de démocratie et, qui plus est depuis 4 ans seulement environ», explique l’experte de «Selvas.org», «et le gouvernement bolivien est en train de tricher». Et Mme Vitrano de rappeler que le 2 juin dernier a été signée à La Paz une «Lettre d’intentions» entre la Bolivie et le Fonds monétaire international, qui accompagne le «Memorandum of Economic and Financial Policies, and Supplementary Technical Memorandum of Understanding» par lequel la Bolivie s’engage à exporter ses propres ressources en hydrocarbures en septembre 2004, et dans tous les cas d’ici octobre 2004, sûr du résultat positif du référendum organisé demain».

Cela, conclut-elle, pourrait être lu comme la raison pour laquelle les questions du référendum ont été élaborées de façon confuse et compliquée et pour laquelle les fonds en faveur de la massive campagne électorale portant au «oui» demain ont été gentiment dévolus, par des voies tout aussi tortueuses, précisément aux multinationales du gaz. Cela, estime- t-elle, pourrait être en définitive «la raison portant à ne pas trop croire en la nature démocratique de ce référendum». (apic/misna/pr)

18 juillet 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 5  min.
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