Les responsables des pires atrocités restent impunis
Colombie: Amnesty International critique le processus de démobilisation des paramilitaires
Londres/Lausanne, 1er septembre 2005 (Apic) L’organisation de défense des droits de l’homme Amnesty International (AI) critique le processus de démobilisation des paramilitaires en Colombie.
Dans un rapport publié jeudi 1er septembre à Madrid, un rapport d’AI estime que la loi colombienne sur la démobilisation affirme que les responsables des pires atrocités restent impunis. Elle est donc un frein à la poursuite en justice des responsables de crime et aux réparations en faveur des victimes.
Amnesty International affirme aussi dans son rapport qu’à Medellin, les civils continuent d’être victimes de la terreur des paramilitaires. AI montre ainsi que la démobilisation des groupes paramilitaires en cours en Colombie risque en fait de renforcer le phénomène paramilitaire et de permettre l’impunité aux responsables des pires atrocités.
Ces derniers pourront dans les faits continuer à tuer, faire «disparaître» et torturer dans une impunité quasi totale. Intitulé «Colombia: The Paramilitaries in Medellin: Demobilization or Legalization?», le rapport montre à partir de l’exemple de la «démobilisation» du redouté «Bloque Cacique Nutibara» (BCN), qui a eu lieu en novembre 2003, à quel point cette politique représente une dangereuse imposture.
Une dangereuse imposture
Selon le rapport, au lieu de constituer un exemple de ce que pouvait permettre d’obtenir la politique du gouvernement dans ce domaine, la démobilisation du BCN s’est révélée n’être qu’une malheureuse illusion. Ainsi à Medellin, les groupes paramilitaires continuent à opérer comme une force militaire, à tuer et à menacer les défenseurs des droits humains et les militants d’associations locales, à recruter et à agir de concert avec les forces de sécurité.
Mais plutôt que d’opérer comme dans le passé en groupes importants, en uniforme et puissamment armés, leurs membres agissent de plus en plus sous le couvert de sociétés de sécurité privées ou à titre d’informateurs des forces de sécurité.
Les tueurs recyclés dans les sociétés de sécurité privées, voire la police
Si le nombre d’homicides est en baisse à Medellin depuis quelques années, les groupes paramilitaires contrôlent toujours une partie importante de la ville, en particulier les quartiers pauvres, et la sécurité des civils reste encore souvent à la merci du bon vouloir du commandant paramilitaire du lieu.
«Le respect de la loi ne peut être assuré dans une ville où toute tentative de remise en question du pouvoir des forces paramilitaires suscite une réaction de violence», souligne Marcelo Pollack, spécialiste de la Colombie à Amnesty International. Selon le rapport de l’organisation, le maillon le plus faible du processus de démobilisation réside dans la loi «Justice et Paix» et le décret 128 récemment adoptés, qui en fournissent le cadre juridique.
Mansuétude pour les criminels
La loi vise à faciliter la démobilisation en garantissant des peines d’emprisonnement très réduites aux membres «démobilisés» des groupes armés illégaux, mais elle ne leur demande rien en retour: ceux qui refusent de dire la vérité sur les atteintes aux droits humains qu’ils ont commises sont quand même susceptibles de bénéficier de la même mansuétude.
La loi Justice et Paix ouvre la voie au «recyclage» des membres des groupes paramilitaires en agents de sécurité, en policiers ou en informateurs, y compris pour ceux d’entre eux qui se sont rendus responsables d’homicides, d’enlèvements, de «disparitions» ou de torture, estime Marcelo Pollack. Et, à l’avenir, la loi pourrait également s’appliquer aux membres des groupes de guérilla qui ont été aussi responsables d’atteintes graves et répétées aux droits humains et au droit international humanitaire.
Des milliers de personnes susceptibles d’avoir commis des atteintes aux droits humains ont déjà bénéficié de facto d’amnisties légales, tandis que ceux qui ont soutenu ou financé les groupes paramilitaires, notamment certains membres des forces de sécurité, ne seront probablement jamais inquiétés ni traduits en justice.
Le gouvernement négocie des contrats d’impunité
«En s’abstenant de demander des comptes aux responsables de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité et en encourageant au «recyclage» des auteurs d’atteintes aux droits humains, le gouvernement n’écarte pas des combattants du conflit, mais négocie des contrats d’impunité», conclut Marcelo Pollack.
Amnesty International demande au gouvernement colombien de réexaminer le cadre juridique de la démobilisation des membres des groupes armés illégaux, de manière à ce que la loi garantisse le droit des victimes et de leur famille à connaître la vérité et à obtenir justice et réparation, en veillant à ce que tous les auteurs d’atteintes aux droits humains, ainsi que ceux qui les ont soutenus militairement ou financièrement, aient à rendre des comptes.
La loi, estime AI, doit comporter des mesures concrètes et efficaces pour que les victimes ou leur famille, y compris les femmes et les jeunes filles ayant subi des violences sexuelles et autres dans le cadre du conflit armé, reçoivent entièrement réparation, conformément aux normes internationales. Le gouvernement doit conditionner toute réduction de peine d’emprisonnement ou autre faveur à une collaboration totale des combattants démobilisés avec les autorités judiciaires, et exclut tous les auteurs d’atteintes aux droits humains des avantages prévus par la loi.
Des mesures doivent être prévues pour éviter que les combattants démobilisés ne soient «recyclés» dans le conflit, notamment en leur interdisant d’utiliser des armes ou de travailler dans les forces de sécurité ou les sociétés de sécurité privées et en les excluant de toute activité de recherche d’information, jusqu’à ce qu’il puisse être assuré que les personnes qui pourraient être responsables d’atteintes graves aux droits humains ne sont pas «recyclées» de cette manière.
AI appelle également la communauté internationale à ne pas soutenir politiquement ou financièrement le processus de démobilisation des groupes paramilitaires avant que le gouvernement colombien n’ait mis en place un cadre juridique entièrement conforme aux normes internationales en termes de vérité, de justice et de réparation. (apic/com/be)




