Un camouflet à l’égard du patriarche Bartholomé Ier

Turquie: Le gouvernement d’Ankara invite Benoît XVI en 2006 et non en novembre 2005

Ankara, 15 septembre 2005 (Apic) Le chef de l’Etat turc Ahmet Necdet Sezer a invité Benoît XVI pour une visite officielle en Turquie en 2006. C’est ce qu’indique un communiqué du ministère turc des Affaires étrangères émis le 15 septembre. La Salle de presse du Saint-Siège n’a souhaité faire aucun commentaire sur cette invitation.

La Turquie «suit de près les efforts déployés par le pape Benoît XVI pour renforcer le dialogue et la tolérance entre les religions», souligne le court communiqué. «Dans ce contexte, le président, pour contribuer à ses efforts visant à promouvoir le dialogue entre les civilisations (.) a invité le pape Benoît XVI pour une visite officielle en 2006». Le gouvernement turc attend une réponse du Saint-Siège.

Le patriarche oecuménique de Constantinople, Bartholomé Ier, avait invité Benoît XVI à se rendre à Istanbul le 30 novembre prochain pour la fête de saint André. Le pape étant chef de la Cité de l’Etat du Vatican, ce voyage était soumis à une invitation officielle du gouvernement turc. Des négociations étaient en cours.

«La Turquie accorde une grande importance à la question de la visite de Benoît XVI», avait affirmé le 10 septembre 2005 le ministère des Affaires étrangères turc dans un communiqué, précisant que des «travaux sont en cours sur les dates de cette visite». «A ce stade, aucun détail du programme de cette visite n’a été évoqué», avait en outre précisé le communiqué.

Le voyage de Benoît XVI à Istanbul «se précise», avait pour sa part déclaré le cardinal Ignace Moussa Daoud, préfet de la Congrégation pour les Eglise orientales, à l’agence I.MEDIA le 12 septembre. «Je pense que tout se prépare pour cette rencontre à Istanbul entre le pape Benoît XVI et le patriarche Bartholomé», avait-il poursuivi. Concernant l’invitation des autorités politiques turques, le cardinal syrien estimait que «cela allait venir» car «il est de l’intérêt de la Turquie» que le pape s’y rende. «Il reste encore deux mois», avait-il ajouté.

Le 8 septembre, le cardinal Walter Kasper, président du Conseil pontifical pour l’Unité des chrétiens, avait indiqué à une poignée de journalistes que le Vatican était dans l’attente d’un «accord» du gouvernement turc, mais «pas d’une invitation, car l’invitation du patriarche oecuménique (Bartholomé Ier, ndlr) existe déjà». «L’intention du Saint-Père est d’y aller», avait ajouté le cardinal Kasper.

Tensions entre le patriarche et les autorités turques

Au Vatican on se satisfait de cette invitation d’un Etat musulman, officiellement laïc. En revanche, que l’invitation ne soit pas faite pour le mois de novembre 2005 est vu comme un camouflet pour Bartholomé Ier qui avait tout organisé de sa propre initiative. La question est révélatrice des tensions entre Ankara et le patriarcat de Constantinople, sujet sensible en Turquie. Les autorités refusent tout rôle politique à Bartholomé Ier, à l’exception de chef de la minorité orthodoxe du pays. Ainsi, Ankara lui refuse son titre de patriarche ’oecuménique’ (universel, ndlr) qui lui donne une primauté sur les 200 millions de chrétiens orthodoxes dans le monde. Une visite pontificale engagée à sa demande aurait mis en lumière cette revendication à un statut international, ce qui était aussi mal vu par le patriarcat orthodoxe de Moscou et de nombreuses autres Eglises orthodoxes.

Ainsi, Bartholomé Ier, est arrivé le 13 septembre à Salonique – au nord de la Grèce – pour une tournée de plusieurs jours dans les évêchés orthodoxes de cette région, objet d’un litige avec l’Eglise nationale. Ces évêchés font partie des 36 diocèses d’Epire, de Macédoine, de Thrace et du nord de l’Egée dits des ’nouveaux pays’ dont l’administration dépend du patriarcat oecuménique selon un accord conclu en 1928 entre le Patriarcat et l’Eglise de Grèce. Dans les faits, l’Eglise de Grèce a géré les affaires de ces évêchés sans rendre de compte au patriarcat, provoquant la réaction de Bartholomé Ier en juillet 2003. Il a alors réaffirmé avec force sa primauté. L’affaire de la juridiction des ’nouveaux pays’ avait pris une nouvelle ampleur après l’élection en 1998 à la tête de l’Eglise de Grèce du patriarche Christodoulos, qui s’est vite opposé au patriarche Bartholomé Ier. La crise s’était calmée en juin 2004 après l’allégeance de Mgr Christodoulos à l’acte de 1928.

Fermeture de la Faculté de théologie de Halkis

Autre objet de litige entre le patriarcat et le gouvernement, la volonté affirmée depuis octobre 2003 de réouvrir la Faculté de théologie de Halkis, la seule du pays. Située sur une île en face d’Istanbul, elle a été fermée en 1971 sur ordre des autorités turques. Fondée autour du monastère de la Sainte Trinité (IXe siècle), l’Ecole Théologique de Halki était depuis 1844 un haut lieu d’études et de formation des cadres du Patriarcat et du clergé orthodoxe. Ankara a fait part de son intention de rouvrir l’établissement, mais rien de concret n’a encore été accompli et les nationalistes turcs y sont foncièrement opposés.

Une visite de Benoît XVI en Turquie en 2006 revêtirait enfin une importance particulière pour les autorités du pays, alors que les difficiles négociations avec Bruxelles pour une future adhésion turque à l’Union européenne s’ouvriront le 3 octobre prochain. Encore cardinal, le pape avait publiquement exprimé son opposition personnelle à un tel élargissement. Le Saint-Siège s’est déclaré officiellement neutre dans cette question, soulignant toutefois que le respect de la liberté religieuse dans le pays était, pour lui, une condition préalable à cette intégration. Si Benoît XVI se rend en Turquie, ce sera le troisième pape à s’y rendre après Paul VI en 1967 et Jean-Paul II en 1979. (apic/imedia/hy/bb)

15 septembre 2005 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
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