Apic Interview

Fribourg: Le «père» de la Déclaration de Fribourg voit aboutir 10 années de recherches

Promulguer des droits culturels, un «multi»défi lancé les 7 et 8 mai

Valérie Bory, Agence Apic

Fribourg, 27 avril 2007 (Apic). Les 7 et 8 mai 2007, deux Journées sur la «Déclaration de Fribourg» sur les droits culturels inaugureront la mise à flot de cette Déclaration mondiale. Enjeu de ces «droits culturels»: leur portée, dans des sociétés multiculturelles forcément diverses. Les Etats ont peur des droits culturels, explique Patrice Meyer-Bisch, coordinateur du projet, parce qu’ils mettent en question l’unité nationale. Pas de ratifications étatiques donc, mais un texte «libre», qui voyage sur internet, et un réseau d’observateurs qui regarderont où les droits pèchent.

La Déclaration a de nombreuses fées penchées sur son berceau: Conseil de l’Europe, Observatoire de la Francophonie, Unesco, des ONG laïques et religieuses, des associations de défense des droits culturels, comme ATD Quart Monde à Treyvaux, parmi d’autres acteurs de la scène des Droits de l’Homme. Elle remonte à 1998, date à laquelle un projet de Déclaration sur les droits culturels a été publié. Rédigé pour l’Unesco, il paraissait sous la signature d’un groupe de travail, dénommé «Groupe de Fribourg». Entretien avec l’un des pères de la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels, Patrice Meyer-Bisch, coordonnateur à l’Institut Interdisciplinaire d’Ethique et des Droits de l’Homme à Fribourg, et fondateur de l’Observatoire de la diversité et des droits culturels, lié à la Francophonie et à l’UNESCO.

Apic: La Déclaration a nécessité un long travail préparatoire avec beaucoup de partenaires. Quels sont les principaux?

Patrice Meyer-Bisch: Nous travaillons sur les droits culturels depuis 20 ans. Un projet de Déclaration pour l’Unesco a été publié en 1998. Puis on s’est aperçu que la situation politique était bloquée; cette question des droits culturels est un sujet très sensible. Ensuite un grand changement est survenu en 2001: la Déclaration de l’Unesco sur la diversité culturelle, qui a ouvert un intérêt politique important pour cette approche. En 2004, nous avons créé un Observatoire en partenariat avec l’Organisation internationale de la Francophonie, et avons modifié notre projet de 1998 pour faire une Déclaration. Ce n’est plus un projet, mais un texte émanant de la société civile. Parce qu’on ne veut pas attendre que des Etats l’adoptent ou risquent d’en diminuer la portée. Donc à partir du 7 mai, la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels, déjà en ligne sur internet, pourra être adoptée par tous ceux qui voudront l’utiliser.

Apic: Qu’entendez-vous par situation politique bloquée?

Patrice Meyer-Bisch: Tout le monde a peur des droits culturels, parce que ça met en question l’unité nationale. Si on accepte la diversité culturelle à l’intérieur d’un pays, après on aura bien entendu du mal à la gérer vis-à-vis des migrants, des réfugiés .

Apic: Quelle approche du concept de culture avez-vous utilisée: anthropologique, politique, culturelle?

Patrice Meyer-Bisch: Toutes les disciplines sont concernées par la culture. Nous prenons une définition large, dite sociologique, qui concerne tous les modes de vie, et pas seulement les Beaux Arts! La définition officielle de l’UNESCO est ici mise en référence aux individus. Nous ne pensons pas qu’il existe une culture en tant que telle et surtout, on n’a pas le droit de comparer culture occidentale et culture islamique par exemple, parce que ce n’est pas comparable. Ce qui existe, ce sont des individus, qui ont des milieux culturels variés.

Apic: Comment cette partie de l’article 5 (»liberté de s’exprimer en public dans la ou les langues de son choix») est-elle compatible avec l’intégration des migrants dans une culture d’accueil autre?

Patrice Meyer-Bisch: Chacun des droits est en même temps une liberté et une responsabilité. Il est clair que le migrant doit apprendre la ou les langues du pays d’accueil. Mais cela ne peut pas signifier qu’on puisse lui interdire de parler la langue de son choix ni de l’enseigner à ses enfants. Y compris d’obtenir une aide publique pour des cours.

Apic: L’article 6 (»la liberté des parents de faire assurer l’éducation morale et religieuse de leurs enfants conformément à leurs propres convictions et dans le respect de la liberté de pensée reconnue à l’enfant selon ses capacités») est-il en compatibilité avec l’école et son rôle? Y a-t-il la possibilité d’un clash entre les deux, dans nos pays occidentaux d’accueil? C’est par exemple la question du voile.

Patrice Meyer-Bisch: Pour moi, l’Occident ça n’existe pas, c’est un amalgame inconsistant! A mes yeux, le rôle de l’école est double: un rôle d’intégration à la communauté nationale qui ne peut se faire au détriment de la diversité culturelle et un rôle de développement et d’expression des identités personnelles. L’école doit être en mesure de faire le lien entre la diversité des identités et l’objectif, qui est d’établir un lien social et politique.

Apic: C’est toute la question de la laïcité, que cela soulève .

Patrice Meyer-Bisch: Oui, sauf que laïcité ne signifie pas absence de religion, mais compréhension et tolérance à l’égard des religions. Ce n’est pas une laïcité agressive qui est indiquée là. Mais plutôt les bases du dialogue interculturel.

Apic: Dans l’article 9 b, la Déclaration postule: «Assurer l’exercice interactif du droit à une information adéquate» Que signifie interactif dans ce contexte?

Patrice Meyer-Bisch: Cela signifie que le droit à l’information n’est pas simplement le droit d’accès à une presse libre et indépendante, mais que c’est aussi le droit de participer, dans tous les secteurs de la vie, à la production et à la circulation de l’information dont on a besoin pour exercer ses libertés. C’est à la fois un droit, une liberté et une responsabilité. Ceci est plus facile avec internet, dont l’interaction est beaucoup plus aisée. Le droit à l’information touche tout, l’économie, le politique etc.

Apic: La présente déclaration rassemble et explicite les droits déjà reconnus dans d’autres chartes. Y en a-t-il de nouveaux?

Patrice Meyer-Bisch: Il n y a pas de droits nouveaux expressément. Tous les droits existent déjà. Ils sont dans la Déclaration des droits de l’homme, les différentes conventions des Nations Unies et les instruments annexes. Difficile de les dénombrer: En gros une douzaine de textes pour huit droits culturels dispersés. C’était important de les rassembler pour en assurer la visibilité et en développer l’interprétation.

Apic: Un exemple de cette «explicitation»?

Patrice Meyer-Bisch: Le droit de participer à la vie culturelle a généralement été constitué comme le droit d’aller au théâtre, au musée, etc. Alors qu’en réalité, il implique le droit de participer à toutes les dimensions concrètes de la culture, qui existent dans une société. Si on prend le domaine de l’intégration des migrants, ils doivent pouvoir accéder à la culture de la communauté. Dans l’économie, si vous avez une activité économique qui se fait au détriment des cultures, par exemple en standardisant l’alimentation, on peut dire qu’il y a une perte d’identité culturelle au niveau de la vie quotidienne. Cela peut être au niveau du logement. Il est important d’avoir un droit au logement qui soit culturellement adapté.

Apic: Quel est l’enjeu des «clarifications» dont vous parlez?

Patrice Meyer-Bisch: Une clarification consiste à rendre les choses claires. Ce n’est pas la langue de bois, c’est le contraire. L’objectif est de clarifier la centralité politique de la culture.

Apic: Qu’entendez-vous par là?

Patrice Meyer-Bisch: On a toujours tendance à considérer que la culture est quelque chose de secondaire et de marginal. Et souvent réservée aux gens qui sont plus aisés, une fois que les besoins dits «primaires» sont satisfaits. Alors qu’en réalité, la culture est à la base de toute activité humaine, en commençant par l’éducation, qui nous permet d’être membres de la société.

Vous avez des gens qui sont «pauvres en culture «, qui n’ont pas les moyens ou à qui on a refusé les moyens d’accéder aux valeurs et aux disciplines culturelles, par exemple la richesse de la langue ou les moyens artistiques, les différents moyens d’expression.

Apic: Je reconnais là la démarche d’ATD Quart Monde, mouvement partenaire dans l’élaboration de cette déclaration: la pauvreté à l’intérieur d’un pays riche .

Patrice Meyer-Bisch: Oui, tant qu’on ne met pas l’importance sur les droits culturels, les pauvres resteront pauvres. La violation des droits culturels rend durables les autres violations. Du fait que l’identité du pauvre est méprisée, toutes ses capacités d’action le sont.

Apic: Vous dites que dans chaque culture il y a une possibilité d’accès à l’universel. Comment définir l’universel alors?

Patrice Meyer-Bisch: Est universel tout ce qui fait la condition humaine. Tout être humain est face à la vie, à la mort, à la maladie, à la tendresse, à la souffrance. Et chaque culture invente son rapport à l’universel.

Apic: La présentation de la Déclaration au Palais des Nations à Genève le 8 mai a-t-elle pour finalité une acceptation officielle dans le système des Conventions des Nations Unies?

Patrice Meyer-Bisch: Non, à Genève, on essaiera de voir comment le contenu du texte peut être utilisé par les experts des Nations Unies et les ONG. Autour des instruments des Nations Unies, vous avez des experts qui travaillent sur l’interprétation. Avec la Déclaration, nous avons une interprétation qui explicite les droits culturels, donc cela peut faire avancer le travail des experts comme celui des militants.

Apic: Devra-t-elle être acceptée, ratifiée, par les des instances ou des Etats?

Patrice Meyer-Bisch: Ce n’est pas notre objectif. Il s’agit là d’un travail politique qui est long, ce n’est pas notre métier.

Apic: On trouve parmi les ONG partenaires, Franciscans international. Pourquoi?

Patrice Meyer-Bisch: Un certain nombre d’ONG ont une origine, une couleur religieuse comme Franciscans International ou Dominicans for Justice and Peace, qui font un travail remarquable dans ce domaine et qui ont adhéré rapidement à ce projet parce qu’ils ont compris que les droits culturels représentaient la dimension la plus spirituelle des droits de l’Homme. C’est-à-dire qu’ils mettent l’accent sur le caractère intime de la dignité humaine et en même temps sur l’importance de protéger des valeurs culturelles communes. Y compris religieuses. En même temps, cette approche permet aussi de se détacher des interprétations de fondamentalistes qui, elles, sont toutes contraires aux droits de l’Homme. Nous avons aussi des ONG arabes parmi nos partenaires. Le mouvement n’est pas spécifiquement chrétien.

Apic: Quelle est la portée d’un tel texte sur le terrain?

Patrice Meyer-Bisch: La portée existe déjà, puisque nous avons un réseau d’une trentaine d’observateurs, qui travaillent sur le respect et la violation de ces droits dans de nombreux pays. Ce sont des ONG, mais aussi pas mal d’universitaires, des titulaires de chaires Unesco, tout comme notre Institut, qui est lié officiellement à l’Unesco. Nous avons comme mission de développer les idéaux de l’Unesco, ainsi que ceux de la Francophonie : les droits humains et la démocratisation des relations internationales.

VB

Encadré:

Lancement de la Déclaration de Fribourg à Fribourg et au Palais des Nations les 7 et 8 mai

L’adoption de la Déclaration de Fribourg se fera le lundi 7 mai dès 14h30, à l’auditoire Joseph Deiss de l’Université de Fribourg, avec de nombreux intervenants. Autorités, diplomates, membres d’ONG, experts de la francophonie et des droits humains du monde entier, seront présents. Un débat avec le public suivra à 17h15.

Le 8 mai, la Déclaration de Fribourg sera présentée au Palais des Nations à Genève, salle XVI, dès 13 h, en présence de partenaires de l’Unesco, de spécialistes des Droits de l’Homme, du Mexique, des Philippines, de Mauritanie, etc., de membres des ONG partenaires, entre autres. On note la présence du sociologue Alain Touraine, qui s’exprimera à 15h sur le thème «Des droits politiques aux droits culturels» (A Genève, seulement sur accréditation) (www.unifr.ch/iiedh).

Illustration de cet article: Un portrait de P. Meyer-Bisch est disponible auprès de:

kipa@kipa-apic.ch, à l’attention de G. Scherrer.

(apic/vb)

27 avril 2007 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 8  min.
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