Le Saint-Siège et la France peuvent-ils agir de concert

Rome: Rencontre avec B. Kessedjian, nouvel ambassadeur de France près le Saint-Siège

De notre correspondant à Rome Hervé Yannou, agence I.Media

Rome, 20 décembre 2005 (Apic) Bernard Kessedjian, nouvel ambassadeur de France près le Saint-Siège, a présenté ses lettres de créance à Benoît XVI lors d’une audience, au Vatican, dans la matinée du 19 décembre 2005.

A l’issue de cette rencontre, le diplomate a confié à l’agence I.MEDIA ses impressions, évoquant son rôle d’ambassadeur et ses souhaits, ainsi que les rapports entre la France et le Saint-Siège.

Q: Comment envisagez-vous votre rôle d’ambassadeur de France près le Saint-Siège?

B. K.: Cela tient en trois mots: écoute, mobilisation, continuité. Je souhaite d’abord écouter, apprendre, me nourrir des enseignements de l’Eglise et comprendre les positions qu’elle adopte sur les grandes questions internationales pour en rendre compte, aussi fidèlement que possible, à mon gouvernement, afin d’enrichir le dialogue entre la France et le Saint-Siège qui entretiennent des relations si étroites, fécondes et amicales.

Je suis dès à présent mobilisé, avec toute mon équipe à l’Ambassade et aux côtés de la communauté française de Rome, pour le rayonnement de notre culture et de notre langue, et pour l’élaboration de projets communs dans tous les domaines de la pensée et de la connaissance, avec les Universités pontificales, avec l’Eglise de France et les institutions religieuses françaises à Rome, avec toutes les institutions et personnalités qui nous sont proches.

Q: Qu’allez-vous apporter de nouveau ?

B. K.: Mon action se situera aussi dans la continuité du travail de mes prédécesseurs, qui ont tous été passionnés par leur mission et en conservent précieusement la marque. Ainsi aurai-je à coeur de poursuivre l’oeuvre d’Alain Dejammet et de Pierre Morel en tant que président de la Congrégation des Pieux Etablissements et de mener à son terme l’installation de la Congrégation des Fraternités de Jérusalem dans le domaine de la Trinité-des-Monts après le départ des Soeurs du Sacré-Coeur à l’été 2006. Je tiens d’ailleurs à ce que les mois qui nous séparent de leur départ nous permettent de leur rendre hommage pour l’action qu’elles ont conduite depuis 1828.

Q: Quelle impression vous a faite Benoît XVI au cours de votre première rencontre ?

B. K.: J’ai en effet présenté mes lettres de créance au Saint-Père ce matin. C’était pour moi un moment de très grande émotion. Le pape Benoît XVI parle avec affection de la France qu’il connaît bien, depuis longtemps, et avec laquelle il a noué une relation étroite, amicale et bienveillante.

ll a participé aux grands débats intellectuels du 20e siècle, en France notamment comme membre associé de l’Académie des sciences morales et politiques, en apportant une vision ample et sereine de l’homme et de sa responsabilité dans un monde tenté par le relativisme.

Je rappelle que le cardinal Ratzinger fut le premier président du jury du Prix Henri de Lubac qui couronne, depuis 2004, les meilleures thèses rédigées en français dans les Universités pontificales. A ces titres et à bien d’autres encore, l’audience de ce matin était un moment exceptionnel, marqué à la fois par la solennité d’un protocole pluriséculaire et la simplicité de l’accueil du Saint-Père.

Q: Qualifier la France de «fille aînée de l’Eglise» a-t-il encore un sens aujourd’hui?

B. K.: C’est une référence dont je suis heureux et qui reste gravée dans le marbre. Cette filiation est à l’épreuve du temps.

Q: Dans quels domaines le Saint-Siège et la France peuvent-ils agir de concert ?

B. K.: Sur toutes les questions internationales, les convergences sont nombreuses entre le Saint-Siège et la France. Les positions que mon pays adopte et cherche à faire partager par nos partenaires en Europe et dans le monde sont le fruit des valeurs que nous devons faire fructifier pour plus de solidarité et de générosité. Permettez-moi de citer la défense des Droits de l’Homme qui est un volet important de l’action internationale de la France et pour laquelle je me suis, personnellement, mobilisé à Genève, mon dernier poste avant celui-ci.

Ainsi, depuis 25 ans, la France cherche à créer un nouvel instrument juridique international de protection contre la pratique des disparitions. Nous y sommes parvenus après trois ans d’intense négociation que j’ai eu l’honneur de présider, grâce à la mobilisation de l’Amérique latine et de l’Europe, mais aussi avec tout l’appui du Saint-Siège, dont le représentant à Genève a contribué de manière décisive au succès de notre entreprise.

Q: Y a-t-il d’autres domaines de convergence ?

B. K.: De même domaines nous avons des convergences sur le sujet, tellement d’actualité, de l’exclusion et de l’extrême pauvreté. Avec la taxe sur les billets d’avion qui entrera en vigueur dans quelques mois, la France donne un contenu concret à ce que Jean Paul II avait appelé «la créativité dans la charité».

La voix de l’Eglise est écoutée et entendue partout dans le monde, au-delà de la chrétienté, avec beaucoup de respect. Son influence est grande et c’est une source de profonde satisfaction pour un ambassadeur de France de constater les convergences qui existent avec le Saint-Siège dans le combat pour le droit, pour plus de justice et de solidarité dans le monde d’aujourd’hui.

Q: 100 ans après la loi de séparation entre les Eglises et l’Etat, alors qu’elle se retrouve au coeur des polémiques, existe-t-il encore des divergences importantes entre la République et le Vatican ?

B. K.: Je ne pense pas que l’on puisse parler de «polémique». Certes, il y a cent ans, la loi est née dans un contexte d’affrontement idéologique, mais cette époque est révolue.

Aujourd’hui, la loi de 1905 est mise en oeuvre dans le respect mutuel, l’esprit de tolérance; la liberté de conscience et de religion en sont le ressort. Le dialogue institutionnel entre l’Eglise de France et le gouvernement de la République est la meilleure manifestation de sa maturité et de l’équilibre auquel on est parvenu dans son application. Les réflexions en cours, cent ans après, sont naturelles et légitimes; mais elles n’affectent pas l’essentiel. (apic/imedia/hy/be)

20 décembre 2005 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
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