Rome: Rapprochement avec la Fraternité Saint-Pie X fondée par Mgr Lefebvre
Apic Interview
Résoudre d’abord les questions doctrinales
Propos recueillis par Antoine-Marie Izoard, Rome
Rome, 26 septembre 2005 (Apic) Pour le cardinal Jorge Arturo Medina Estevez, membre de la Commission Ecclesia Dei, le dialogue avec la Fraternité Saint-Pie X passe en premier lieu par la résolution des problèmes doctrinaux.
Le cardinal chilien, Jorge Arturo Medina Estevez, membre de la Commission Ecclesia Dei et ancien préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, répond aux questions d’I.MEDIA, partenaire de l’agence Apic à Rome. Un dialogue avec la Fraternité Saint-Pie X devrait d’abord passer par la résolution des problèmes doctrinaux et l’établissement d’un groupe de travail en ce sens. Le cardinal a aussi souhaité que le pape élargisse la possibilité pour les prêtres de célébrer selon le rite tridentin, institué en 1570 après le concile de Trente (1563).
Apic: Quel regard portez-vous sur la rencontre du 29 août dernier entre Benoît XVI et Mgr Fellay, le supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X ?
Mgr Jorge Arturo Medina Estevez: Beaucoup d’autres contacts ont précédé cette visite de Mgr Fellay au Saint-Père. Des contacts notamment avec le cardinal Castrillon Hoyos (président de la commission Ecclesia Dei, ndlr), et avec d’autres personnes, comme moi-même. Mgr Fellay m’a rendu visite, et je suis allé le voir lorsqu’il avait été hospitalisé à Rome, il y a quelques années. Ainsi, on ne peut pas dire que cette rencontre avec le Saint-Père ait été inattendue, car nous avons des contacts, et Mgr Fellay sait que le pape est préoccupé par la communion plénière de tous les catholiques, tous les chrétiens, et en particulier avec ce groupe, qui relève des décisions et des positions de Mgr Lefebvre.
Apic: Désormais, quelles solutions peut trouver Rome pour avancer dans le rapprochement avec la Fraternité Saint-Pie X ?
Mgr Jorge Arturo Medina Estevez: La situation est complexe, avec d’un côté le problème liturgique et, d’un autre, les questions doctrinales. Je pense qu’il faudrait avant tout dresser une liste des difficultés doctrinales afin de pouvoir en discuter et trouver des solutions, des explications ou des nuances qui permettent de les surmonter. Il conviendrait d’organiser pour cela une espèce de groupe de travail. Mais, à l’intérieur même de la Fraternité, il y a des courants différents. Certains ont une position peu nuancée, inflexible. D’autres sont mieux disposés vis à vis du dialogue. Sans faire d’accusations désagréables, il faut rappeler que l’on a entendu dire que le missel de Paul VI était ’hérétique’ ou bien que ce rite pouvait même être jugé comme ’invalide’. Dans ce cas, on se trouve dans une situation extrêmement difficile. Pourtant, sur la doctrine, je crois qu’il y a moyen de s’entendre. Peut-être y a-t-il eu de fausses interprétations, peut-être peut-on s’expliquer sur certains points. mais il faudrait se mettre d’accord sur la réception du Concile Vatican II.
Apic: Contrairement à vous, Mgr Fellay place avant la résolution des questions doctrinales celle du problème liturgique et de l’autorisation de célébrer la messe tridentine pour tous. Est-ce une bonne solution ?
Mgr Jorge Arturo Medina Estevez: Si le Saint-Père le veut, dès demain, il peut prendre une décision concernant les problèmes liturgiques, je n’y vois aucune difficulté. En revanche, si l’on ne se met pas d’accord sur les problèmes doctrinaux posés par certains membres de la Fraternité, on obtiendra des décisions utiles et sympathiques mais sans arriver à la pleine communion, si vivement souhaitée. L’autorisation, pour tous les prêtres, de célébrer selon la forme ancienne du rite romain ne résoudra pas le problème de fond qui existe avec la Fraternité Saint-Pie X. Si ces membres disaient, par exemple, nous repoussons le concile Vatican II, alors on se trouverait dans une situation difficile à résoudre. Il faudra s’occuper ensuite des questions pratiques liturgiques. Ce deuxième aspect est beaucoup plus facile car il s’agit d’un problème canonique, juridique et liturgique qui n’entraîne pas, à mon avis, de questionnements doctrinaux.
Apic: D’après vous, Benoît XVI peut donc libéraliser, du jour au lendemain, la célébration de la messe tridentine ?
Mgr Jorge Arturo Medina Estevez: Le Saint-Père pourrait, s’il le veut, établir des autorisations plus ou moins larges pour l’emploi de la forme ancienne du rite romain à l’intérieur de l’Eglise catholique. Par exemple, il y a quelques années, lors de la publication du nouveau rite des exorcismes, la Congrégation pour le culte divin a donné la possibilité aux évêques d’utiliser le rite précédent. Un certain nombre d’évêques l’a demandé. Cela crée un antécédent. Ainsi, j’espère que, petit à petit, la possibilité de célébrer dans la forme ancienne du rite romain sera ouverte. Avec de la bonne volonté, on peut y arriver. Je ne vois que quelques difficultés d’ordre pratique. Par exemple, il faudrait arriver à rendre compatibles les deux calendriers liturgiques. On pourrait aussi trouver une solution au problème du lectionnaire (les lectures bibliques choisies pour la célébration de la messe et des sacrements, ndlr). Dans un diocèse, bien sûr, cela peut poser un problème d’homogénéité. Il ne s’agit pas de problèmes capitaux, on peut les résoudre sans difficultés majeures, ce qui n’est pas le cas pour les questions dogmatiques.
Apic: Le rite de saint Pie V a-t-il réellement été aboli après le concile ?
Mgr Jorge Arturo Medina Estevez: J’ai examiné la question. Il y a vraiment des arguments pour soutenir que le rite de 1962 n’a jamais été juridiquement aboli. Mais, il y a aussi des arguments pour soutenir le contraire. Comme il y a un doute, on ne peut tirer de conclusions nettes pour dire qu’il a été interdit. Ainsi, on ne peut exclure ou blâmer le rite tridentin, qui a été celui de l’Eglise romaine pendant quatre siècles. Mais, je le répète encore, je crois qu’il faudrait en premier lieu trouver une solution aux questions doctrinales. J’appartiens à la commission Ecclesia Dei et, chaque fois que l’on me demande de célébrer dans l’ancien rite, je le fais sans demander la permission à personne : ni à Rome, ni à l’évêque du lieu. Le missel de saint Pie V et celui de Paul VI sont tous deux parfaitement orthodoxes. Ils ont des tonalités qui répondent à des sensibilités différentes, à différents accents théologiques. Ainsi, par exemple, je trouve que les formules de l’offertoire, dans le missel de saint Pie V, sont très pédagogiques pour souligner le caractère sacrificiel de la messe, un aspect essentiel de la célébration eucharistique. (apic/imedia/vb)
Rencontre avec le cardinal ivoirien Bernard Agré, archevêque d’Abidjan
APIC – Interview
Face à la «culture de la mort» dominante, une «culture de la vie»
Jacques Berset, agence APIC
Fribourg, 28 mai 2001 (APIC) Emprisonnée dans la «camisole de force» culturelle et économique de la mondialisation, l’Afrique a besoin de formateurs et de laïcs engagés dans l’Eglise et la société. Rêvant depuis longtemps d’une telle «pépinière», le cardinal Bernard Agré annonce la création d’une Ecole de la foi à Yamoussoukro, diocèse ivoirien fondé en 1992, dont il fut le 1er évêque.
Aujourd’hui, l’Afrique a tellement besoin de formateurs et de laïcs engagés dans l’Eglise et la société que la fondation d’une Ecole de la Foi à Yamoussoukro est une excellente opportunité, estime le cardinal Agré dans une interview accordée à l’APIC lors des Journées annuelles de l’Ecole de la Foi de Fribourg. L’actuel archevêque d’Abidjan défend la fameuse Basilique controversée de Notre-Dame de la Paix, cadeau de feu le président Houphouët-Boigny. Il demande aux pays du Nord, qui ont leurs propres «pauvretés», de faire de temps en temps leur autocritique.
«Nous croyons beaucoup à une telle école, d’autant plus que toute la zone autour de la Basilique Notre-Dame de la Paix est en plein développement et l’Eglise est partie prenante de ce développement». La fastueuse basilique de style occidental, pastiche de Saint-Pierre de Rome, érigée en pleine savane, a certes suscité de vives controverses, mais elle a aussi été le point de départ d’œuvres sociales importantes. Si l’on regarde l’histoire chrétienne, souvent les lieux des grands pèlerinages et les sanctuaires étaient dotés d’un hôpital pour soigner les pèlerins et réaliser la charité chrétienne. Prochainement, à côté de la Basilique, va s’élever un hôpital bien équipé destiné en premier lieu à la population locale.
APIC: La construction de la Basilique de Yamoussoukro, cette réplique de Saint-Pierre érigée à grands frais dans le village natal du président Houphouët-Boigny, a été très critiquée en Europe.
Cardinal Agré: On a dit que l’argent dépensé aurait été mieux investi dans des infrastructures sanitaires ou sociales. Qu’une œuvre d’une telle ampleur ait été critiquée n’est pas étonnant. Il suffit de rappeler que la construction de Saint-Pierre de Rome, à l’époque, était tellement vilipendée que ce fut l’une des causes du protestantisme. Certes, la construction de la Basilique de Yamoussoukro n’est pas une initiative de l’Eglise: c’est un cadeau du président pour son village natal. Il a créé et doté une fondation pour son entretien.
Je ne pense pas qu’il faille être systématiquement négatif à ce sujet. Des musulmans ont même donné de l’argent pour cette maison de Dieu. Je n’aimerais pas ressusciter de vieux démons en parlant de ce projet. Je n’ai jamais été un défenseur de cette Basilique, mais aujourd’hui beaucoup s’y rendent en pèlerinage et c’est une bonne chose.
Si Houphouët, dans sa vie, n’avait bâti que cette Basilique, ce serait satanique. Mais personne ne vous montre, quand vous allez à Yamoussoukro, les autres œuvres qu’il a laissées, comme l’Ecole polytechnique, les lycées scientifiques et autres, l’Ecole d’agriculture ou encore l’Ecole des travaux publics. Il faut être compréhensif! Regardons un peu chez vous vos grandes basiliques et cathédrales. Certaines ont été construites par des princes aux mœurs pas toujours exemplaires…
APIC: Aujourd’hui, vous estimez que cette Basilique est un pôle de développement suscitant d’autres projets…
Cardinal Agré: C’est un fait: on vient de lancer les appels d’offre pour l’hôpital Saint Joseph Moscati, qui devrait être achevé en 2003. Il s’agit d’un grand hôpital de 200 lits doté d’un équipement perfectionné, qui porte le nom d’un médecin napolitain (1880-1927) canonisé par Jean Paul II. La Fondation Notre-Dame de la Paix est le maître d’œuvre de ce projet d’hôpital catholique très cher au cœur du pape Jean Paul II. Il l’a explicitement souhaité lorsqu’il est venu le 10 septembre 1990 pour l’inauguration de la Basilique.
Œuvre de l’Eglise catholique – la Conférence épiscopale ivoirienne est partie prenante – l’établissement sera confié à une communauté catholique. Les premiers hôpitaux dans le monde étaient fondés par des religieux Johannites. Cette fois, nous nous adresserons à la communauté des Pères Camilliens, spécialisés dans la gestion et la maintenance des hôpitaux. Ils en dirigent des dizaines dans le monde entier. Autour de cet hôpital, il y a aura encore deux Facultés, l’une de médecine et l’autre de pharmacie, et une école d’infirmières. L’Eglise participe à ces projets.
La Basilique voulue par feu le président Félix Houphouët-Boigny et offerte à l’Eglise catholique devient ainsi un pôle de développement pour la nouvelle capitale politique ivoirienne. De son vivant, le président ivoirien a fait vendre sa collection de tableaux de maîtres pour financer la construction de l’hôpital…
APIC: Vous remettez en cause, à cette occasion, la vision «rationnelle» et les «pauvretés» des pays du Nord ?
Cardinal Agré: Certainement, car vous avez aussi à recevoir des gens du Sud. Nous sommes ouverts à la collaboration avec le Nord, à condition que cela ne soit pas à sens unique. Nous voulons des relations basées sur le partenariat. Je pense que la parole de Dieu la plus forte, à part «Le Verbe s’est fait chair…», c’est la Parole de Jésus qui dit: «Bienheureux les pauvres, les pauvres du cœur, les pauvres en esprit, car ils vont découvrir Dieu!» Le jour où un Européen, ou un Américain, se dira: «Je n’ai pas tout, je ne sais pas tout», il se fera pauvre, il deviendra vulnérable, il deviendra ouvert. Alors la Parole l’interpellera pour qu’il baisse pavillon.
Le partenaire, ce n’est pas celui qui donne toujours. Il faut enlever ce complexe de donateur et se mettre en esprit de pauvreté pour accepter de recevoir. C’est ce phénomène de va et vient qui créé une tension spirituelle, donc une ascèse qui peut faire des gens heureux même dans les pays dits développés. Si on n’a pas cette ascèse dans les rapports avec les gens du Sud – et cela vaut pour l’évangélisation! – , on n’est qu’un éléphant dans un jardin: on écrase tout. Celui qui vient en frère pour écouter (aussi les silences…) et parler ensuite seulement, celui-là sera bien reçu.
APIC: Malgré nos richesses, il nous manque aussi quelque chose…
Cardinal Agré: C’est clair, vous avez des biens matériels en abondance et pourtant votre taux de suicides est très élevé. Je rencontre une pauvreté spirituelle éclatante quand je viens en Europe ou quand je visite les Etats-Unis. Les médias de vos pays véhiculent souvent une vision négative, pessimiste. Dans les sociétés industrialisée domine une sorte de «culture de la mort». Les chrétiens sont appelés à y opposer une «culture de la vie».
A Lourdes, je rencontre souvent des jeunes qui expriment ce mal être et ce vide, qui débouchent sur la violence et le suicide. Ils me disent qu’ils aimeraient tout casser pour tout reprendre à zéro. C’est une expression de pauvreté et de vide qu’ils veulent remplir. Des jeunes participants aux Journées Mondiales de la Jeunesse qui ont rencontré des jeunes Africains m’ont dit: «On a découvert un monde plus jeune, ils n’ont rien et ils sont heureux; c’est peut-être aussi le signe que notre monde doit réviser son credo et revoir ses valeurs…»
APIC: «Annoncer la Parole de Dieu pour faire face au désespoir ambiant» et à la corruption, tel est votre programme ?
Cardinal Agré: C’est clair: il faut annoncer la Parole de Dieu qui doit nous faire entrer dans le 3ème millénaire. C’est seulement cette parole qui pourra nous aider à faire face au désespoir ambiant. Il faut annoncer la Parole notamment par la catéchèse, en constituant et en formant des communautés solides. L’Eglise joue un rôle important dans la société ivoirienne. Elle a publié récemment un livre intitulé «Le chrétien face à la politique», dans lequel les évêques expliquent aux fidèles comment les hommes politiques doivent se comporter.
Il nous faut le faire souvent fortement et parfois même avec menace, ce qui demande beaucoup d’humilité. Mais nous ne pouvons pas ne pas dénoncer ! C’est notre unique moyen de réagir face à la corruption et aux dérives politiques que notre pays rencontre. Il faut que les chrétiens apprennent à aimer la politique. Et pour cela, nous devons former les laïcs professionnellement pour les rendre capables de travailler pour la justice et la paix dans la société africaine. Dans cet objectif, nous sommes actuellement sur un projet de création d’une Université catholique à Abidjan.
APIC: L’Afrique a des défis spécifiques à relever…
Cardinal Agré: Nous avons des défis gigantesques à relever en Afrique, en premier lieu la pauvreté de nos peuples: notre continent ne compte que pour quelques pour-cent dans l’économie mondiale. Comment peut-on arriver à faire manger nos peuples, à les habiller, les héberger et les éduquer décemment ? Dans nos pays, l’Eglise ne peut pas ne pas avoir une parole sur ces réalités.
Nos pays, à l’heure de la globalisation et de la mondialisation, sont exposés sans défense à l’expansion culturelle et économique des pays développés. Nous sommes comme le cheval et le cavalier. Nous sommes le cheval et c’est toujours le cavalier qui conduit. Si les Américains et les Européens ne sont pas humbles à notre égard, la mondialisation sera pour nous une camisole de force imposée et appauvrissante. C’est déjà le cas.
L’Eglise ne peut rester en dehors de cette réalité et doit interpeller les acteurs pour changer la manière de voir: la vôtre, mais également la nôtre. Nous souffrons de graves handicaps, comme les guerres qui ensanglantent nos pays. Mais souvent, pour mener ces guerres, les puissances extra-continentales et les transnationales – pensons à Elf – utilisent les gens sur place, leur fournissent les armes en contrepartie de l’exploitation de matières premières…Maintenant, nombre d’Africains se rendent compte de cette manipulation, mais il y a toujours l’appât du gain – la perspective du compte en banque en Suisse! – , l’égoïsme et la soif du pouvoir.
APIC: Vous dénoncez les complicités locales dans l’exploitation de l’Afrique.
Cardinal Agré: Il est évident que l’exploitation de nos peuples ne serait pas aussi facile s’il n’y avait pas une connivence de la part de certains secteurs nationaux. En Afrique, nous devons nous aussi faire notre autocritique: il n’y a pas de corrupteurs sans corrompus! Nous pensons que l’Eglise doit continuer à parler d’éthique et à remuer les consciences.
Si un pays n’a pas de gens éduqués à respecter les autres et à promouvoir le bien commun, il ne peut pas se développer. C’est l’homme d’abord qu’il faut convertir. Ce défi concerne l’Eglise universelle: les grands décideurs économiques et financiers ne sont-ils pas souvent des chrétiens ? Sont-ils vraiment convertis, la Parole de Dieu les interpelle-t-elle ? Ou bien ont-ils deux costumes, l’un pour aller à la messe, et l’autre dans le domaine des affaires. Aujourd’hui, la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International, se rendent compte que les politiques d’ajustements structurels ont des effets désastreux sur les pauvres. Les Eglises le disaient depuis longtemps: cela ne marchera pas parce que l’homme a été oublié dans ce concept théorique. Ils se sont moqués de nous, et aujourd’hui, ils avouent qu’ils ont échoué lamentablement. (apic/be)




