Le pape affirme que l’attentat contre lui de 1981 a été commandité
Rome: Dans son dernier livre, Jean Paul II livre une réflexion sur le bien et le mal
Rome, 23 février 2005 (Apic) «Mémoire et identité. Conversation à cheval sur deux millénaires», le dernier livre de Jean Paul II a été présenté à la presse à Rome le 22 février au soir. Le pape affirme que l’attentat contre lui de 1981 a été planifié et commandité. Par ailleurs le cardinal Ratzinger a réfuté l’accusation de vouloir comparer la Shoah et l’avortement. Jean Paul II n’a fait qu’analyser les rouages politiques menant à des décisions qui engendrent le mal.
Le cardinal Joseph Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Joaquin Navarro-Valls, porte-parole du Saint-Siège et Paolo Mieli, directeur du quotidien italien «Il Corriere della Sera» sont intervenus au cours de cette présentation devant des centaines de journalistes de la presse internationale et de nombreuses personnalités, dont le cardinal Julian Herranz, président du Conseil pontifical pour les textes législatifs, et le maire de la capitale italienne, Walter Veltroni.
Dans ce livre de 227 pages dans sa version italienne, Jean Paul II revient sur le siècle passé afin de réfléchir sur les notions de bien et de mal et sur la situation contemporaine de l’Europe. Sa réflexion tourne autour des idéologies nazie et communiste, qu’il a bien connues en Pologne. Dans les 26 chapitres de l’ouvrage qui comptera 14 éditions et a été d’ores et déjà traduit en 11 langues, le pape met en garde contre l’athéisme et le matérialisme, responsables «d’une dévastation des consciences». Il souligne néanmoins dans les dernières pages de son livre «qu’il serait ridicule de retenir que c’est le pape qui a abattu de ses propres mains le communisme».
Un ouvrage né d’entretiens avec deux philosophes
Dans son intervention, Joaquin Navarro-Valls a affirmé qu’il s’agissait d’un livre sur la «théologie de l’histoire», ou d’une considération sur l’histoire et sur ses conséquences. Il a ainsi expliqué, comme il l’avait fait lors de la présentation de l’ouvrage aux professionnels de l’édition à la foire internationale du livre de Francfort, le 6 octobre dernier, que l’ouvrage n’est pas une autobiographie, mais un dialogue né d’entretiens durant l’été 1993 entre Karol Wojtyla et ses amis philosophes polonais Krysztof Michalski et Jozef Tischner, mort en 2000.
«Ces entretiens avaient été enregistrés, a rapporté le porte-parole du Vatican, et malgré les demandes pressantes, le pape refusait de les publier». «Le souverain pontife voulait approfondir cette réflexion en s’éloignant des circonstances historiques de l’entretien», a-t-il précisé. Il a aussi estimé que l’ouvrage n’est pas une «oeuvre datée» ni «un jugement sur le passé», mais qu’on y voit «le professeur de philosophie morale qui a enseigné en Pologne». Jean Paul II affirme que «le bien est à l’origine de tout». Ce n’est pas «une vision manichéenne». Le pape souligne dans son livre que le mal a deux limites, «la création et la rédemption», a encore souligné Joaquin Navarro-Valls.
Au 20e siècle, le mal s’est développé dans la démesure
Dans son ouvrage, le souverain pontife explique que «le 20e siècle a été celui où le mal s’est développé dans la démesure, utilisant des systèmes pervertis». Dans l’épilogue de son livre, une discussion à deux voix avec son secrétaire particulier, Mgr Stanislaw Dziwisz, le pape souligne que le mal se manifeste toujours au «travers des réseaux de terreur qui constituent une menace constante pour la vie de millions d’innocents». «La confirmation a été donnée par l’effondrement des tours jumelles de New-York le 11 septembre 2001, l’attentat à la station Atocha de Madrid le 11 mars 2004 et le massacre de Beslan en Ossétie en septembre 2004».
Ali Agça se demandait pourquoi l’attentat n’avait pas réussi
Le pape revient, aussi dans le dernier chapitre de son livre, sur l’attentat du 11 mai 1981. «Ali Agça, tout le monde le dit, est un tueur professionnel. Ce qui veut dire qu’il n’a pas commis cet attentat de sa propre initiative, mais que quelqu’un d’autre l’a planifié et commandité», affirme Jean Paul II. Il revient ensuite sur sa rencontre avec son agresseur alors emprisonné, en décembre 1983. «Pendant tout notre entretien, Ali Agça continuait à se demander pourquoi l’attentat n’avait pas réussi. Il avait fait tout ce qu’il devait faire, soignant les moindres détails. Et pourtant sa victime a survécu à la mort».
Le cardinal Ratzinger a expliqué que Ali Agça «s’était préoccupé d’une question technique, de quelque chose qui aurait dû fonctionner, d’où son interrogation par rapport au troisième secret de Fatima. «Il m’a d’ailleurs écrit à plusieurs reprises pour comprendre ce secret», a souligné le ’gardien de la doctrine’ de l’Eglise catholique.
Un parlement a porté Hitler au pouvoir
Mais le passage le plus incriminé du livre se trouve aux dernières pages du chapitre 22 intitulé ’la démocratie contemporaine’. Jean Paul II y livre une réflexion sur le rôle important des parlements dans les démocraties. Il écrit: «Ce fut à un parlement régulièrement élu de consentir à l’appel au pouvoir de Hitler en Allemagne dans les années trente. Ce fut le même Reichstag – le parlement – qui avec la délégation des pleins pouvoir à Hitler lui a ouvert la voie pour la politique d’invasion de l’Europe, pour l’organisation des camps de concentration et pour la mise en place de la dite ’solution finale’ de la question juive et des enfants d’Israël».
«Il suffit de rappeler à la mémoire ces événements, si proches dans le temps, pour voir avec clairvoyance que la loi établie par l’homme a des limites précises». Puis, quelques phrases plus loin, Jean Paul II souligne que «c’est dans cette perspective, comme je l’ai déjà relevé, que l’on doit s’interroger, au début d’un nouveau siècle et d’un nouveau millénaire, autour de certains choix législatifs pris dans les parlements des régimes démocratiques. La référence la plus immédiate est la référence aux lois sur l’avortement. Quand un parlement autorise l’interruption de grossesse, consentant la suppression d’une naissance, il commet un grave abus contre un être humain innocent et privé par dessus tout de toute capacité d’autodéfense».
«Les parlements qui approuvent et promulguent des lois similaires doivent être conscients d’outrepasser leurs compétences et de se mettre en conflit ouvert avec la loi de Dieu et la loi naturelle», conclut le pape.
La Shoah et l’avortement ne sont pas au même plan
Interrogé par les journalistes, le cardinal Ratzinger a expliqué que «le pape ne met pas sur le même plan la Shoah et l’avortement. Il veut faire le point sur la tentation permanente de l’humanité de faire le mal. Il faut faire attention de ne pas tomber dans les pièges du mal». Quant à Paolo Mieli, directeur du quotidien italien «Il Corriere della Sera», il a estimé qu’accuser Jean Paul II d’un rapprochement entre la Shoah et l’avortement était «forcer le trait». «Dans ce live, le pape livre une réflexion complexe sur les mécanismes démocratiques. L’idée est qu’il ne faut pas considérer certains décisions parlementaires comme totalement légitimes du point de vue moral».
Jean Paul II aborde aussi cette question de la responsabilité des parlements dans le chapitre deux, intitulé «idéologie du mal». «Après la chute des régimes construits sur des idéologies du mal, les formes d’extermination ainsi nommées ont de fait cessé dans ces pays. Pourtant, demeure l’extermination légale des être humains conçus mais pas encore nés. Et cette fois, il s’agit d’une extermination directement décidée par les parlements élus démocratiquement, dans lesquels on appelle au progrès civil des sociétés civiles et de l’entière humanité. Il ne manque pas d’autres graves violations de la loi de Dieu. Je pense, par exemple, aux fortes pressions du parlement européen pour que les unions homosexuelles soient reconnues comme une forme alternative à la famille».
Alternance dans les maisons d’édition
La parution du livre du pape avait été annoncée pour le printemps 2005, mais la maison d»édition italienne Rizzoli, qui publie cette fois-ci cet ouvrage, a décidé d’anticiper la date de sa mise en vente. Les précédents livres du pape avaient été publiés par la maison Mondadori, qui appartient à la famille du chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi. «Une alternance semblait raisonnable», avait commenté en octobre dernier Joaquin Navarro-Valls. Le livre est édité en français le 3 mars prochain par les éditions Flammarion.
«Mémoire et identité» est le quatrième livre de souvenirs et de réflexions de Jean Paul II, après «Entrez dans l’espérance», publié en 1994, «Ma Vocation, don et Mystère», des souvenirs et réflexions sur son sacerdoce, publié en 1996, et «Levez-vous ! allons !», sur son expérience d’évêque, paru en mai 2004.
Hormis ses encycliques, lettres et textes apostoliques, Jean Paul II est l’auteur, avant son pontificat, de nombreux ouvrages de poésie, de philosophie et de théâtre. Ces textes poétiques et ses pièces de théâtres, en particulier «La boutique de l’orfèvre», dont un film a été tiré, ont été republiés en français en 1998.
L’ensemble des bénéfices des oeuvres littéraires du pape sont destinés à des institutions caritatives. Jean Paul II avait ainsi destiné une grande part des revenus de «Entrez dans l’espérance» à la reconstruction d’églises catholiques et orthodoxes dans les régions des Balkans dévastées par la guerre. (apic/imedia/hy/bb)




