Fribourg: L’ACAT-Suisse fête cette année son 25e anniversaire

Apic interview

Etre présent dans chaque paroisse ou unité pastoral de Suisse

Bernard Bovigny, Apic

Fribourg, 6 décembre 2006 (Apic) C’est le 16 mai 1981 qu’a eu lieu l’assemblée constitutive de l’ACAT-Suisse (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture), à Berne. Ce quart de siècle sera fêté lundi 11 décembre dans cette même ville. Son président actuel, René Canzali, a été un pionnier de l’extension de l’ACAT dans le canton de Fribourg, lequel compte la moitié des équipes de toute la Suisse.

René Canzali n’aura le sentiment du travail bien accompli que lorsque que chaque paroisse ou unité pastorale, catholique, réformée ou orthodoxe, abritera une équipe ACAT, a-t-il confié à l’Apic. Encore que, tant que la torture sera pratiquée quelque part dans le monde, le bouillonnant président, âgé de 69 ans, n’aura de cesse de la combattre par tous les moyens dont il dispose: récoltes de signatures, sensibilisation, recherche de membres, mais aussi par la prière. Pour les victimes comme pour les bourreaux.

Apic: Vous êtes président de l’ACAT-Suisse depuis 2 ans et demi. Quelles ont été vos priorités?

René Canzali: Le Comité a réorganisé son fonctionnement, en attribuant à chaque membre un dicastère, pour lequel nous avons élaboré un concept. Le secrétariat a également été réorganisé.

Au niveau des engagements, nous mettrons de plus en plus l’accent sur le recrutement, la formation et l’engagement des membres.

Apic: Si vous deviez citer quelques étapes significatives et marquantes durant ces 25 ans?

René Canzali: Je me souviens entre autres de notre participation au rassemblement oecuménique européenne «Justice, Paix et Sauvegarde de la Création» en 1989 à Bâle. Tous les autres souvenirs marquants touchent en fait des témoignages. Je retiens celui d’un jésuite, torturé en Uruguay puis libéré, venu raconter son expérience à Olten. Je me rappelle aussi de la venue à Neuchâtel d’Anatoly Koryagin, un psychiatre emprisonné pour avoir refusé de déclarer malade un opposant au régime, et que nous avions soutenu. A Fribourg, j’ai été fortement marqué par le témoignage d’un opposant soviétique emprisonné et condamné à mort. Sa condamnation a été commuée en 19 ans de prison, entre autres grâce à François Mitterrand. Nous avons correspondu durant 10 ans avec lui et il nous a donné à tous des leçons de foi. Lorsque nous lui avons demandé comment il a tenu le coup durant ces années passées dans des conditions extrêmes, au nord du cercle polaire arctique, il nous a répondu: «Gott, Gebet, Gestalt» (Dieu, prière, résistance physique).

Je ne veux pas non plus oublier le témoignage d’une religieuse bouddhiste tibétaine, en 2003 à Fribourg, pour la libération de laquelle nous avions récolté plus de 5’000 signatures, et encore récemment celui d’Alexandre Ogorodnikov, lors d’une rencontre du Groupe St-Nicolas et Dorothée de Flüe à St-Maurice.

Apic: Les équipes ACAT sont une spécialité fribourgeoise en Suisse. Plus de la moitié des équipes proviennent de ce canton .

René Canzali: Des équipes, oui. Mais pas des membres. Cela tient au fait qu’à partir de réflexions menées à Marly nous avons compris que la manière la plus efficace d’aider les torturés, c’est de se rassembler. Pour entreprendre plus de manifestations, plus de récoltes de signatures, s’encourager, se former et mieux nous faire connaître dans les milieux chrétiens.

Apic: Racontez-nous les débuts de l’ACAT-Suisse.

René Canzali: Il y a eu en fait deux initiatives parallèles et non concertées. C’est à Genève en 1979 que s’est constituée la première équipe ACAT en Suisse, pour donner une suite à la Convention européenne pour la prévention conte la torture, initiée par le banquier Jean-Jacques Gautier.

A Marly, près de Fribourg, s’est également constitué une équipe ACAT à la suite d’un appel que j’avais lancé à la fin de la messe en novembre 1980. Lors d’une rencontre avec un religieux italien, étudiant à l’Ecole de la Foi, j’avais pris connaissance de l’existence de l’ACAT. J’ai alors senti que nous avions tous les ingrédients en mains pour agir. J’ai vu le curé de Marly, qui m’a encouragé à lancer un appel à la fin de la messe pour former un groupe de lutte contre la torture. Sept personnes sont venues.

Puis c’est en 1981 qu’est née l’ACAT-Suisse afin de coordonner les initiatives déjà prises dans quelques cantons.

Apic: Et quelles sont vos priorités pour ces prochaines années?

René Canzali: Nous sommes convaincus, au comité, que l’avenir passe par la constitution d’équipes dans toutes les paroisses ou unités pastorales chrétiennes de Suisse. C’est évidemment un travail de longue haleine, et un objectif à long terme. Nous avons adopté comme stratégie de passer par le monde des Eglises (paroisses, communautés, organisations religieuses, .).

Pour l’instant nous pouvons déjà affirmer que nous avons des membres dans tous les cantons suisses, mais pas encore des équipes partout. Mais même si cela marche assez fort, nous n’échappons pas à un phénomène de stagnation, voire de diminution, qui s’observe dans beaucoup d’autres mouvements aussi. En une année, le nombre de nos membres a tout de même diminué de 3%. Nous devons chercher à savoir pourquoi. Et surtout réagir. Trouver de nouveaux membres est possible, à condition d’être présents et de lancer des appels lors des cultes, des messes et des manifestations qui se prêtent à cela, comme à Prier – Témoigner, où nous tenons un stand. Nous avons d’ailleurs 13 nouveaux membres cette année dans le canton de Fribourg, dont deux communautés religieuses.

Apic: A quels résultats concrets mènent vos actions?

René Canzali: Attention. Nos actions sont menées en collaboration et en concertation avec d’autres organisations actives dans la lutte pour les droits humains, et notamment Amnesty International qui nous procure souvent la documentation pour nos appels et récoltes de signatures. Le mérite de certaines libérations ne revient donc pas seulement à nous.

Cela dit, notre action et notre prière ont contribué à libérer en octobre et novembre quatre prisonniers victimes de la torture : un en Tchétchénie, un aux Maldives et deux en Inde.

Mais il n’y a pas que des libérations qui concluent positivement nos actions. Notre rapport 2005 mentionne six cas de report ou commutation d’une peine de mort et trois cas de meilleur traitement à l’égard d’un prisonnier, en plus de six libérations.

Apic: Partagez-vous le point de vue selon lequel, durant ces 25 dernières années, les périodes les plus noires dans l’utilisation de la torture ont été marquées par les régimes totalitaires en Amérique latine dans les années 80?

René Canzali: Non, on ne peut pas dire cela. Ce serait oublier de nombreux pays africains, ainsi que le monde soviétique. De plus, peut-on dire que les années 80 étaient les plus noires? Ce n’est pas certain. Je ne peux pas affirmer que cela se passe mieux aujourd’hui. Plus de la moitié des pays pratiquent encore la torture.

Apic: Vous organisez en mai prochain un séminaire sur le thème «L’interdiction de la torture, un principe en péril». Le pensez-vous vraiment?

René Canzali: Bien sûr. C’est la réalité. Le conseiller national Dick Marty l’a bien montré dans son rapport sur les lieux d’incarcération des Etats-Unis dans le monde. De même qu’Amnesty International et d’autres organisations.

Nous assistons à l’utilisation de moyens illicites à l’égard de prisonniers par des pays occidentaux, comme cela a été démontré à Guantanamo et à Abou Ghraïb. Que ce soit par les Etats-Unis, la France ou l’Angleterre, il existe une exportation de la torture, sous prétexte de lutte contre le terrorisme. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, nous assistons à une interprétation très subjective de la lutte pour les droits humains. Des emprisonnements sont prononcés et se déroulent au grand mépris des droits fondamentaux et l’utilisation de la torture est justifiée sous couvert de lutte conte le terrorisme.

Apic: Et par rapport à la Suisse, où se porte votre action?

René Canzali: Nous mettons l’accent sur la vigilance, face à l’expulsion de requérants dans des pays où ils risquent la torture. Nous suivons avec attention l’évolution des lois fédérales.

Apic: J’imagine que vous êtes inquiets par l’attitude de durcissement adopté par la population suisse .

René Canzali: Oui, la population se montre dure face à la politique d’asile. Il y a de faux requérants, c’est vrai. Mais cela ne justifie pas une attitude globale de rejet. Nous remarquons malheureusement que les voix des Eglises ne sont pas écoutées par une grande majorité de la population.

Encadré:

René Canzali, signeriez-vous un appel:

– Pour la libération d’un chrétien accusé de blasphème dans un pays musulman?

RC: Oui. Et l’ACAT le fait actuellement.

– Pour la libération d’un témoin de Jéhovah accusé de prosélytisme?

RC: Cela n’entre pas dans le mandat de l’ACAT. Mais s’il subit la torture, quels que soient ses motifs, nous intervenons. Même pour un criminel, nous intervenons. Qu’il soit incarcéré est une chose, mais la torture: non. Respectons la dignité voulue par Dieu.

– Contre l’expulsion de Suisse d’un requérant d’asile débouté, dans un pays où il risquerait la torture?

RC: Oui, nous nous engageons à cela. S’il a commis quelque chose d’illégal, il peut être incarcéré en Suisse, mais pas refoulé dans un pays où il risque la torture.

– Contre la peine de mort, aux Etats-Unis, prononcée à l’égard d’un criminel qui s’en est pris à des enfants?

RC: On ne peut pas pratiquer la peine de mort. Cette personne doit être condamnée fermement, mais sa dignité doit être respectée.

– Contre la condamnation d’une femme ou d’un médecin jugés coupables d’avortement?

RC: Ô Seigneur . (hésitation). C’est une affaire qui ne concerne pas l’ACAT. Mais si j’étais abordé, je signerais à titre personnel.

Encadré:

Visage de l’ACAT en Suisse

L’ACAT-Suisse, cela représente actuellement 2128 membres (dont une cinquantaine de membres collectifs, notamment des communautés religieuses) et environ 35 équipes. Le secrétariat central, à Berne, fonctionne avec 5 personnes. Son comité est présidé depuis 2003 par René Canzali, et compte six autres membres.

L’ACAT-Suisse est membre de la FiACAT (Fédération internationale des ACAT), créée en 1987, qui a un statut consultatif auprès de l’ONU et du Conseil de l’Europe.

Encadré:

Festivités du 25e anniversaire

C’est le 11 décembre, au lendemain de la journée universelle des droits de l’homme, que l’ACAT-Suisse fête son quart de siècle. Une célébration oecuménique aura lieu à 18h au Münster à Berne, avec la participation des paroisses évangélique réformée, catholique romaine et catholique chrétienne de Berne. Deux personnalités marqueront cet anniversaire de leur présence: l’avocat et ancien président de la FiACAT Guy Aurenche et le Tunisien Elafif Ghanmi, co-fondateur et ancien président de l’organisation des droits humains «Vérité-Action». La célébration sera suivie d’une collation devant le Münster ou sous les arcades de la vieille ville.

Une photo de René Canzali peut être commandée à kipa@kipa-apic.ch

(apic/bb)

6 décembre 2006 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 7  min.
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