Rencontre avec le théologien lucernois Hans Ruedi Meier, ancien volontaire au Tchad

Apic Interview

Engagé avec les malades du sida pour la Mission de Bethléem

Jacques Berset, agence Apic

Fribourg/Pala, 26 mars 2007 (Apic) La corruption au Tchad ne s’arrête pas devant le sida, une plaie qui ravage certaines régions du pays, lance Hans Ruedi Meier, ancien volontaire de la Mission Bethléem Immensee (MBI). Le théologien lucernois a travaillé durant trois ans et demi dans le cadre de la lutte contre la pandémie pour le compte du diocèse de Pala, au sud-ouest du Tchad, non loin de la frontière avec le Cameroun.

La région du Mayo-Kebbi, où se trouve le diocèse de Pala, est traversée par un couloir de communication qui mène vers Garoua et Maroua, les deux grands centres commerciaux du Nord du Cameroun. Jusqu’à récemment, c’était l’axe commercial où entraient les camions venant des ports du Cameroun. Maintenant une bonne partie du trafic passe sur la nouvelle piste qui mène de Moundou, au sud-est de Pala, vers la gare camerounaise de Ngaoundéré.

Le sida dans cette région a été pour une part répandu par les transporteurs routiers qui fréquentent les prostituées le long de la route. Une partie de ces femmes ou de ces jeunes filles, note Hans Ruedi Meier (*), ne sont pas des «professionnelles», mais se vendent à l’occasion parce qu’elles ont besoin d’argent. La pandémie du VIH/SIDA à Pala touche entre un cinquième et un quart de la population. Elle fait éclater la famille africaine, dont les solidarités sont d’ordinaire très fortes. La solitude, pour les malades, est une réalité nouvelle.

Hans Ruedi Meier a travaillé durant trois ans et demi dans le «programme sida» du diocèse de Pala, au sein du Bureau d’Etude et de Liaison des Actions Caritatives et de Développement (BELACD). Le BELACD, reconnu comme ONG par l’Etat tchadien, travaille notamment dans le domaine de l’éducation, et l’agriculture et du creusage des puits, de la santé, des personnes handicapées et du VIH/SIDA. Il développe également dans ce domaine un programme d’éducation sexuelle appelé «Education à la Vie et à l’Amour» (EVA).

Apic: Dans les villages, on ne se prostitue pas, on a le respect de la famille.

Hans Ruedi Meier: Aussi longtemps que ces règles étaient suivies. Mais on assiste à une déstructuration du milieu rural, due notamment à l’émigration vers les villes. Il n’y a cependant pas que l’exode rural qui joue. Car suite aux effets du sida, des jeunes qui avaient quitté leur village pour aller dans les grands centres du Cameroun – Douala, Yaoundé – y rentrent désormais pour y mourir.

Apic: C’est une religieuse suisse qui a lancé les programmes de lutte antisida du diocèse de Pala, en s’inspirant de ce qui se faisait déjà au Cameroun.

Hans Ruedi Meier: Effectivement, c’est Soeur Greth Marty, des Ursulines de Fribourg, une religieuse saint-galloise décédée en avril 2005, qui a démarré ce projet, mandatée par l’évêque de Pala. Elle a lancé dès 1996 le programme de lutte contre le sida du diocèse de Pala. Je suis entré dans l’équipe du Centre Diocésain d’Information et d’Accompagnement des Malades (CEDIAM) du diocèse et d’EVA, logés dans l’ancienne cathédrale de Pala, devenue le «quartier général» de la lutte antisida du diocèse. Avec des collaborateurs tchadiens – M. Etienne et M. Jérémie – je bénéficiais de l’aide d’un groupe de bénévoles – cinq hommes et trois femmes – qui faisaient les visites des malades à domicile.

Il faut s’adresser aux gens dans les langues locales: ngambaye, sara, foulfoulde, moundang, toubouri, arabe tchadien. Moins de la moitié des gens parlent français.

Apic: Les gens, dans les villages, évitent de parler du sida.

Hans Ruedi Meier: Les gens appelaient le sida «la maladie» ou «la grande maladie», c’était le terme courant. Par l’explication de phénomènes comme la grande fatigue, la diarrhée, les plaies ouvertes, les démangeaisons, par la description des infections opportunistes, nous avons pu ouvrir les yeux aux gens dans les villages, afin qu’ils reconnaissent l’existence du sida. Ils avaient toujours refusé de le voir, estimant que cela n’arrivait qu’en ville.

En 2003, quand je suis arrivé à Pala, on parlait encore des «malades». On voulait cacher la réalité, car les tabous existent toujours. Au niveau des professionnels, dans notre bureau, on parlait évidemment de VIH/SIDA. Mais dans les concessions, dans les quartiers, dans les villages, il fallait toujours faire attention, pour ne pas choquer. Malgré les fausses croyances, il fallait faire avancer les choses, pour que les gens puissent faire le lien entre la maladie et le sida, qu’ils comprennent que ce ne sont pas deux réalités juxtaposées. Ils ont certes rapidement compris, mais ils en ont tiré la conclusion qu’il fallait «faire avec».

Apic: La prise de conscience ne se traduit donc pas forcément par des changements de comportements.

Hans Ruedi Meier: J’ai pu le constater, pendant les 3 ans et demi que j’ai passés au Tchad. Mais les jeunes qui étaient informés au fur et à mesure par le programme EVA, une éducation sexuelle basée sur l’éducation à la vie et à l’amour, en ont saisi plus vite et mieux les enjeux. C’est dans ce milieu que l’on a compris la possibilité de se prendre en charge en changeant de comportement. En réalité, nous devons faire face à un certain vagabondage sexuel. J’ai en effet été confronté au fait que beaucoup estiment qu’ils doivent suivre tout de suite leurs pulsions sexuelles.

Je leur ai expliqué que s’ils avaient cette énergie vitale qui les brûle et qu’ils ne peuvent maîtriser, alors ils devaient prendre en compte les informations qu’ils recevaient, notamment sur l’intégralité de leur être, pour être préparés à la vie relationnelle. Il n’y a pas que l’instinct, il est nécessaire d’apprendre à dominer ses pulsions.

Apic: La tradition peut-elle être une aide dans ce cas ?

Hans Ruedi Meier: On voit que beaucoup, qu’ils soient jeunes ou moins jeunes, se retrouvent perdus entre tradition et modernisme. La tradition est devenue insuffisante pour leur donner des points de repères et le modernisme également. Il se traduit par du flou où l’on pense que tout est possible et tout est permis. En tant que chrétiens, avec notre vision de l’homme, notre éthique, notre anthropologie, nous proposons une autre culture. Et cela ne s’acquiert pas comme cela.

Apic: Voit-on les choses changer malgré tout ?

Hans Ruedi Meier: Certainement, car avec l’accès aux antirétroviraux (des médicaments qui permettent au système immunitaire de lutter contre le virus du sida, ndr), la qualité de la vie a beaucoup changé. Juste avant de partir, en été 2006, nous avons reçu à l’hôpital de Pala un appareil d’analyse CD4, pour connaître le taux de ces lymphocytes (CD4) dans le sang.

Les gens ont – pour le moment – accès aux antirétroviraux, et cela change beaucoup. Je suis retourné à Pala en janvier dernier, et j’y ai rencontré des gens qui ont retrouvé leur joie de vivre, leurs forces, du poids, et même leur statut social. C’est une vraie révolution!

Les deux premières années où j’étais sur place, quand la Soeur Greth allait visiter des malades dans les quartiers, elle devait faire attention où elle garait sa voiture. Pas trop proche, car les gens disaient: «C’est le sida qui rend visite!». De temps à autres, moi-même j’étais affublé de l’appellation de «Monsieur sida».

Apic: Le traitement du sida est-il accessible pour la population de Pala ?

Hans Ruedi Meier: A l’époque, c’était inaccessible pour la plupart. Sur place, on n’avait pas de médecins formés, ni de médicaments. Qui pouvait se permettre de payer le trajet de 480 km jusqu’à la capitale N’Djamena ? Il faut aussi payer la consultation et les traitements. Les antirétroviraux qui sont subventionnés coûtent aujourd’hui 5’000 francs CFA (environ CHF 12,50). Le tout coûtait alors entre 50 et 70’000 francs CFA, le double du salaire minimum tchadien ou six fois le montant mensuel dont disposent la plupart des gens de chez nous. On voyait alors les gens mourir comme des mouches.

Il y avait bien un service médical formé, à N’Djamena ainsi qu’à Moundou, la capitale économique, mais nous, nous étions à la périphérie. L’hôpital de district de Pala n’était même pas sur la liste du CDV, le centre de dépistage volontaire. Il a fallu se battre, et on y est arrivés en août 2004. Maintenant le service est là, mais il reste le problème permanent des stocks de médicaments.

Apic: Les revenus pétroliers ne devraient-ils pas servir à financer aussi le secteur de la santé ?

Hans Ruedi Meier: L’Etat tchadien devrait participer, car il a les revenus du pétrole de Doba. L’intention politique existe, du moins sur le papier, mais la réalité sur le terrain est bien différente. Le plus grand paradoxe est que les fonctionnaires de l’Etat – de l’éducation, de la santé, de l’administration – ont des arriérés de salaire de plusieurs mois, une triste réalité qu’ils n’avaient jamais connue avant l’arrivée de la manne pétrolière. C’est le plus grand scandale! La gestion de tout ce qui tourne autour du sida au Tchad est déficiente. L’ONUSIDA a bloqué des fonds internationaux pour un montant de 12 millions de dollars en novembre 2006. Le PNUD – Programme des Nations Unies pour le développement – a envoyé des hauts fonctionnaires pour réaliser un audit.

Apic: On connaît la position de l’Eglise en matière de lutte contre le sida. Est-ce difficile à mettre en oeuvre sur le terrain ?

Hans Ruedi Meier: Tout d’abord, il faut être clair qu’on ne peut réduire la lutte contre le sida à la question de l’usage ou non du préservatif. Cela fait partie des moyens, mais cela n’est pas l’essentiel: il y a des éléments culturels à ne pas négliger. Souvent, on entend dire que le préservatif coupe la relation, que le vrai échange doit être peau contre peau…

Bien sûr, quand on me le demande, je dis qu’il faut se protéger, pour préserver la vie du partenaire, et sa propre vie. Mais je rappelle aussi que la vie sexuelle n’est pas seulement une question de pénétration, mais surtout une question de tendresse, d’attention et d’amour, comme on l’enseigne dans le programme EVA. Ces aspects, nos interlocuteurs les connaissent très peu! Dans les milieux de l’Eglise locale, on disait souvent que le préservatif ne protège pas totalement.

Moi, je me situe du point de vue médical: si la qualité du produit est assurée, et qu’on l’utilise correctement, on pourrait parler de presque 100%. Notre médecin aussi se battait pour faire changer l’opinion du milieu religieux.

La Conférence des évêques du Tchad a publié en 2002 un document qui mentionne qu’au niveau du couple, quand un des deux ou les deux sont contaminés, le port du préservatif est admis du point de vue éthique (voir ci-dessous). C’est, sur le plan moral, une véritable petite innovation de la part des évêques. On voit ici que l’Eglise catholique locale est en train d’évoluer sur quelques aspects jugés pourtant inadmissibles il y a quelques années. JB

Encadré

Le Tchad ne dispose pas encore de statistiques fiables sur le sida

Concernant le sida, le Tchad ne dispose pas encore de statistiques fiables: les taux de prévalence du VIH/SIDA varient entre 4,9%, 5,7% voire 9%. «Nous qui sommes engagés sur le terrain avec les malades du sida, et même le Programme National de Lutte contre le SIDA au Tchad (PNLS), nous disons que dans le diocèse de Pala, le taux de personnes infectées peut aller de 20% jusqu’à 25%…», témoigne Hans Ruedi Meier.

Le diocèse de Pala, à la frontière du Cameroun, au sud-ouest du Tchad, dans la région du Mayo-Kebbi, a une superficie équivalant à celle de la Belgique et une population d’un million d’habitants. Les catholiques y sont près de 70’000, alors que la majorité de la population adhère aux religions traditionnelles (animistes), sans parler des fidèles musulmans. JB

Encadré

Déclaration des évêques du Tchad sur le SIDA

Dans le numéro 13 de la Déclaration des évêques du Tchad sur le SIDA, il est dit ceci: «En ce qui concerne le préservatif, l’Eglise voudrait rappeler ici, par l’intermédiaire de vos évêques, que son utilisation est soumise aux règles normales de la morale comme le sont les autres actes humains. La règle morale ultime est la conscience. Il revient à chacun de former sa conscience et d’exercer sa responsabilité selon la situation dans laquelle il se trouve. Parce que ’personne n’est tenu à l’impossible’, il ne peut être demandé à des conjoints de s’abstenir de relations sexuelles; nous comprenons donc qu’une personne, par devoir d’amour, puisse être amenée à utiliser le préservatif pour se protéger ou pour protéger son conjoint. Mais il faut savoir que le préservatif ne protège pas à 100% et qu’il ne résout pas à terme les vrais problèmes du SIDA».

Conférence épiscopale du Tchad : Déclaration des Evêques du Tchad sur le SIDA. N’Djamena, Octobre 2002, N° 13, p. 4

(*) Hans Ruedi Meier a une formation de théologien (à l’Université de Lucerne: travail sur le pasteur protestant suisse Leonhard Ragaz, figure du mouvement religieux pour le socialisme) et une autre de «Gestalt-thérapie» à l’Institut pour la Gestalt-thérapie Intégrative (IGW) de Würzburg, en Bavière. La «Gestalt-thérapie» est une psychothérapie en quelque sorte holistique. Depuis 1982, H. R. Meier a une expérience dans le domaine du sida comme bénévole dans les structures d’aide à Lucerne. Il a également travaillé dans le programme national de Caritas Suisse concernant l’accompagnement en fin de vie. Il avait pour mission d’introduire la question du sida dans les structures extrahospitalières. Il a été membre de la Fondation SIDA-INFO-DOC à Berne, sur mandat des évêques suisses. Il a travaillé au Tchad au service de la Mission Bethléem Immensee de janvier 2003 à juillet 2006.

Des photos de Hans Ruedi Meier peuvent être commandées à l’agence Apic, 026 426 48 01 ou par courriel: jacques.berset@kipa-apic.ch (apic/be)

26 mars 2007 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 9  min.
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