Apic interview – 40 ans après le Concile (X)
Le Concile Vatican II s’est conclu le 8 décembre 1965. A l’occasion de ce 40e anniversaire, l’Apic a demandé à une dizaine de témoins de cette époque de livrer leurs souvenirs et de décrire les changements qui ont marqué la vie de l’Eglise catholique. Dixième volet de cette série d’interviews avec un témoin direct du Concile, Mgr Pierre Mamie, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg de 1970 à 1995.
Fribourg: Le regard de l’historien Francis Python sur les années post-conciliaires
Des réformes moins rapides que les transformations de la société
Bernard Bovigny, agence Apic
Fribourg, 5 décembre 2005 (Apic) Le Concile et la période de son application ont été marqués par d’importantes transformations sociales: guerre froide, détente, contestations estudiantines, libération sexuelle, puis crise économique des années 70, . L’Eglise, quant à elle, peine à avancer dans ses réformes, estiment bon nombre de catholiques désabusés.
Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Fribourg, Francis Python est un fin connaisseur de l’évolution de l’Eglise catholique durant le 20e siècle. Il a organisé en septembre 2005 un colloque international intitulé «Feu la chrétienté ? Les catholiques dans la société civile après Vatican II».
Apic: Que faisiez-vous en décembre 1965?
Francis Python: J’étais étudiant en 5e année au Collège St-Michel à Fribourg. J’ai été sensibilisé aux travaux du Concile par l’abbé Fernand Carrier, aumônier de la JEC, et dans le cadre de la société d’étudiants «Nuithonia» par l’abbé Albert Menoud, qui était très ouvert à des thèmes comme le pacifisme, le tiers-mondisme ou les questions sociales. Je lisais aussi « Témoignage chrétien » et les chroniques d’Henri Fesquet sur le Concile dans « Le Monde »
Apic: Durant le Concile, il semble que les thèmes des débats aient été peu abordés par les enseignants dans les collèges et dans les séminaires. Des responsables d’Eglise avaient même minimisé les réformes liturgiques. Vatican II faisait-il peur?
F.P: J’ai aussi ressenti ces réticences à parler du Concile dans les cours de religion au Collège. Je dirais que la culture du débat et de la discussion n’était pas répandue dans les milieux ecclésiastiques. Beaucoup de prêtres, marqués par un régime d’Eglise très hiérarchique, étaient désarçonnés. Mais dans les mouvements d’action catholique spécialisée, le débat et la discussion étaient beaucoup plus courants et le thème du Concile était très présent durant toute la décennie 60.
Apic: Les attentes étaient très fortes dans le peuple des fidèles, et notamment parmi les candidats au sacerdoce. Il était temps que l’Eglise se réforme .
F.P: En réalité, les attentes étaient très diversifiées selon les milieux. Dans la plupart des paroisses rurales on n’aspirait pas vraiment à des changements. «On nous change la religion»: tel était le refrain maintes fois entamé par de nombreux fidèles soumis au conformisme de la tradition. Et parmi les candidats au sacerdoce, le cadre rigide de l’Eglise pouvait fortifier les vocations peu assurées.
Dans les milieux d’action catholique, par contre, il est vrai que beaucoup de membres avaient soif de réforme dans cette Eglise très figée. Il convient de préciser que cette époque a été marquée par une série de bouleversements dans la société.
La fin des années 60, qui correspond à la mise en place des décisions du Concile, a vu les révoltes de mai 68 et la généralisation de l’utilisation de la pilule contraceptive. Les sociétés traditionnelles se sont senties désarçonnées face à tous ces changements.
Apic: Après les débats, les changements. Mais mon Dieu que la réforme liturgique a été confrontée à de nombreuses résistances dans nos campagnes et à Fribourg!
F.P: Et ces résistances demandent à être déchiffrées à plusieurs niveaux. J’y vois tout de même trois raisons principales. D’abord, elles pouvaient être basées sur des motifs ecclésiologiques, fondées sur des désaccords relatifs à la vision de l’Eglise émanant du Concile. Ensuite, sur des motifs esthétiques, face aux changements liturgiques (abandon du plain-chant, du latin, .). Enfin, beaucoup de catholiques conservaient la vision d’une Eglise universelle tournée vers Rome et ont compris cet aspect du Concile comme une mise à distance par rapport à la papauté. Mais tout cela est difficile à démêler, car ces motifs de résistance aux réformes liturgiques n’étaient pas toujours très clairement exprimés ou relevaient de l’idéologie.
A cette époque, le prêtre était généralement l’homme fort et la seule autorité de sa paroisse. Dans ce contexte, la notion de «Eglise, peuple des fidèles» remettait son rôle en question. Les changements liés au Concile ont d’ailleurs débouché sur des situations pleines de contradictions. Ainsi, le prêtre a dû faire preuve d’autorité pour appliquer ces réformes, parmi lesquelles se trouve justement une participation des fidèles à la vie dans l’Eglise.
Le canton de Fribourg, par ailleurs, connaissait une forte tradition des choeurs d’église. Or les chants liturgiques composés au lendemain du Concile correspondaient mal à leur répertoire, ce qui n’a pas facilité l’attention aux réformes de Vatican II dans ces milieux. De nombreuses questions sont apparues sur le rôle des choeurs et sur leur emplacement dans l’église: à la tribune ou dans la nef, pour inciter les fidèles à chanter.
Apic: Beaucoup de prêtres qui n’ont pas accepté les réformes conciliaires ont trouvé cette formule qu’ils ont lancée à leurs paroissiens: «Je n’en suis pas convaincu, mais l’Eglise m’a dit de vous dire que .»
F.P: Effectivement, quelques prêtres étaient mitigés face au Concile et ont appliqué les réformes sans mettre beaucoup d’enthousiasme, la population l’a ressenti.
Beaucoup, notamment dans les milieux traditionalistes, mettent en parallèle Vatican II et la défection de la pratique. En réalité, la vie paroissiale, régentée par la pratique régulière et massive, commençait déjà à se désintégrer. Il faudrait étudier très sérieusement les motifs pour lesquels beaucoup se sont distancés de l’Eglise à la suite du Concile. Je pense que certains catholiques ont saisi cette liberté ressentie lors de Vatican II pour prendre une distance à laquelle ils aspiraient depuis un certain temps déjà.
Apic: Les années d’application des conclusions du Concile ont été marquées par les contestations estudiantines de mai 68 face à toute forme d’autorité .
F.P: On peut noter certaines convergences. L’élan conciliaire et la révolution culturelle semblent orientées par le refus de l’autorité, l’affirmation de convictions plus personnelles, le refus des compromissions avec les pouvoirs établis ou le pacifisme.
Les chrétiens progressistes s’y retrouvaient Mais les valeurs essentielles ont été rapidement des pierres d’achoppement. Il a fallu constater que cette révolution était aussi alimentée par des valeurs libertaires et hédonistes. Elle a favorisé la liberté sexuelle et l’esprit de consommation. Des catholiques, avec leurs idées de partage et de solidarité, en revinrent déçus
Apic: L’encyclique Humanae Vitae, de 1968 justement, qui condamne la contraception, a-t-elle signifié «la fin de la lune de miel entre l’Eglise et la société», comme l’affirment certains?
F.P: Elle a certainement provoqué de la déception chez de nombreux fidèles qui ont pris de la distance face à l’Eglise et l’ont quittée de façon silencieuse. Mais la fin des années 60 est également marquée par d’autres phénomènes, comme la radicalisation politique, avec l’émergence des mouvements pacifistes, tiers-mondistes et des engagements de gauche. L’Eglise n’a pas su retenir cette générosité en cabrant ces militants sur des questions de morale privée .Cette ouverture à gauche qui a déstabilisé les partis dits chrétiens a provoqué aussi, un peu plus tard, quelques désillusions.
Apic: Revenons aux symboles de résistance face aux applications du Concile: la soutane. Pourquoi son abandon faisait-il si peur aux évêques et responsables de congrégations?
F.P: On rapporte en effet que l’évêque François Charrière disait régulièrement aux prêtres qui avaient abandonné la soutane: «Vous découragez ou scandalisez les simples fidèles!». D’abord la soutane était considérée par bon nombre de responsables de l’Eglise comme un habit atemporel constitutif de l’état clérical qu’on ne pouvait donc délaisser. Ensuite, elle était un élément visible de séparation entre laïcs et personnes consacrées. Son abandon, adopté par de nombreux clercs qui voulaient se fondre dans la masse des fidèles, a été considéré comme une dévaluation du ministère.
Il ne faut pas oublier non plus le côté «uniforme» de la soutane. L’Eglise apparaissait comme une armée en bataille. En voyant leurs prêtres abandonner «l’uniforme», les évêques ont pu avoir l’impression qu’ils perdaient une part de leur propre autorité. Aujourd’hui le balancier va peut-être à nouveau dans l’autre sens.
Apic: Dans l’Eglise aussi, toute une génération de prêtres qui n’ont pas connu le Concile remettent le col romain .
F.P: C’est vrai. L’Eglise recherche actuellement une certaine visibilité. Nous vivons une génération de l’image, ce qui a été très bien perçu par Jean Paul II. Dans ce contexte, beaucoup de jeunes prêtres qui n’ont pas connu les tensions post-conciliaires au sujet de l’habillement se sentent plus libres de s’affirmer.
Apic: Il semble que l’engagement professionnel des laïcs soit davantage dû à la crise des vocations au tournant des années 60/70 qu’au Concile.
F.P: Il faut distinguer deux niveaux: l’activité pastorale professionnelle et l’engagement des laïcs. A l’époque du Concile, les prêtres favorisaient l’engagement des laïcs, mais pour un rayonnement externe dans la société, en matière politique par exemple. Dans l’Eglise, la stratégie pastorale était l’affaire des prêtres. Ils avaient pris l’habitude de décider seuls.
Avec le Concile, certains prêtres ont considéré la volonté de participation des laïcs à la vie de l’Eglise comme une intrusion dans leurs affaires. Mais ce n’était pas le cas dans les mouvements d’action catholique, qui avaient une autre notion du laïcat. Quant à l’engagement professionnel des laïcs, je pense qu’il y avait davantage de réticences dans les conseils paroissiaux que parmi les prêtres, pour des raisons financières.
Apic: Après la période d’espérance sur la lancée du Concile, beaucoup de témoins de l’époque parlent d’un temps de désillusions .
F.P: Il est vrai que l’Eglise en Europe occidentale n’a pas connu le même rythme de changement que la société ambiante qui s’est transformée en profondeur, et s’est trouvée confrontée à une révolution culturelle suivie d’une crise économique dès 1973.
Les camps en présence dans l’Eglise se sont crispés. Certains prêtres parmi les plus progressistes ont quitté le sacerdoce, laissant la place à un clergé moins ouvert à la poursuite des réformes du Concile. Mais il n’est pas facile d’expliquer clairement le «pourquoi» de ce sentiment de désillusion, partagé par beaucoup de catholiques.
Apic: L’Encyclique «Lumen Gentium» sur la relation entre l’Eglise et le monde a-t-elle été marquée par un optimisme un peu inconscient?
F.P: Oui, et cela s’explique également par le contexte social de l’époque. A une période de tension et d’affrontement entre l’est et l’ouest, notamment à la suite de l’affaire des missiles russes à Cuba en 1962, où le monde a été au bord de la guerre nucléaire, a succédé une phase de détente, qui a imprégné le Concile. L’Eglise a voulu croire que le monde était bon et qu’elle avait une mission de levain dans la pâte. Nous sommes alors au lendemain de la décolonisation et les Nations Unies s’enrichissent de nouveaux pays membres, l’horizon d’un monde pacifié a été entrevu
Puis les années 70 ont été marquées par la crise économique, un regain de tension avec le monde communiste et des désillusions sur le développement du tiers-monde. Les valeurs de dialogue et de partage ont été remises en question. Si Vatican I avait placé l’Eglise sur la défensive, Vatican II a développé une vision un peu «rousseauiste» de la société. Nous assistons maintenant à un mouvement de balancier.
Apic: Beaucoup souhaitent un nouveau Concile pour réaliser leurs rêves de changements. Mais n’en sortiraient-ils pas déçus?
F.P: «L’historien est un prophète du passé». Je ne peux donc pas me prononcer sur les effets d’un nouveau Concile. Cela dit, je pense effectivement qu’un Concile serait nécessaire pour aborder des problèmes fondamentaux. Mais je crains que l’Eglise actuelle ait peur de les affronter.
Apic: A quels thèmes pensez-vous?
F.P: Je pense à l’accès aux ministères, qui pose problème en particulier dans nos sociétés occidentales (hommes mariés, femmes). Mais élargir les conditions d’accès à la prêtrise provoquerait des tensions terribles dans l’Eglise. Un pape ou un concile aura-t-il l’audace d’opérer une telle ouverture? (apic/bb)




