Face à la vague néo-libérale, le Nicaragua ne fait plus rêver

Jacques Berset, agence Apic

Managua, août 2006 (Apic) Après six mois d’arrêt de travail, les médecins des hôpitaux publics du Nicaragua ont recommencé à consulter en début d’été, tandis que les grèves des transports paralysent toujours sporadiquement les rues de Managua. L’armée nationale annonce qu’elle va engager plus de 6’000 hommes pour garantir le transport du matériel électoral et la sécurité des élections présidentielles et parlementaires de novembre prochain.

Un calme relatif semble donc revenu dans ce pays d’Amérique centrale où 2,2 millions de personnes vivent avec moins d’un dollar par jour, et près du double avec moins de deux dollars quotidiens.

Managua, la capitale du Nicaragua, s’étale anarchiquement sur des dizaines de kilomètres. Les banderoles révolutionnaires et les grandes peintures murales qui scandaient le paysage du temps de la Révolution sandiniste ont depuis longtemps fait place à la publicité commerciale. Les «internationalistes», qui venaient en masse dans les années 80 apporter leur pierre à la construction du socialisme, se font rares.

A chaque feu rouge, des enfants tentent – souvent en vain! – de laver les pare-brise des véhicules ou de vendre des petits riens. Sur les places, les petits cireurs de chaussures regardent le rare touriste de passage avec de grands yeux suppliants. Les vieux bus jaunes, postés durant des semaines en longues colonnes le long des rues, ont partiellement repris du service.

La grève dans ce secteur a été levée après une négociation avec le gouvernement du président libéral Enrique Bolaños Geyer, qui se dit coincé par les engagements du Nicaragua envers le Fonds Monétaire International (FMI). Les travailleurs, sans moyens de transport public dans cette ville de plus d’un million d’habitants, étaient contraints de s’entasser en grappes humaines sur le pont des camionnettes qui tiennent lieu de taxis et profitent de la situation. A moins qu’ils n’aient de toute façon pas d’autres moyens que de marcher durant des heures pour se rendre à leur travail.

Dans les hôpitaux, la situation durant plus de six mois était plus que désolante. Les 3’000 médecins de l’association «Medicos pro Salario» et les 20’000 employés du secteur hospitalier syndiqués à FETSALUD étaient en grève.depuis le 14 novembre dernier. Plusieurs milliers d’entre eux refusaient ainsi les consultations et n’opéraient plus. 14’000 opérations chirurgicales n’ont pas pu être effectuées depuis l’automne dernier. Seuls les cas d’urgence étaient pris en charge. La situation aujourd’hui est encore loin d’être normalisée.

Daniel Ortega n’a plus de sandiniste que le nom

Au-dessus de Managua, à El Crucero, nous passons devant une riche hacienda surveillée par des gardes privés. C’est El Chile, la «prison à domicile» de l’ancien président libéral Arnoldo Alemán Lacayo, au pouvoir de janvier 1997 à janvier 2002. Aleman, qui fut un farouche antisandiniste et qui contrôle le Partido Liberal Constitucionalista (PLC), a depuis longtemps développé une alliance stratégique avec son ancien ennemi, l’ex-président Daniel Ortega, qui n’a plus de sandiniste que le nom.

Selon l’organisation anti-corruption «Transparency International», Aleman est au premier rang des corrompus de la planète, pour avoir détourné au moins 100 millions de dollars. Condamné à 20 ans de prison, il se déplace librement dans Managua. De quoi dégoûter la majorité des Nicaraguayens qui doivent se contenter d’un revenu de un à deux dollars par jour. Leurs députés et les magistrats de la Cour Suprême de Justice et du Conseil Suprême Electoral ont par contre des salaires indécents de «maharajahs». La corruption au plus haut niveau s’étale quotidiennement dans tous les journaux et à la télévision!

A la Casa Materna de Matagalpa

A quelque 140 kilomètres au Nord de Managua, après quelques dizaines de kilomètres sur une route cahotante dans la montagne, nous passons devant des «ingenios de café». Les grains encore verts – mais déjà cotés aux bourses de Londres et de New-York – sèchent à l’air libre. La chute des prix du café à fait des dizaines de morts de faim (!) ces dernières années dans la région et les coûts de production ne sont même plus assurés depuis que les Etats-Unis ont mis fin à l’Accord International du Café (AIC) en 1989. Le prix du café n’a jamais été aussi bas depuis cent ans. Cet état dépressif s’aperçoit tout de suite à notre arrivée à la Casa Materna «Mary Ann Jackmann», qui à flancs de colline accueille les femmes enceintes de la campagne de Matagalpa.

Des jeunes filles – âgées de 14 ou 15 ans – viennent des villages perdus dans la montagne, à des heures de marche de la ville. La sage femme genevoise Viviane Luisier, qui a travaillé à la Casa Materna comme volontaire de GVOM (Groupe Volontaires Outre-Mer, une ONG de Suisse romande), nous présente la directrice, Jeronima Ubeda et son équipe. Depuis 15 ans, cette maison soigne les femmes enceintes avant qu’elles n’aillent accoucher à l’hôpital de la ville.

Ces jeunes paysannes arrivées à la Casa Materna avec leurs seuls habits sales, les lavent et les rangent dans des sacs en plastique, tandis que l’institution les habille pendant leur séjour. Lors de l’accouchement, elles devront payer leurs médicaments en cas de complications, et si elles n’ont pas les moyens, elles souffriront.

Dans la salle d’accueil de la Casa Materna, l’ambiance est chaleureuse. Des cartes de remerciement écrites souvent maladroitement, sont attachées aux branches d’un arbre. On y lit que des mamans ont déjà 6, 8, voire 12 enfants ! D’où l’importance des programmes de planification familiale, d’éducation à la santé, à l’hygiène. Consciente de la force des croyances populaires – parfois néfastes – dans ces zones isolées, la Casa Materna travaille avec un réseau de 220 sages-femmes «empiriques», pour faire évoluer les pratiques. Les enseignements sont donnés de façon très simple, car ces sages-femmes sont la plupart du temps analphabètes.

Le gouvernement laisse les campagnes à l’abandon

«10’800 femmes ont déjà été reçues ici. Si on ne s’en était pas occupées, combien d’entre elles seraient-elles mortes dans leur communauté ? Grâce à la Casa Materna, la mortalité des femmes a diminué de 10 %», lance-t-elle. Mais elles sont encore trop nombreuses, les jeunes femmes qui meurent dans les hameaux éloignées, ou qui se saignent sur le chemin. Dans le département de Matagalpa, tous les 15 jours, selon les chiffres du Ministère de la santé (MINSA), une femme meurt en couches.

Depuis l’arrivée au pouvoir des forces libérales en 1990, on assiste à un sévère recul des investissements dans les secteurs de l’éducation et de la santé, qui avaient fait la force du gouvernement sandiniste. Ainsi, les centres de santé que le pouvoir sandiniste avait dispersés dans tout le pays n’ont souvent plus à montrer que quelques murs décrépis. Les médicaments, les brigadistes de santé, l’éducation sanitaire? Cela fait désormais partie de l’histoire dans ces régions désolées. «Le gouvernement actuel se désintéresse totalement des populations rurales dans ces campagnes perdues; c’est le dernier de ses soucis, tout va à la dérive !», confirme Viviane.

Plus tard, à Managua, nous en avons la confirmation par la bouche même des plus hauts responsables de l’Assemblée Nationale qui nous reçoivent dans leurs bureaux à air conditionné. «C’est exact, un million d’enfants ne vont pas à l’école dans ce pays, et il faudrait doubler le nombre d’enseignants.», nous lance sans sourciller un des dirigeants du parti libéral au pouvoir. Pour qui ce n’est, semble-t-il, pas la première priorité.

On est loin des quartiers de baraquements envahis par les immondices, dans cet univers de société de consommation, avec voitures 4×4 et chauffeur, gardes de sécurité, fils qui étudient à l’étranger.

Dans cette ville informe, qui a perdu son centre lors du tremblement de terre de 1972 – plus de 10’000 morts et 75’000 blessés – on rencontre partout des lieux de misère. Jusqu’au bord du grand lac pollué de Managua, le lac Xolotlán, dominé en direction de Léon par le volcan Momotombo, au milieu des cerros volcaniques qui longent la Côte pacifique, du Costa Rica au Honduras. Dans la ville, 45% seulement des enfants fréquentent l’école primaire, les autres tentent de survivre par de petits métiers ou de petits larcins.

«La corruption gangrène jusqu’aux plus hautes sphères, c’est aujourd’hui un véritable apartheid entre très riches et très pauvres. La société civile, passive, peine à réagir et à prendre en main son destin. Où sont passés l’idéal et la motivation de la Révolution sandiniste qui avait vu tout un pays se soulever dans l’espoir d’une vie meilleure et plus digne?», se demandent en choeur Maurice et Rosemarie Michelet Fournier.

Rosemarie, enseignante et bibliothécaire, travaille comme volontaire d’E-Changer – un mouvement de volontaires pour le développement basé à Fribourg – pour le compte de l’IHNCA (Instituto Histórico de Nicaragua y Centroamérica). Cet institut dépend de l’Université jésuite centroaméricaine UCA. Maurice, enseignant et éducateur spécialisé, travaille à «El Recreo» (la récréation), dans un quartier populeux et pauvre de Managua aux ruelles de terre battue, où règnent les «pandillas», les bandes organisées formées de ces jeunes en situation de risque qui vivent de racket, vols, agressions, trafic de drogue. Le projet «Luz y Vida» (Lumière et Vie) auquel il collabore, veut justement apporter un peu de lumière et des perspectives de vie à ces jeunes qui forment la majorité de ce pays, qui est devenu l’un des pauvres des Amériques. JB

Encadré

Le troisième pays le plus pauvre des Amériques

Si les conflits armés ont cessé au tout début des années 90 et que le Nicaragua compte désormais parmi les démocraties, les politiques d’ajustement structurel et l’imposition de l’économie libérale a aggravé la pauvreté, qui touche près de la moitié de la population, en particulier les enfants et les femmes.

Avec ses 5,1 millions d’habitants et ses 130’373 km2, c’est le pays le plus vaste d’Amérique Centrale en superficie. Le pays connaît un taux annuel d’accroissement démographique de 2,7 % et sa population est très jeune: 53 % des habitants ont moins de 18 ans. Les 45 % de l’ensemble des revenus du pays vont aux 10 % les plus riches, alors que 14 % seulement sont destinés aux plus pauvres. Avec un produit national brut par habitant de 453 dollars, le Nicaragua est le troisième pays le plus pauvre des Amériques après Haïti et le Honduras. La pauvreté touche plus de 2,3 millions de personnes, dont près de 900’000 vivent dans la pauvreté absolue, essentiellement dans les régions du Centre et de l’Atlantique.

Un enfant sur trois est atteint de malnutrition chronique à un degré ou à un autre, et 9 % d’entre eux souffrent de malnutrition aiguë. Les grossesses d’adolescentes représentent une naissance sur quatre au plan national. Le nombre de personnes ayant accès à l’eau salubre et à l’assainissement reste faible, en particulier dans les zones rurales et les zones peu densément peuplées. La pauvreté a des répercussions sur la fréquentation scolaire, beaucoup de familles n’étant pas en mesure d’assumer les coûts directs ou cachés. La pauvreté aboutit également au travail des enfants, qui est le lot de plusieurs centaines de milliers d’enfants et adolescents. JB

Les photos de ce reportage peuvent être commandées à Jean-Claude Gadmer aux numéros suivants: 022 734 52 01 ou 079 266 23 23 (apic/be)

1 août 2006 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 7  min.
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