La démocratie plus forte que les armes

L’Amérique latine vire au rose-rouge: les présidentielles en 2006 confirmeront-elles?

Pierre Rottet, de l’Apic

Dimanche 12 janvier, le Chili pourrait vivre une journée historique, avec l’élection d’une femme à la tête de l’Etat. D’une femme socialiste et agnostique, de surcroît. Une première assurément pour ce pays, et en Amérique latine, un continent semble-t-il lassé du néo libéralisme, et qui vire peu à peu à la couleur rose-rouge. Au grand dam de Washington.

Dans la foulée, après les élections boliviennes et la victoire d’Evo Morales, l’»Indio» aymara qui prêtera serment le 22 janvier, pointe maintenant à l’horizon un autre bouleversement possible au Pérou. Cela avec la montée en flèche dans les sondages du nationaliste Ollanta Humala. Ce dernier revendique haut et fort son appartenance culturelle quechua, et son rêve d’un retour aux racines incaïques de son pays.

Autrement dit, la couleur du paysage politique de l’Amérique latine change. Le néo- libéralisme ne s’impose plus comme l’unique voix, laissant la place à un rose-rouge qui tend à s’élargir sur la carte géographique. Toutes tendances confondues, de la plus tempérée à la plus radicale, la «gauche» inspire aujourd’hui à des degrés divers les gouvernements du Venezuela, de Cuba, du Panama, de l’Argentine, de l’Uruguay, du Brésil, ainsi que du Chili, qui devrait ou non le confirmer par les urnes dimanche prochain. A la seule exception de ceux de Cuba, les dirigeants de ces pays ont été élus démocratiquement. Entre fin 2005 en Bolivie et fin 2006, une dizaine de présidentielles auront lieu en Amérique latine. Qui pourraient marquer le basculement à gauche du Mexique, et l’arrivée au pouvoir de Humala au Pérou, proche de Evo Morales et de Hugo Chavez, au Venezuela. L’Equateur pourrait s’y ajouter, si une dégradation de la situation obligeait le président Afredo Palacio à convoquer des élections anticipées en 2006, sous la pression de la très forte CONAI, la Confédération des nationalités Indigènes de l’Equateur. Bref, à fin 2006, 85% de la population latino-américaine pourrait bien avoir viré à la couleur rose-rouge.

Chili: Le second tour de la présidentielle, le 15 janvier, entre la socialiste Michelle Bachelet et l’entrepreneur milliardaire Sebastian Piñera, représentant de la droite, s’annonce serré. Sans grande surprise, mais avec un résultat légèrement en deçà des attentes, Michelle Bachelet est sortie gagnante du premier tour, le 11 décembre. Bémol: la candidate de la coalition de centre gauche de la Concertation démocratique, au pouvoir depuis la fin de la dictature en 1990, n’a cependant pas réussi à récolter la majorité, ce qu’elle espérait. Elle a échoué de quelques points seulement (45,95%), contre 25,41% pour son adversaire Piñera. Il n’en demeure pas moins que la droite chilienne, dans son ensemble, a mobilisé 48,63% des votants, avec les 23,22% recueillis par le candidat proche de l’ex-dictateur Pinochet, Joaquin Lavin, ex-conseiller économique du général. Un Pinochet toujours bien présent sur la scène politique du pays, en dépit de son passé et de ses démêlées avec la justice.

Bémol encore: des quatre élections présidentielles après la dictature, le score de Michelle Bachelet est le plus bas obtenu au premier tour par un candidat de la Concertation. Surtout, elle n’a pas fait le plein de voix au sein de celle-ci. Fille d’un général mort dans les prisons de Pinochet, pédiatre de 54 ans, Michelle Bachelet est mère de trois enfants de deux pères différents. Ce qui lui fera dire lors de sa campagne, en décembre, qu’elle représentait à elle seule «tous les péchés capitaux» du Chili: être femme, socialiste, séparée et agnostique. Trop pour les uns. trop peu ou pas assez pour les autres.

La tête pensante de l’extrême-gauche chilienne, l’écolo-communiste Tomas Hirsch (5,4% des suffrages en décembre), assure qu’il déposera un vote blanc le 15 janvier. Principal reproche: Bachelet s’est prononcée en faveur de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) chère à Washington, mais largement combattue par les pays du cône sud de l’Amérique latine, à l’exception du Chili, curieusement.

Les observateurs estiment néanmoins que la candidate Bachelet bénéficiera non seulement du report de la majorité des voix d’extrême gauche, mais aussi d’une partie du vote populaire récolté par Lavin. En créant néanmoins une certaine surprise au soir du 15 janvier, Piñera serait aussitôt confronté à un Congrès (Chambre des députés et Sénat) aux mains du camp adverse. Une telle cohabitation constituerait une première au Chili. Comme d’ailleurs l’élection d’une femme.

Pérou: Après l’élection de l»Indio» Evo Morales, en décembre en Bolivie, une autre grosse surprise pourrait sortir des urnes en avril prochain au Pérou, lors des présidentielles, surtout que le parti centriste «Pérou Possible» du président Alejandro Toledo est aujourd’hui au plus bas dans les sondages. Ceux-ci donnaient encore il y a quelque temps la préférence à une autre femme, la sociale-chrétienne Lourdes Flores. Ce qui constituerait une autre première. Aujourd’hui toutefois, Ollanta Humala, un autre «Indio», quechua, leader du Mouvement nationaliste péruvien (Movimiento Nacionalista Peruano, MNP), pointe en tête. Au point que les observateurs en font le favori en avril prochain.

Ollanta est aussi célèbre que son frère cadet Antauro pour avoir mené avec lui, en octobre 2000 à Andahuaylas, une mini-rébellion contre le régime alors déjà déliquescent de l’ex-président Fujimori. Les deux militaires qui avaient pris les armes pour dénoncer la corruption furent graciés après la chute de Fujimori. Ce dernier est toujours détenu au Chili, dans l’attente de son extradition pour le Pérou. Frappé d’inéligibilité, Fujimori, qui jouit certes d’une certaine popularité, rêve encore de revenir au pouvoir. par le biais de la candidature de son frère, Santiago, à la vice-présidence, aux côtés de Martha Chávez, son double politique.

Selon les commentaires recueillis au Pérou, Humala pourrait être élu au premier tour devant Flores et l’ex-président Alan Garcia, du parti apriste (APRA). Le message politique de Humala est simple et semble efficace: redonner aux indigènes leur place dans la société andine, lutter contre la corruption et le libéralisme économique. Des idées partagées tant par Hugo Chavez que par Evo Morales, avec quelques nuances.

Colombie: Les Forces armées révolutionnaires (FARC) entendent contrarier en mai la réélection d’Alvaro Uribe en refusant de négocier sous sa présidence l’échange des otages, dont la Franco-Colombienne Ingrid Betancourt. La guérilla a ainsi dit non aux ambassadeurs de France, de Suisse et d’Espagne pour négocier l’échange de 58 otages politiques et militaires contre quelque 500 guérilleros emprisonnés à Bogota. Négociation qui incluait la démilitarisation d’une portion du territoire colombien. Les Etats-Unis applaudiraient bien entendu à une réélection du président Uribe, dans un continent qui vire à une couleur politique peu favorable à Washington. Selon les derniers sondages d’opinion, Alvaro Uribe serait facilement élu pour un nouveau mandat de quatre ans. Reste que l’idée selon laquelle il n’est pas parvenu à une «liquidation définitive du conflit» pourrait influer sur la pensée des Colombiens à l’heure de voter. Ce sur quoi la guérilla table, pour entamer un dialogue avec un nouveau gouvernement.

Mexique: Dans ce pays, poids lourd en Amérique latine avec le Brésil et l’Argentine, le cataclysme qui s’était abattu avec la défaite, en 2000, du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), après 71 ans d’un règne sans partage, pourrait n’être qu’une anecdote. Juillet 2006 pourrait bien annoncer un changement historique, après le règne de Vicente Fox, qui avait succédé à Ernesto Zedillo. La gauche conduite par Andres Manuel Lopez Obrador, candidat du Parti de la révolution démocratique (PRD), occupe en effet depuis plusieurs mois la tête des sondages. Sa victoire aurait la même résonance que celle de Lula en 2002 au Brésil. Avec cette nuance: l’accession de cette gauche se ferait aux portes des Etats-Unis.

L’ancien maire de Mexico, Obrador, vient d’ailleurs de s’inscrire officiellement sur la liste des candidats aux présidentielles du 2 juillet sous les couleurs de la coalition de gauche «Por el bien de todos», qui rassemble les partis Prd, Pt et Convergencia. Il s’est lui aussi engagé à changer le modèle économique néo-libéral au Mexique. Restera alors à convaincre ses partisans de mettre en échec les candidats des traditionnels partis mexicains qui se partagent le pouvoir: le PRI et le «Partido Accion National» (PAN), auquel appartient Fox.

Brésil: L’actuel président Lula jouera en octobre 2006 sa réélection. Les scandales de corruption qui frappent son Parti des travailleurs ont laminé sa popularité bien plus que les promesses à moitié tenues. Ou pas tenues du tout. Lula le pragmatique est sur la défensive. Peu probable, mais envisageable, son échec profiterait aux sociaux-démocrates de l’ex-président Fernando Henrique Cardoso, voire au populiste Anthony Garotinho, ex-gouverneur de l’Etat de Rio de Janeiro. Lula a encore près de dix mois pour reconquérir le terrain perdu. Et redonner confiance à son électorat. Surtout que, si le bilan de Lula est très en retrait par rapport aux attentes, il est loin d’être nul et son action devrait porter des fruits non négligeables dans les prochaines années. En matière de politique budgétaire, le Brésil est devenu, après la Turquie, un champion mondial. Qui plus est, les autorités brésiliennes n’ont pas changé d’un iota leur politique depuis qu’elles ont décidé au début 2005 de se passer de l’»aide» du Fonds monétaire international (FMI). En d’autres termes, le président brésilien n’a pas tenu les engagements du candidat Lula mais sa popularité reste forte.

Nicaragua: En novembre, le pays pourrait lui aussi repasser à gauche, avec le retour des sandinistes donnés favoris pour récupérer le pouvoir par la voie des urnes. Encore un casse-tête en vue pour Washington, dans un triangle géographie qui comprendrait alors Caracas, La Havane et Managua. Le vote des Nicaraguayens suivra de dix mois celui des citoyens du Costa Rica. Pays voisin du Nicaragua, le Costa Rica avait vu en 2002 pour la première fois de son histoire le Parti de libération nationale (PLN, social-démocrate) subir une seconde défaite consécutive à une élection présidentielle, face au Parti de l’unité sociale-chrétienne (PUSC, droite).

Venezuela: Le président Hugo Chavez, bête noire de Washington, devrait, sauf incident, se succéder à lui-même en décembre 2006, un an après les législatives boudées par l’opposition. En août 2004, avec le référendum sur son mandat lancé par ses adversaires, Chavez avait enregistré sa huitième victoire consécutive. L’opposition, regroupée sous la bannière d’une trentaine de partis et d’associations anti-chavistes, majoritairement formée de la «Coordination démocratique», avait échoué dans sa tentative contraindre Chavez à la démission. Comme elle avait échoué pour le renverser lors de la tentative de coup d’Etat, dans la nuit du 11 au 12 avril 2002, sans doute soutenue par les Etats-Unis. PR

Les raisons du changement

Ce que les mouvements de guérilla des années 60 puis des années 70 voulaient par les armes, à savoir des changements en Amérique latine, la démocratie est aujourd’hui en voie de l’accomplir. Le point de vue de Maurice Lemoine, rédacteur en chef adjoint au «Monde diplomatique», reconnu pour ses analyses sur l’Amérique latine.

Apic: L’Amérique latine vire au rose-rouge.

Maurice Lemoine: C’est le moins que l’on puisse dire. Pour comprendre le phénomène, il faut remonter aux années 80, avec le retour de la démocratie. Ce retour coïncide toutefois avec l’expansion du néo-libéralisme. Un chiffre, pour un constat: dans les années 80, l’Amérique latine comptait 120 millions de pauvres. Elle en compte 225 millions aujourd’hui.

Apic: D’où les réactions constatées actuellement.

Maurice Lemoine: Les réactions ont été lentes, parce que ces pays sortaient de terribles et sanglantes dictatures, soutenues par les Etats-Unis. Toutes les oppositions, du Chili au Brésil, de l’Argentine au Paraguay et en Uruguay, en passant par la Bolivie et de nombreux pays d’Amérique centrale, ont été décapitées. En d’autres termes, la capacité de résistance des mouvements sociaux et populaires a été considérablement affaiblie par les morts et les disparitions.

Apic: Ces mouvements se sont réorganisés, voire, pour certains, sont devenus très puissants.

Maurice Lemoine: Depuis une dizaine d’années maintenant, ces mouvements ressurgissent en effet, dont certains, effectivement, sont très puissants, comme en Bolivie, au Brésil ou encore en Equateur, pays dans lequel l’influente Confédération des nationalités Indigènes de l’Equateur (CONAIE) a fait tomber trois présidents. Aggravation des problèmes sociaux oblige, ces mouvements, qui n’avaient alors pas d’expression politique, jusqu’alors apanage des pouvoirs conservateurs, sont maintenant relayés à la tête des Etats par des gouvernements de centre-gauche ou de gauche, élus démocratiquement.

Apic: Les mouvements de guérilla entendaient faire la «révolution» par les armes. Cette «révolution» n’est-elle pas en train de s’accomplir, mais par la voie de la démocratie?

Maurice Lemoine: Juste. Dans la foulée de la révolution cubaine, en 59, on a vu éclore en Amérique latine des mouvements de guérilla et des groupes d’opposition armée. Mais il faut savoir que des tentatives de changements démocratiques s’étaient déjà produites auparavant. Deux exemples: à Bogota, en 1948, alors que tout indiquait qu’il sortirait vainqueur des présidentielles, Eliecer Gaïtan, leader du Parti libéral, était tué. Avec lui, c’était l’espoir d’une démocratie qu’on assassinait. Cet acte, on ne le soulignera jamais assez, va plonger la Colombie dans le drame qu’on connaît aujourd’hui. Six ans plus tard, en 1954, le Guatemala, pays qui vivait alors une expérience de transformation sociale par la démocratie avec l’arrivée au pouvoir du colonel Jacobo Arbenz, était victime d’un coup d’Etat ourdi par les Etats-Unis. Une anecdote: à Bogota, au moment de l’assassinat de Gaïtan, se trouvait un avocat nommé Fidel Castro; au Guatemala, un jeune homme allait assister au coup d’Etat. Il s’appelait Ernesto Guevarra. Le futur Che.

Apic: Cette fermeture des espaces démocratiques va entraîner les mouvements de guérilla que l’on sait.

Maurice Lemoine: Oui. Cela jusqu’en 1970, avec l’arrivée au pouvoir de Salvador Allende, qui remettra à l’ordre du jour l’accession du socialisme par la voie démocratique. Sa mort va relancer les mouvements de guérilla, en Amérique centrale en particulier. Depuis, les Etats-Unis ont semble-t-il compris qu’il valait mieux composer avec des démocraties, fussent-elles de gauche, hormis celle du Venezuela de Chavez. (apic/pr)

12 janvier 2006 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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