Tokyo: Rencontre avec le directeur de l’Institut Oriens pour la recherche religieuse

Apic Interview

Jean-Pierre Mukengeshayi Matata,missionnaire congolais au Japon

Jacques Berset, agence Apic

Accra/Tokyo, 7 novembre 2005 (Apic) Le Japon ne compte, sur 127 millions d’habitants, qu’un million de chrétiens, dont plus de la moitié d’étrangers. Etre missionnaire catholique dans l’empire du Soleil levant n’est déjà pas banal. Mais débarquer dans un tel univers culturel quand on vient d’Afrique. C’est pourtant ce qu’a fait, un 1er mars 1988, le Congolais Jean-Pierre Mukengeshayi Matata. Notre interview.

Prêtre de la Congrégation du Coeur Immaculé de Marie (CICM), les Missionnaires de Scheut, Mukengeshayi Matata est né en 1960 à Kananga, chef lieu de la province du Kasaï occidental, en République démocratique du Congo. Débarqué au Japon il y a plus de 17 ans, il est depuis 1998 directeur de l’Institut Oriens pour la recherche religieuse, situé dans l’arrondissement de Setagaya-ku, à Tokyo. L’Institut produit des manuels pour les 16 diocèses du Japon. Jean-Pierre Matata, qui se veut un pont entre la culture chrétienne et la culture japonaise, est également président de la Région d’Asie de l’Est de l’UCIP, l’Union catholique internationale de la presse, dont le siège est à Genève.

Apic: Un missionnaire congolais à Tokyo, ce n’est pas banal.

J.-P. Matata: En effet, nous étions le premier groupe de Noirs à être envoyés en Asie; nous étions trois en ce temps-là. J’avais d’abord étudié au petit séminaire de Kananga, puis poursuivi mes études de philosophie au philosophat St-Augustin de Kinshasa. Après 3 années de théologie au Cameroun, j’ai finalement terminé mon agrégation à l’Université des jésuites Sophia, à Tokyo, en 1995.

J’y ai fait également des études de pédagogie pour pouvoir enseigner à des collégiens, et une agrégation pour enseigner à l’Université. Auparavant, à mon arrivée au Japon, j’avais fait deux années d’étude de langue en japonais, ce qui m’a permis d’approcher aussi l’histoire et le droit japonais. Lors de mon travail de licence, j’ai réalisé une étude comparative du shintoïsme et du christianisme, notamment sur la question du salut. En fait, j’ai découvert que le shintoïsme, la religion la plus ancienne du Japon (shint?, littéralement, veut dire la voie du divin), ne connaît pas une telle notion: il y a seulement une notion de bonheur.

Apic: L’Institut Oriens pour la recherche religieuse, que vous dirigez, est né du besoin de mieux comprendre le Japon, son histoire, sa culture et ses religions.

J.-P. Matata: En effet, l’Institut a été fondé en 1959 par un missionnaire belge, le Père Joseph Spae, que je considère comme un vrai génie. Le Père Spae (1913-1989) (*) a travaillé longtemps en Chine, tout en s’intéressant aux études du philosophe japonais Ito Jinsai, dont les idées étaient proches de celles du fameux missionnaire jésuite en Chine, Matteo Ricci (1552-1610). C’est d’ailleurs pour cela que le Père Spae est venu étudier au Japon, avant de se réfugier aux Etats-Unis pendant la période de la guerre.

A son retour, au lendemain de la guerre, il devient directeur de l’Association pour l’évangélisation au Japon. Il s’aperçoit vite qu’il faut créer un institut de recherches sur les religions orientales pour comprendre d’abord le Japon avant de l’évangéliser.

Notre Institut Oriens pour la recherche religieuse a pour but premier l’évangélisation à travers la presse écrite et les médias en général, ainsi que l’étude des religions et de la culture japonaises. On propose une première évangélisation par le biais de cours par correspondance, car les gens n’ont pas forcément accès à nos églises. L’Institut mène aussi une recherche scientifique basée sur un dialogue interreligieux entre religions orientales et religion catholique. On continue ainsi l’oeuvre du Père Spae.

Apic: Il ne semble pas évident d’être catholique tout en restant Japonais.

J.-P. Matata: L’ère Meiji – la période historique située entre 1868 et 1912, qui signifie gouvernement éclairé – a fixé la façon de vivre du Japon vis-à-vis de l’Occident, en essayant de façonner la culture purement japonaise dans le moule de la technologie occidentale. Des Japonais ont alors étudié à l’étranger, notamment en Europe et aux Etats-Unis, et c’est à cette époque que le Japon est passé de la féodalité à la modernité. Mais si on prenait alors la technologie occidentale, pas question d’adopter la philosophie occidentale, il fallait garder l’âme japonaise.

A l’époque, les gens ont défini le christianisme: ils en ont fait une affaire personnelle et individuelle. Devenir chrétien, c’était l’individu qui se soustrayait de la communauté. La religion des Japonais, en fait, c’est simplement être Japonais. Mais aujourd’hui, avec le développement et la modernisation à outrance, le pays a besoin d’une philosophie. On cherche constamment des réponses aux questions du présent. Certes, les Japonais ont beaucoup de respect pour le christianisme, mais ils ne s’y retrouvent pas. Il y a trop de logique dans notre foi.

Apic: La foi chrétienne leur semble trop intellectuelle ?

J.-P. Matata: Les Japonais se sentent mal à l’aise face à cette logique abondante de dogmes que l’on trouve dans le christianisme. Beaucoup récusent le christianisme car ils pensent que c’est une religion cérébrale.

Notre Institut analyse tous ces problèmes, publie des ouvrages de vulgarisation. Ainsi la plupart des manuels utilisés par l’Eglise catholique japonaise, notamment en matière liturgique et catéchétique, sont réalisés chez nous. Notre staff compte une dizaine de collaborateurs permanents, mais en tout une quarantaine de personnes collaborent au sein de l’Institut, essentiellement des laïcs.

Apic: Vous êtes également très engagés dans le dialogue avec les autres religions?

J.-P. Matata: Au Japon, les religions ne se font pas la guerre. Nous ne nous rencontrons pas pour traiter en premier lieu de nos différences, mais pour échanger sur les problèmes concrets du Japon. Cela peut concerner la religion, mais on parle aussi des problèmes de la jeunesse, de la politique du pays.

L’Institut fournit également des livres sur l’éthique sociale, car c’est une question encore peu abordée dans ce pays. Le Japon est un pays très développé, il fait face par exemple à des problèmes de bioéthique, comme la fécondation in vitro ou les transplantations humaines.

Comme nous sommes dans un pays où la pensée bouddhique est importante, ces questions posent un problème sérieux, à cause de la croyance en la réincarnation et le culte des ancêtres.

Quand quelqu’un meurt, il va renaître. Peut-on dans ce cas prendre son coeur ou son poumon pour sauver quelqu’un d’autre, au risque de le mutiler et de le rendre malheureux dans l’au-delà ? Va-t-il alors renaître sans coeur, sans poumon ? Le gouvernement japonais essaie de trouver des modes de faire face à ces problèmes.

Apic: Si les catholiques japonais sont peu nombreux, ils semblent très vivants.

J.-P. Matata: Ce sont effectivement des chrétiens de très haute qualité, très vivants. Ils sont chrétiens par choix, pas par héritage, sauf peut-être un peu à Nagasaki, où la présence chrétienne est ancienne. Pour la plupart des Japonais, être chrétien est un choix personnel, souvent le fait de gens formés. Il faut de toute façon du courage à un Japonais pour quitter sa religion traditionnelle et devenir chrétien, car il abandonne tout son environnement pour rejoindre une communauté d’étrangers. Mais il fait alors un choix d’adulte, et je n’ai pas trouvé ailleurs autant de cours de formation chrétienne qu’au Japon. Ici, on n’a pas affaire au christianisme de la masse, au christianisme sociologique. C’est un choix personnel, avec le risque que cela ne devienne une religion d’élite. JB

Encadré

L’oeuvre du Père Joseph Spae

L’Institut Oriens pour la recherche religieuse a été fondé à Tokyo en 1959 par le Père Joseph Spae, un missionnaire de Scheut. Il est dirigé encore aujourd’hui par des membres de cette congrégation. L’Institut a eu pour souci principal les problèmes de la catéchèse au service de la communauté catholique du Japon. L’étude des religions japonaises s’est développée comme un secteur de sa recherche catéchétique et l’Institut a travaillé activement à promouvoir le dialogue entre croyants. A côté du matériel catéchétique édité par l’Institut en japonais, une de ses publications les plus connues est le «Japan Mission Bulletin», périodique autrefois bilingue, aujourd’hui rédigé uniquement en anglais. Depuis 1985, il porte le nom de «Japan Mission Journal».

Un deuxième institut catholique, l’»Institut pour l’étude des religions orientales» de l’Université jésuite Sophia à Tokyo, a été fondé en 1970 comme aboutissement naturel d’années de recherches sur le bouddhisme menées par différents savants jésuites comme les Pères Enomiya Lasalle et Heinrich Dumoulin. Cet institut a grandement contribué au dialogue entre bouddhistes et chrétiens par une série de conférences annuelles faites par des bouddhistes, des chrétiens et des responsables ou universitaires d’autres religions.

L’»Institut Nanzan pour la religion et la culture», fondé en 1975, est relié à l’Université Nanzan dirigée par les Missionnaires de la Société du Verbe Divin. Il vise à trouver des bases pour l’étude et le dialogue en embrassant tous les aspects de la culture japonaise, la religion populaire aussi bien que les religions établies, la philosophie et la théologie. Depuis 1977, ces trois instituts chrétiens ont formé une association appelée «Ecumenical Group for the Study of Interfaith Dialogue» (EGSID), soit «Groupe oecuménique d’études du dialogue entre croyants». JB

(*) Joseph Spae, docteur en langues et philosophie orientales, a vécu au Japon dès 1938, où il s’est engagé dans le dialogue bouddhistes-chrétiens. Il a écrit des ouvrages comme «La Chine et l’Eglise: Réconciliation ?» et «Les Chrétiens vus du Japon» (publiés au Cerf)

Des photos du Père Jean-Pierre Mukengeshayi Matata peuvent être commandées à l’agence Apic tél 026 426 48 01 fax 026 426 48 00 courriel: jacques.berset@kipa-apic.ch (apic/be)

7 novembre 2005 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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APIC – Interview

Entretien avec Aleida Guevara, la fille du mythique «Che»

Les événements d’Irak apportent de l’eau au moulin de Cuba

Par Pierre Rottet, de l’Agence Apic

Fribourg, 26 mars 2003 (Apic) Fille du mythique «Che», Aleida Guevara, Cubaine de 42 ans, s’est posée quelques jours sur sol suisse pour venir défendre le sort de cinq Cubains emprisonnés à perpétuité aux Etats-Unis. L’Apic l’a rencontrée, pour parler de l’actualité immédiate, avec la guerre en Irak, mais aussi de ce qui reste du légendaire combat de son père, dans une Amérique latine soumise à la politique néolibérale. Interview

Aleida, pédiatre, évoque les souvenirs qui lui restent de son père. Elle annonce par ailleurs qu’une Commission cubaine récemment mise en place tentera de contrôler que l’effigie du «Che», vendue tous azimuts dans le monde, ne soit pas dénaturée, ni récupérée.

Apic: Que vous inspirent les événements en Irak, d’autant que Cuba a toujours qualifié les Etats-Unis d’»impérialistes».

A. Guevara: L’humanité vit aujourd’hui un moment particulièrement dangereux. Les pays pauvres et en développement ont tout à redouter de ce qui se passe. Malheur à qui ne marchera pas avec Washington désormais. Les Etats-Unis disent combattre le terrorisme international? N’est-ce pas également du terrorisme que d’imposer un embargo à Cuba depuis 44 ans, et de soumettre notre pays à des agressions perpétuelles?

Apic: Comment les Cubains vivent cela, et avec quelle inquiétude pour l’avenir?

A. Guevara: Cela fait des années déjà que nous dénonçons devant les organisations internationales la politique américaine contre nous. Sans beaucoup de succès, j’admets, car nombre de celles-ci nous ont ignorés.

Apic: La poussée du néolibéralisme en Amérique latine laisse sur le carreau des millions de pauvres. Bien plus qu’il n’y en avait lors de l’assassinat du Che. Que reste-t-il de son combat, 36 ans après? Avec le recul, et pour la petite fille que vous étiez alors, votre papa n’est-il pas mort pour rien?

A. Guevara: Dans notre famille, nous avons une admiration extraordinaire pour lui et pour son action. Il nous a légué son idéal. Ces dernières années ont laissé entrevoir un réveil de cette conscience sociale. Elle n’a peut-être pas pris l’ampleur ni les chemins que nous avons espérés, avec un travail en profondeur des forces de gauche, des mouvements syndicaux. Mais le désespoir dans lequel les peuples latinos américains sont aujourd’hui forcés de vivre à cause du néolibéralisme qui ne leur laisse pas d’autres alternatives que de réveiller cette conscience. Car un jour se posera la question: mourir de faim ou mourir en tentant de faire changer la réalité. Est-ce le fait que je sois une femme éduquée à Cuba, dans une société socialiste, médecin et au bénéfice d’un certain niveau culturel, qui me fait dire cela? Mes nombreux voyages en Amérique latine montrent que tel n’est pas le cas. Et que les réalités sociales amènent forcément les gens à lutter. Je me souviens d’une Brésilienne, du Mouvement des Sans Terre, sans doute analphabète: elle est morte en défendant son droit à la terre. Elle n’était pourtant pas «imprégnée» de mon idéologie.

Apic: Une raison, selon vous, pour que l’image du Che demeure présente?

A. Guevara: Le symbole du Che reste vivant, parce que les problèmes sociaux n’ont pas été résolus: la faim, la pauvreté, le manque de travail, la maladie et l’exploitation demeurent, au même titre que le désir d’être puissant. Au-delà de la culture et de l’idéologie, l’être humain existe avec ses limites, surtout sa capacité à supporter l’insupportable et la douleur a largement été dépassée. Or, force est de constater que l’Amérique latine conduit ses peuples à ces limites, après plus de 20 ans de politique néolibérale.

Apic: Même au prix du sang. Votre père qui menait une lutte armée n’était pas précisément un pacifiste. La violence, est-ce une fatalité en Amérique latine?

A. Guevara: Mon père était de nature pacifiste. Mais pour tenter de changer la réalité quotidienne des pauvres, les pouvoirs ne laissent malheureusement souvent pas d’autre alternative que la rébellion. L’injustice faite au peuple est la pire des violences. Le Che a toujours été aux côtés des plus humbles. Il est mort à 39 ans parce qu’il est allé au bout de son engagement, et qu’il ne pouvait supporter qu’une puissance étrangère impose sa loi. Sa préoccupation n’a jamais été autant d’actualité. La violence, il faut certes chercher à la bannir. Ce n’est ni simple ni facile.

Apic: Le Che a été assassiné en Bolivie en 1967. vous avez 42 ans, votre père en aurait 75 cette année, quels souvenirs vous reste-t-il de lui?

A. Guevara: Celui d’un homme qui aimait la vie, qui était attaché à sa famille. Un homme en éternel mouvement qui joignait le geste à la parole. On le suivait parce qu’il était aimé. Au moment des événements de 67, j’ai eu la chance, avec mes frères et soeurs, de pouvoir compter avec l’immense aide d’une femme exceptionnelle, ma mère, qui m’a appris à aimer et à respecter mon papa. Notre mère nous a aussi appris à mieux le connaître, à mieux cerner son action, la comprendre. Je suis certes la fille d’un homme qui a eu une vision fabuleuse de l’Amérique latine, de laquelle je me nourris, mais il n’en demeure pas moins qu’avant d’être la fille du Che Guevara, je suis la fille du peuple cubain.

Apic: Est-ce une responsabilité que d’être la fille du Che, à Cuba?

A. Guevara: Oui, sentimentalement parlant. Je répondrai toujours présente aux côtés de mes «compañeros», qui m’ont donné le plus beau, leur amour. Le jour où je me suis rendue en Angola comme pédiatre, je me suis sentie la femme la plus grande de cet univers, tout simplement parce que j’étais une Cubaine qui payait un tout petit peu la dette que j’avais avec l’humanité et avec ce continent.

Apic: Les Américains, et avec eux sans doute d’autres pays occidentaux, attendent de voir disparaître Fidel Castro. Et avec lui son régime.

A. Guevara: En 1965, lorsque Che Guevara laisse Cuba, il s’en va avec la conviction que le processus révolutionnaire ne peut faire marche arrière. Depuis lors, les Cubains ont été contraints de faire face aux situations les plus difficiles. De plus, le peuple a mûri politiquement. Il s’est cultivé. Cette marche n’a pas de raison de s’arrêter. Fidel Castro est certes irremplaçable, unique, il n’en demeure pas moins que le processus révolutionnaire cubain n’est pas Castro. C’est le peuple de ce pays. Il serait naïf de croire que ce même peuple résiste depuis tant d’années aux tensions infligées de l’extérieur parce qu’il existe un homme de sa trempe. S’il le fait, c’est en raison de sa conviction, de son sens politique. Ce qui veut dire que nous avons préparé beaucoup d’hommes et de femmes, capables de poursuivre le travail, dans la ligne choisie par le peuple. Il n’y a pas d’alternative.

Apic: Pas même celle de laisser l’opposition se manifester, après les arrestations de dissidents?

A. Guevara: En supposant que nous décidions de changer de système, que pourrions-nous rencontrer? Revenir à ce qu’était Cuba il y a 44 ans, c’est- à-dire un bordel pour riches américains, un pays aux mains de ces derniers, y compris avec les meilleures terres et toutes les richesses? C’est ce que cherchent précisément à favoriser les dissidents dont vous parlez. Cela, le peuple cubain ne le veut pas. Il a appris à vivre avec dignité. Un blocus est décrété contre nous, la Banque Mondiale ne nous donne aucun crédit, le FMI pas un sou, que peuvent-ils nous enlever, ceux qui rêvent de nous voir disparaître? Ils n’ont aucun moyen de faire pression sur nous.

Apic: Ni pour demander un peu de démocratie dans l’île?

A. Guevara: De quelle démocratie parlez-vous? Le peuple n’a plus confiance dans les mécanismes appelés démocratiques. Il en a si peu, d’ailleurs, qu’il ne va même plus aux urnes. Et pourquoi irait-il, après des élections à chaque fois tronquées, truquées et faussées en Amérique latine? Sans parler des promesses faites par les partis, jamais tenues. Et là j’y inclus ce qui s’est passé à l’époque, au Nicaragua, avec le sandinisme. Indépendamment des problèmes provoqués par la Contra, appuyée par Washington, il faut reconnaître que de nombreuses et importantes erreurs ont été commises. Lorsque la gauche arrive au pouvoir, qu’elle l’exerce sans parvenir à tenir les promesses, quand cette gauche devient un parti de plus dans le pays, l’effet sur les populations est pire encore. C’est là que le peuple perd le peu d’espoir mis dans ce qui avait l’apparence d’une démocratie. Cela dit, les Etats-Unis ont tout fait pour empêcher que ne se développe ailleurs en Amérique latine un autre Cuba. C’est aussi ce qui a amené les Américains à décréter un embargo sur l’île, pour tenter de provoquer la misère et pousser les Cubains à la révolte. Cela fait quatre décennies qu’ils sanctionnent l’exemple que nous sommes aux yeux des opinions. Les Américains défendent la démocratie, mais celle qu’ils peuvent téléguider, manoeuvrer, corrompre, sinon. Salvador Allende au Chili, pourtant élu démocratiquement, a été assassiné. Les tentatives de coup d’Etat contre Chavez, au Venezuela, lui aussi élu démocratiquement, est un autre exemple.

Apic: Depuis belle lurette déjà on assiste à une explosion tous azimuts de la commercialisation de l’effigie du Che. Pas toujours pour la «bonne cause», pour ne pas dire à l’encontre?

A. Guevara: Cela pourrait changer, je vous l’apprends. Il ne s’agit cependant pas tellement de faire payer des droits. Mais si tel était le cas, ces droits reviendraient aux gens parmi les plus humbles, plus encore que pour le peuple cubain. Une Commission vient en effet d’être mise en place à Cuba. Elle sera chargée de s’assurer que l’image du Che soit respectée dans le monde, et non utilisée pour n’importe quelle cause, et d’éviter qu’elle ne devienne une offense à l’idéal de mon père. Cette commission aura aussi pour travail de se doter des moyens pour empêcher que l’effigie du Che ne soit brandie de manière dégradante. C’est à cela que nous travaillons actuellement, à travers le centre d’étude «Che Guevara» à La Havane. Des avocats et des organismes ont été saisis. Nous savons que ce sera très difficile, la procédure sera longue et compliquée selon les pays. Cela n’enlève rien que notre but est aujourd’hui d’exiger le respect de nos droits en la matière.

A. Guevara: Pourquoi avoir tellement tardé à envisager des mesures?

A. Guevara: Je dois à la vérité dire que cela ne nous était pas apparu aussi important auparavant. Face à l’explosion de l’image du Che, pas toujours bien discernée, nous avons été dans l’obligation de réagir. Il ne faut toutefois pas perdre de vue la partie positive de cette utilisation. Si un jeune achète un béret, un T- shirt, ou une bannière à l’effigie du Che, d’une manière ou d’une autre, il se demandera qui il était, quelle était la nature de son idéal, de son combat. En d’autres termes, l’utilisation de cette image nourrira sa réflexion. Une réflexion utile pour Cuba et les hommes honnêtes dans ce monde. Il n’y a pas si longtemps, des adolescents portugais protestaient à Lisbonne devant leur école. L’un d’eux portait un calicot à l’effigie du Che. A la question d’un journaliste sur la raison de ce symbole, le jeune homme lui a répondu «Comme le Che Guevara, nous allons lutter jusqu’à la victoire.» Le gamin avait 14 ans, tout au plus. Un espoir, à l’heure où le monde est en danger en raison des événements que l’on connaît. Une manière comme une autre pour mon père d’être encore et toujours présent, bien au-delà de la mort.

Apic: Si je vous dit «Lula», l’actuel président brésilien, élu par la gauche de ce pays?

A. Guevara: Lula? Un petit oasis dans ce désert social. A mes yeux, il ne parviendra malheureusement pas à faire de grands changements au Brésil. Quoi qu’il en soit, il a été plébiscité par une grande majorité. Ce qui est important. Les gens peuvent effectivement voir en lui une alternative possible.

Apic: Et Bush ou Saddam Hussein?

A. Guevara: Ce que je sais du second nommé m’a été rapporté par les médias internationaux. les mêmes qui dénigrent Cuba et qui manipulent l’opinion, sans être à un mensonge près. En revanche, je sais de quoi est fait le premier, car le peuple cubain vit dans sa chair les conséquences de sa politique, déjà appliquée par ses prédécesseurs. PR

Encadré

Le cercle de Miami

Depuis des années, la Floride, et en particulier Miami, passe pour être le carrefour obligé des Cubains en exil, les dissidents d’un régime qui rêvent d’un retour de l’île telle qu’elle était avant la révolution, commente Aleida Guevara, maman de deux filles de 12 et 14 ans, «mes trésors personnels». Elle est venue en Suisse défendre devant la Commission des droits de l’homme de l’ONU, à Genève, la cause de cinq Cubains prisonniers dans plusieurs villes des Etats-Unis. Tous ont été condamnés à la prison à perpétuité. Deux d’entre eux ont écopé de la double perpétuité, pour avoir tenté d’infiltrer les groupes anti-Castristes pour le compte du gouvernement de la Havane. Du renseignement en d’autres termes. «Avec l’aide de ces milieux cubains à Miami, et d’autres appuis infiltrés à Cuba, la CIA tente de fomenter des troubles suffisamment importants pour distraire l’opinion publique. Cela fait maintenant cinq ans que mes compatriotes ont été jugés, relève la fille du Che. Pour autant, Cuba demande la réouverture du procès, avec d’autres juges, capables de résister aux pressions». Depuis le 4 mars dernier, affirme Aleida Guevara, les cinq prisonniers ont été placés dans des cachots complètement isolés. Sans possibilité de voir le jour. «Ni les familles ni les épouses n’ont été autorisées à les voir, et cela dure depuis 5 ans maintenant». (apic/pr)

26 mars 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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