Apic interview – 40 ans après le Concile (VI)
Le Concile Vatican II s’est conclu le 8 décembre 1965. A l’occasion de ce 40e anniversaire, l’Apic a demandé à une dizaine de témoins de cette époque de livrer leurs souvenirs et de décrire les changements qui ont marqué la vie de l’Eglise catholique. Sixième volet de cette série d’interviews avec Noël Ruffieux, ancien député et candidat au Conseil d’Etat fribourgeois, qui analyse l’impact du Concile sur la vie politique en Suisse.
Fribourg: Le Concile a incité les chrétiens à se lancer en politique
La fin de la lune de miel entre l’Eglise catholique et le PDC
Bernard Bovigny, agence Apic
Fribourg, novembre 2005 (Apic) Vatican II a incité les chrétiens à se lancer en politique, mais provoqué chez les catholiques une grande dispersion dans leur engagement. En Suisse, le Concile a marqué la fin du lien privilégié entre l’Eglise et le Parti conservateur, devenu PDC en 1970, soutient Noël Ruffieux. C’est en cherchant à exprimer sa sensibilité sociale que ce professeur de littérature française et proviseur au Collège Ste-Croix à la retraite s’est engagé avec passion dans le Parti indépendant chrétien social (PICS) qui sortait alors de ses fonts baptismaux.
Agé de 68 ans, Noël Ruffieux est connu pour son engagement durant 21 ans comme responsable laïc de la paroisse orthodoxe de Fribourg. Mais auparavant, ce père de quatre enfants et dix fois grand-père s’est engagé en politique dans le Parti indépendant chrétien social (PICS), devenu par la suite Parti chrétien social (PCS). Il a été élu conseiller général à Fribourg, député au Grand Conseil, puis s’est porté candidat au Conseil d’Etat en 1976. Plus récemment, il a été membre de la Constituante du canton de Fribourg.
Apic: Que faisiez-vous en décembre 1965?
Noël Ruffieux: Avec mon épouse, Monique, nous attendions notre premier enfant. Cet événement, tout comme le fait que nous habitions le quartier ouvrier de l’Auge, où se vivait alors une extraordinaire solidarité, a provoqué en nous une ouverture à un engagement politique. Or, le milieu des enseignants me semblait un monde très clos aux discussions politiques. C’est donc à cette époque-là que j’ai rejoint le PICS. J’étais un chrétien convaincu et pratiquant, et ce parti me semblait le plus cohérent avec le message de l’Evangile.
Apic: Quels souvenirs gardez-vous de cette époque conciliaire?
N.R: Je me souviens d’un grand bouillonnement d’idées, également durant les années qui ont précédé le Concile. Entre 1954 et 1956, je me trouvais près de Paris au séminaire des vocations tardives, en compagnie d’étudiants plus âgés que moi. C’était un milieu très ouvert, où les discussions avaient trait à des sujets comme «la langue vernaculaire», «la messe face au peuple», ou encore les prêtres ouvriers. Nous sentions déjà qu’il devait se passer quelque chose dans l’Eglise. Les lectures de «Au coeur des masses» du Père René Voillaume et des ouvrages du Père Michel Quoist faisaient partie de notre vie de séminaristes.
Lors du Concile, je me souviens d’un climat d’attente, puis de détente dans l’Eglise. Nous avions l’impression que les choses n’étaient pas tout à fait intouchables et que beaucoup de nouveautés devenaient possibles.
L’après-Concile a débouché sur une mission de plusieurs années dans les paroisses du Grand-Fribourg pour la mise en place des conclusions de Vatican II. Mais nous assistions à des blocages et à des sentiments assez mélangés du côté des prêtres. A un religieux français qui nous affirmait lors d’une rencontre: «Je sens que les choses bougent à Fribourg!», un participant avait lancé: «Ah oui? Et dans quel sens?».
Apic: On connaît les changements apportés par le Concile à l’Eglise, mais comment Vatican II a-t-il imprégné la vie politique en Suisse?
N.R: Jusque vers la période du Concile, deux axes un peu contradictoires ont marqué la relation entre l’Eglise catholique et la vie politique. D’un côté, on attendait de l’Eglise un message clair sur les sujets politiques, sur le mode de l’autorité. Mais d’un autre côté, la vie spirituelle et la politique étaient considérés comme deux caissons étanches. «Si c’est du religieux, c’est pas du politique», entendions-nous souvent. Nous avons hérité de cette époque les fameuses «salutations aux autorités civiles, militaires et religieuses» lors des grandes manifestations. L’Eglise catholique était alors considérée comme la gardienne des valeurs morales. Son bras politique était le parti chrétien conservateur (appelé «parti conservateur populaire» au niveau suisse), devenu Parti démocrate chrétien en 1970.
En Europe, nous avons été également marqués par le témoignage de politiciens chrétiens qui cherchaient à rendre leur engagement conforme au message de l’Evangile, comme Robert Schuman ou l’ancien maire de Florence Giorgio La Pira. Ces exemples ont incité d’autres chrétiens à prendre davantage de responsabilités dans la société. De même, des documents du Concile comme «Gaudium et Spes» ont donné l’impression que si nous voulions être fidèles à l’Eglise, nous devions nous engager en politique. L’aura autour de Vatican II et le sentiment de libération qu’il a provoqué ont fait éclater en Suisse le bloc PDC-Eglise catholique. Les fidèles se sont tournés vers des formations politiques très diverses, en fonction de leurs sensibilités: socialistes, PDC, radicaux, . C’est également à cette époque, au tout début des années 60, que des membres du PDC ont trouvé que leur parti n’était pas suffisamment marqué par une sensibilité sociale conforme au message chrétien et ont fondé le PICS (Parti indépendant chrétien social).
Mais je pense que cet éclatement de l’engagement politique des catholiques est davantage lié à une impression générale de libération qu’aux messages de Vatican II.
Apic: Si un Concile se tenait maintenant, quels thèmes devrait-il aborder en priorité?
N.R: Nous distinguons actuellement la vie interne de l’Eglise (»ad intra») et ses rapports au monde (»ad extra»). Un nouveau concile devrait envisager les choses de manière plus globale. Je trouve d’abord que l’Eglise catholique parle beaucoup, mais n’est pas toujours cohérente dans ce qu’elle fait. Le Christ lui-même s’est tout autant exprimé en actes qu’en paroles.
Ensuite, Vatican II a rappelé que l’Eglise est «communion» et non seulement «assemblée». Elle devrait en tirer les conséquences en réaménageant ses structures d’autorité. Le système hiérarchique actuel n’est pas le seul possible qui soit conforme à l’Evangile. L’autorité dans l’Eglise catholique romaine pose problème au niveau oecuménique. Concevoir autrement les relations entre l’Eglise-Mère à Rome et les Eglises locales permettrait d’envisager l’unité des chrétiens comme un objectif historique et non eschatologique. Je suis las d’entendre :»Nous avons l’éternité devant nous pour réaliser l’unité». Je précise que les autres Eglises ont aussi un travail à faire car elles connaissent leurs propres blocages. (apic/bb)




