Apic interview – 40 ans après le Concile (II)
Le Concile Vatican II s’est conclu le 8 décembre 1965. A l’occasion de ce 40e anniversaire, l’Apic a demandé à une dizaine de témoins de cette époque de livrer leurs souvenirs et de décrire les changements qui ont marqué la vie de l’Eglise catholique. Deuxième volet de cette série d’interviews avec Gérald Crausaz, responsable de la formation des adultes pour l’Eglise catholique dans le canton de Fribourg.
Fribourg: Gérald Crausaz décrit l’engouement qui a marqué la période conciliaire
Tout s’ouvrait, mais tout butait en même temps sur la tradition
Bernard Bovigny, agence Apic
Fribourg, 11 octobre 2005 (Apic) Marié, père de deux enfants adultes, Gérald Crausaz a vécu la fin de Vatican II comme novice chez les Missionnaires de St-François de Sales. «On s’arrachait les décrets conciliaires et on se les échangeait», se rappelle l’ancien directeur du Centre catéchétique fribourgeois.
L’engagement professionnel des laïcs dans l’Eglise doit davantage à la crise des vocations au tournant des années 60 / 70 qu’à Vatican II lui- même, affirme entre autres Gérald Crausaz, témoin direct de l’incompréhension d’une bonne partie du clergé.
Apic: Que faisiez-vous en décembre 1965?
Gérald Crausaz: Ce thème du Concile me rappelle des souvenirs très forts. Cela faisait deux mois et demi que j’avais prononcé des voeux temporaires chez les Missionnaires de St- François de Sales à Fribourg, en même temps que cinq autres jeunes. Je venais de commencer mes deux années de philosophie à l’Université de Fribourg, qui étaient suivies de quatre années de théologie. Nous vivions alors une époque d’engouement pour le Concile. Les décrets tombaient, mais les cours se donnaient toujours en latin, avec un bref résumé en français durant les dix dernières minutes. Il fallait s’accrocher!
Tout l’enseignement était ex-cathedra. Les cours étaient donnés par des dominicains, selon un rite qui semblait immuable. D’un côté, nous vivions une ambiance d’investissement total pour une formation en vue de la prêtrise, mais d’autre part, nous appelions de tous nos voeux pour que les choses changent.
Apic: Quels autres souvenirs gardez-vous de cette époque conciliaire?
G.C: Je me souviens que tout s’ouvrait devant moi, mais que tout butait en même temps sur la tradition. Par exemple, avec les cinq autres scholastiques, nous avions demandé de ne pas porter la soutane, comme le permettait Vatican II. Ce vêtement peu pratique se prenait dans les rayons lorsque nous nous déplacions en vélo. Mais cela n’a été possible qu’au printemps suivant. Au sujet de l’abandon de la soutane, il régnait en Eglise une ambiance de «Qui osera faire le pas en premier?»
Mais même ce qui semblait impossible redevenait possible. Ce ne devait être qu’une question de temps. On s’arrachait alors les textes du Concile, rédigés dans des éditions provisoires. On se les échangeait et on les lisait avec un engouement incroyable.
Apic: L’engagement professionnel de laïcs en Suisse est sans doute un des fruits du Concile …
G.C: Non, du moins pas directement. Je n’ai pas souvenir d’un laïc engagé en pastorale à cette époque. Cela va venir, sur Fribourg, avec Louis Peiry en catéchèse des adultes au tout début des années 70. Pour ma part, cela date de 1973, également en catéchèse. C’est dans ce domaine que les laïcs étaient engagés. Surtout pour palier au manque de prêtres, provoqué par la crise des vocations à la fin des années 60. En clair, ce n’est pas Vatican II qui a ouvert la porte à l’engagement des laïcs en Suisse, mais le manque de prêtres. Les séminaires se sont vidés au tournant des années 60 / 70 et cela a provoqué un vide au niveau des forces pastorales.
Apic: L’engagement des laïcs a dû alors rencontrer beaucoup d’incompréhensions …
G.C: C’est vrai. Mais dès le départ, les laïcs engagés en pastorale se sont dits: «Nous ne pouvons pas mener certaines tâches comme les prêtres sans se former en pastorale». Et cela nous motivait pour accomplir une formation supplémentaire, à Paris ou ailleurs.
Apic: Aviez-vous senti de l’opposition du côté du clergé?
G.C: De l’opposition, mais surtout du jugement. J’étais en possession de deux licences, en théologie et en pastorale catéchétique, mais je n’étais pas apte à travailler en pastorale, selon bon nombre de prêtres. Il fallait constamment donner des preuves et se positionner théologiquement pour être reconnu.
«Le laïc ne sait pas. Le laïc est objet de l’enseignement de l’Eglise». Ce schéma de pensée, qui n’est d’ailleurs pas encore totalement brisé, souligne la prédominance du pouvoir sacerdotal sur les compétences personnelles.
Autre résistance que j’ai observée à mes débuts en catéchèse: les finances. On veut bien des laïcs, mais pas en vue d’un salaire. Les paroisses rechignaient à payer. Elles nous considéraient comme des bénévoles. En 1974, j’avais préparé 70 enfants à la confirmation à la paroisse de Villars-sur-Glâne. Je n’ai pas été sollicité pour co-animer la célébration. Je n’ai pas non plus été invité aux festivités qui ont suivi entre les trois prêtres et le Conseil de paroisse. Cependant, l’évêque a répondu favorablement à ma demande en priant le Conseil de paroisse d’accepter ma demande d’engagement rémunéré. Ce fut mon premier engagement salarié à 50% au service de l’Eglise.
Apic: Si un concile devait se tenir maintenant, quels thèmes devrait-il aborder en priorité?
G.C: Je vois deux thèmes importants. D’abord la question du gouvernement de l’Eglise. Je souhaite pour ma part un renforcement du rôle des Conférences épiscopales de par le monde – ou par continents – avec une instance de liaison regroupant en fédération les conférences nationales. Avec pour conséquence un affaiblissement de la Curie romaine. Mais avec Jean Paul II, nous avons plutôt assisté au mouvement inverse: un renforcement de la figure du pape.
Ensuite, je souhaite qu’un Concile se montre courageux sur la question des ministères dans l’Eglise et revoie les conditions d’accès au sacerdoce. Je pense en particulier à la place de la femme dans l’Eglise. Dans les autres domaines de la société, elle peut accéder à tous les postes importants. Seule l’Eglise lui barre l’accès à des fonctions importantes. (apic/bb)




