Un retour aux sources et un espoir pour les Indios latinos

Bolivie: L’Indio Evo Morales président de la Bolivie

La Paz, 19 décembre 2005 (Apic) L’Indio Evo Morales, 46 ans, bête noire de Washington et des multinationales liées à l’exploitation des hydrocarbures en Bolivie, deviendra le premier président indien d’Amérique du Sud en obtenant la majorité absolue au premier tour de l’élection présidentielle avec plus de 51 %. Un retour aux sources, pour plus de justice sur la terre de la Pachamama. Cette élection, qui sonnait comme la confrontation de deux civilisations, pourrait bien amener un espoir nouveau pour les Indios latinos.

Le dirigeant indigène du Mouvement vers le socialisme (MAS) et chef des planteurs de coca a déjoué l’ensemble des sondages qui ne lui attribuaient qu’une marge de 5 points sur son adversaire Jorge Quiroga, 45 ans. Ce dernier a implicitement reconnu sa défaite.

Quelque 3,6 millions d’électeurs étaient appelés à se rendre aux urnes dimanche. Le troisième candidat, Samuel Doria Medina, homme d’affaires centriste de Santa Cruz, capitale économique bolivienne, faisait figure d’outsider. Les autres candidats ne recueillant que les miettes.

«Une nouvelle histoire d’égalité, de paix et de changement attendue par le peuple bolivien a commence»: telles sont les premières paroles prononcées par l’indien Evo Morales Ayma, ex-berger de lamas puis représentant des cultivateurs de feuilles de coca, lors d’une conférence de presse.

Morales a également essuyé quelques larmes lors de son intervention à Cochabamba, au siège central du Mouvement vers le socialisme (Mas). Les résultats, l’ampleur de l’écart, ont surpris tout le monde car le parti aurait également obtenu, selon des données officieuses, 65 sur 130 députés, 13 sur 27 sénateurs et certains des 9 gouverneurs.

Un «puissant torrent» de libération

Il s’agit «d’un puissant torrent de libération et de transformation sociale» a dit le vice-président élu Álvaro García Linera, ex-guérillero, sociologue, mathématicien, qui semble le véritable idéologue et stratège du succès du Mas. «La bataille pour les ressources naturelles changera notre histoire» a ajouté Morales, en confirmant les promesses contenues dans les 182 pages du programme de gouvernement du Mas et sans faire aucune référence pour le moment à son projet controversé de libéralisation de la culture de coca, une substance qui, en Bolivie, avant même que naisse la production de cocaïne, servait de ressources à un des peuples les plus pauvres d’Amérique latine.

Après le Venezuela, la Bolivie a les ressources en gaz naturel les plus importantes d’Amérique Latine. C’est au nom de la défense de cette précieuse ressource que plus de 60 personnes furent tuées en octobre 2003, dans un bras de fer avec les forces de l’ordre envoyées par La Paz, la capitale, qui s’est rendue complice de l’exploitation du riche sous-sol par un consortium multinational.

Durant ce soulèvement populaire, le président alors en charge, Gonzalo Sanchez de Losada, fut contraint de s’exiler aux Etats-Unis. La Bolivie, divisée en 9 «prefecturas» (départements), peuplée de 9 millions de personnes dont plus de 65% d’Indios, a été le théâtre en moins de 200 ans d’indépendance de l’Espagne d’un nombre incalculable de coups d’état, sans doute plus de 200 selon certains historiens. Depuis octobre 2003, Carlos Mesa, journaliste et historien ayant pris la relève de Losada, a tenté à sa façon de maintenir l’équilibre entre les revendications des catégories les plus pauvres de la population, les tentatives d’autonomie des riches provinces comme Santa Cruz et les pressions des intérêts étrangers, surtout représentés par les multinationales pétrolières.

L’élection de Morales n’est pas vraiment surprenante en soi: il a toujours été en tête des sondages préélectoraux sur son adversaire, Jorge ’Tuto’ Quiroga, néo-libériste et représentant de la droite.

Le triomphe que le pays semble lui avoir réservé a toutes les caractéristiques d’une ultérieure avancée de toute l’Amérique latine, au-delà des populations indigènes, vers un affranchissement progressif de toutes ces oppressions locales et internationales (surtout américaines) qui, ces dernières années cèdent le pas à une autre Amérique Latine – avec Nestor Kirchner en Argentine, Luiz Inacio Lula da Silva au Brésil, Tabaré Ramón Vázquez Rosas en Uruguay et Hugo Rafael Chávez Frías au Venezuela. Sans parler de Cuba, de Fidel Castro, alors même que se profile une autre surprise au Mexique, avec une possible victoire au présidentielles de 2006, avec le candidat de la gauche Andres Manuel Lopez Obrador.

Avec la victoire d’un indigène Indio, au détriment de la classe blanche dominante, issue de la colonisation, l’Amérique latine pourrait peut-être commencer à fermer ces «veines ouvertes» auxquelles Eduardo Galeano fait si amèrement référence dans son oeuvre, sans doute enracinée dans la conscience de nombreux latino-américains. Y compris dans celle de l’ex-guérillero García Linera qui, avec Morales, ne cache pas sa sympathie pour la figure du Che Guevara, tué le 9 octobre 1967, précisément par des soldats boliviens entraînés et équipés par la Central Intelligence Agency (Cia) de Washington.

Retour aux sources

C’est justement le type d’unité souhaitée par le Che entre tous les latino-américains – en particulier entre le peuple indigène et l’intelligentsia, pas seulement bourgeoise – qui semble se réaliser de manière efficace en Bolivie entre l’ex-berger de lamas et l’ex-guérillero qui, mis à part un «golpe» ou d’autres imprévus, devraient guider le pays sur la base d’une «révolution démocratique et électorale», comme Garcia Linera l’a déjà souligné. Que cela plaise ou non à Washington. Reste la question essentielle, à savoir la réaction de la puissante région de Santa Cruz, qui menace de faire sécession depuis plusieurs années maintenant, et où se concentrent la plus grande partie des réserves de pétrole et de gaz naturel. Sans oublier la question de l’armée, et de son rôle à venir, même si cette dernière a d’ores et déjà assuré le vainqueur de son appui, quel qu’il soit.

L’exploitation des ressources naturelles, du Pétrole, du gaz naturel, des mines d’or, d’argent, d’étain et autre, qui ont fait la richesse des multinationales sur le dos des populations indigènes boliviennes sera elle aussi assurément revue, discutée, sinon nationalisée pour certaines d’entre elles. Sans parler de la guerre de l’eau, qui pourrait bien s’achever. Cette guerre avait commencé du côté de La Paz en été dernier. Des manifestants exigeaient déjà l’expulsion du pays d’une société française qui gère l’aqueduc local. Une augmentation vertigineuse du prix de l’eau étant à l’origine de ce conflit.

Evo Morales l’avait assuré, avec son accession à la présidence, c’est un peu le retour à des traditions ancestrales, cultivées par les peuples aymara et quetchua à l’époque de l’empire inca: valeurs communautaires, du travail collectif, mais surtout des préceptes chers à ces civilisations d’avant la colonisation: ne pas mentir, ne pas voler ne pas être paresseux. Des valeurs autour de la Pachamama, assurément mises à mal durant la colonisation, qui s’est empressée d’ajouter la corruption aux maux actuels du continent latino. (apic/ag/ma/arch/pr)

19 décembre 2005 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 5  min.
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