La laïcisation et le sécularisme se sont imposés abruptement
Québec: Après un âge d’or de plus d’un siècle, l’Eglise s’est effondrée dans les années 60
Jacques Berset, agence Apic
Sherbrooke, 4 juillet 2007 (Apic) Après un âge d’or de plus d’un siècle, l’Eglise catholique au Québec, jadis toute puissante (*), s’est effondrée dans les années 60. C’est la période de la «Révolution tranquille», qui coïncide parfaitement avec la période du Concile Vatican II.
L’histoire de l’Eglise catholique au Québec, pour l’essentiel, remonte à 1608. C’est l’époque de la fondation de Québec par Samuel de Champlain. De grandioses fêtes pour le 400e anniversaire de la ville auront lieu en 2008. C’étaient les premiers temps, modestes et héroïques, de la «Nouvelle France». Certes, depuis un moment déjà, au cours du XVIe siècle, des pêcheurs basques venaient pêcher au large de Terre-Neuve, mais c’est la fondation du poste de Québec par Champlain qui marque vraiment le début de l’aventure française le long du Saint-Laurent.
La «Nouvelle France», qui se développa pendant 150 ans – jusqu’à la conquête britannique de 1760 – couvrait un vaste territoire allant de l’Acadie, à l’est, jusqu’aux Grands Lacs et à la Louisiane, au sud. Le premier diocèse, celui de Québec, fut érigé en Nouvelle-France en 1674. C’était alors le plus grand diocèse au monde, dont l’autorité s’étendait de l’Atlantique à la Louisiane, sur tout le continent américain.
Le XVIIe siècle français fut une période de grande ferveur religieuse, avec notamment la fondation par Jean-Jacques Olier de Verneuil (1608-1657) de la Compagnie des prêtres du séminaire de Saint-Sulpice. Les sulpiciens, envoyés comme missionnaires au Québec, prennent la succession des pères jésuites et assurent le ministère à Montréal.
Des figures spirituelles très fortes à la naissance de la Nouvelle France
«C’est l’époque des figures spirituelles très fortes dans la colonie, dont les plus connues sont celles de Marie de l’Incarnation, une mystique ursuline, de Mgr François de Laval, premier évêque du Québec, sans oublier Marguerite Bourgeoys, Jeanne Mance ou même Catherine Tekakwitha, une vierge iroquoise convertie, décédée à Kahnawake, près de Montréal (**)», confie le professeur Guy Laperrière, qui enseigne depuis 1971 l’histoire contemporaine à l’Université de Sherbrooke, au Québec. Détenteur d’un doctorat en histoire de l’Université de Lyon, le professeur Laperrière, spécialisé en histoire religieuse (***), est l’un des historiens les plus respectés du Canada français.
Mais après la conquête britannique de 1760, consécutive à la Guerre de Sept Ans, la situation va devenir particulièrement difficile pour l’Eglise catholique au Québec. La Nouvelle France va alors passer sous les fourches caudines du régime colonial britannique, de confession anglicane, qui ne reconnaît pas l’Eglise «papiste», souligne Guy Laperrière. Suite aux restrictions britanniques, le clergé catholique se raréfie, les récollets et les jésuites, interdits de recrutement, disparaissent par extinction.
Une image nuancée du patriotisme de l’Eglise
D’un autre côté, si l’opinion publique peut avoir une image très positive du clergé et de l’Eglise de l’époque, qui se seraient battus courageusement pour leur survie, les connaisseurs de cette période se rappellent aussi du loyalisme du clergé, surtout des évêques, à l’égard de l’autorité britannique. Ces derniers dissuadèrent les Canadiens de prendre parti pour ceux qui combattaient pour l’indépendance des Etats-Unis soumis eux aussi au joug britannique.
Lors des rebellions des Patriotes de 1837 contre le pouvoir colonial, le premier évêque de Montréal, Mgr Jean-Jacques Lartigue, prit position contre les auteurs du soulèvement armé. Il refusa la sépulture «en terre bénite» aux rebelles morts les armes à la main. Mais tout allait changer avec le réveil religieux ou le renouveau catholique des années 1840, où le deuxième évêque de Montréal, Mgr Ignace Bourget, allait faire du catholicisme – avec d’autres, bien sûr! – la religion du peuple canadien-français. La religion devint alors, sous la colonie britannique, une partie constitutive de la nationalité: «On ne peut être Canadien français sans être catholique, les protestants francophones l’apprendront à leurs dépens», note le professeur Guy Laperrière, lors du Congrès de l’Union catholique internationale de la presse (UCIP), qui s’est tenu à Sherbrooke en juin dernier.
Une pratique religieuse pratiquement unanime dès 1870
La pratique religieuse devient pratiquement unanime vers 1870, les vocations religieuses se multiplient: il y a un séminaire dans chaque nouveau diocèse. On fonde de nouvelles communautés, certaines viennent de France, et elles prennent en charge les écoles, les orphelinats, les hôpitaux, les hospices, ce qui fait que les Eglises – l’Eglise catholique en tête – contrôlent les grandes institutions.
«C’est le siècle du catholicisme intégral au Canada français… même s’il y eut toujours des minorités qui s’opposèrent au cléricalisme, qu’on appelait le plus souvent des libéraux», poursuit le professeur Laperrière. Cette période de 1840 à 1965, un «temps de gloire pour l’Eglise catholique au Québec», a permis à l’Eglise de contribuer puissamment à forger la nationalité canadienne-française, à lui donner sa cohérence, ses valeurs, ses raisons d’être.
Un grand rayonnement au-delà du Canada
Elle en poussa aussi le rayonnement dans les communautés françaises du reste du Canada, en Acadie, en Ontario, dans l’Ouest du Canada, et jusqu’aux Etats-Unis, avec les Franco-Américains, note-t-il. Ce rayonnement s’étendra outre-mer en Afrique, en Asie, en Amérique latine, où les missionnaires québécois seront très nombreux et sont présents jusqu’à aujourd’hui.
«Alors que jusque vers 1965, on chantait les louanges de l’Eglise sur tous les tons, les figures de Mgr de Laval, de Marguerite Bourgeoys, de Jeanne Mance, ne sont plus guère connues dans le Québec laïcisé d’aujourd’hui», confie à l’Apic le professeur Laperrière. En effet, la «Révolution tranquille» des années 60, qui succéda aux «années noires» du régime autoritaire de Maurice Duplessis, allié au clergé, est passé par là. Les intellectuels québécois appellent cette période «La Grande Noirceur» (****), mais c’est manifestement exagéré, estime l’historien de l’Université de Sherbrooke, car ce fut aussi une période de croissance économique exceptionnelle et une époque où l’éducation fit d’énormes progrès.
Le ver était depuis longtemps dans le fruit
En deux générations, la laïcisation et la sécularisation n’ont cessé de progresser dans cette société catholique «tricotée serrée», pour reprendre une expression québécoise.
Mais le ver était depuis longtemps dans le fruit: allié au clergé, le régime de Maurice Duplessis, Premier ministre du Québec de 1936 à 1939, puis de 1944 à 1959 (date de sa mort), allait cristalliser les critiques des intellectuels. Ce sont eux qui publièrent en 1948 le manifeste des artistes, intitulé «Refus global».
Deux ans plus tard, des militants d’action catholique, comme Gérard Pelletier, attaquent vigoureusement le cléricalisme, et publient une petite revue, «Cité libre», qui aura beaucoup d’influence.
C’est encore Duplessis qui fit installer un crucifix à l’assemblée nationale, lui aussi qui remit au cardinal Villeneuve, lors du Congrès eucharistique de Québec en 1938, un anneau symbolisant l’union indéfectible de l’Eglise et de l’Etat. Mais le conservateur Duplessis fit encore voter la «Loi protégeant la province contre la propagande communiste» – plus connue sous le nom de «loi du cadenas» – qui devait servir à réprimer les secteurs progressistes et les syndicats. Après la guerre, il poursuit également les Témoins de Jéhovah.
La modernisation de la société sonne le glas de l’ancien régime
Après la mort de Duplessis en 1959, on assiste à un mouvement collectif de modernisation de la société, alors que le Québec s’affirme sur les plans économique, politique, social et culturel. C’est à cette époque que les institutions contrôlées par l’Eglise – écoles, hôpitaux, services sociaux – passent aux mains de l’Etat. C’est aussi l’époque du Concile Vatican II, qui amène un grand renouveau dans l’Eglise, bien vite freiné, aux yeux des catholiques québécois, par ce «cran d’arrêt» qu’est l’encyclique «Humanae vitae». En 1968, «Humanae vitae» interdit la pilule contraceptive, signifiant pour de nombreuses femmes un refus du droit à une maternité responsable. Il y avait à peine quatre ans que le Québec avait adopté la Loi 16, qui mettait un terme à l’incapacité juridique de la femme mariée.
«Humanae vitae fut pour beaucoup l’occasion de prendre congé de l’Eglise», note l’historien québécois. «Les débats qui ont suivi, sur l’ordination des femmes ou le mariage des prêtres, avec le refus de Rome de même examiner la question, a plutôt fait scandale au Québec, et a relégué définitivement l’Eglise au rang des organismes dépassés dont on ne peut plus rien attendre», souligne le professeur Laperrière. Qui ajoute que les militantes catholiques elles-mêmes semblent désespérer de la hiérarchie, «dont les belles paroles sont rarement suivies d’actes». A cela s’ajoute, poursuit-il, la question des divorcés remariés ou celle des homosexuels, «et alors vous avez des chrétiens qui sont convaincus que leur Eglise manque à ses principes les plus fondamentaux d’accueil et de partage».
La religion est devenue une affaire personnelle
Depuis bientôt trois décennies, au Québec, c’est une minorité qui fréquente la messe le dimanche. «Sauf pour une partie des personnes âgées, l’assistance à la messe dominicale ne fait plus partie des coutumes et du mode de vie». Le mouvement de fermeture des paroisses s’accélère depuis l’an 2000, devenant un des phénomènes les plus importants et les plus significatifs au Québec en ce début du XXIe siècle.
L’an prochain, la sécularisation va encore faire un pas en avant, avec, dès septembre 2008, l’abolition de l’enseignement religieux dans les écoles. Il sera remplacé par un enseignement culturel faisant la place à toutes les religions, plus dans une perspective d’information et de culture que d’adhésion et de pratique. «C’est un changement fondamental, et l’épiscopat s’en rend bien compte, mais il est trop tard. La sécularisation a si bien fait son chemin que la grande majorité des citoyens sont maintenant convaincus que la religion est l’affaire personnelle de chacun, et son caractère public est relégué au second plan».
Malgré tout, note le professeur Laperrière, cela ne signifie pas que le phénomène religieux ne suscite plus aucun intérêt dans la population québécoise. Il n’y a qu’à voir la mobilisation que l’on constate pour la défense du patrimoine religieux. Et même le gouvernement du Québec subventionne la Fondation du patrimoine religieux, permettant ainsi d’entretenir des bâtiments religieux construits avant 1945.
Plus étonnant encore: les quatre cinquièmes des Québécois continuent, recensement après recensement, de se dire catholiques (82 % en 2001), les grands lieux de pèlerinage sont toujours aussi fréquentés, une majorité de parents, surtout à l’école primaire, continuent d’inscrire leurs enfants aux activités religieuses. Pour le professeur de Sherbrooke, le phénomène religieux, en pleine recomposition, n’est donc pas prêt de disparaître. JB
(*) L’Eglise catholique au Québec était jusqu’à la «Révolution tranquille» en charge de l’éducation, de la santé et des affaires sociales. Le premier Ministère de l’éducation nationale du Québec date seulement de 1964.
(**) Première Indienne à avoir été déclarée vénérable, Catherine (baptisée Kateri) Tekakwitha est née d’une Algonquine chrétienne et d’un Agnier païen en 1656 et est décédée près de Montréal en 1680, à l’âge de 24 ans.
(***) Le professeur Guy Laperrière est spécialiste de l’histoire religieuse (Québec-France, 19e-20e siècles). Il est notamment l’auteur de l’ouvrage «Les congrégations religieuses. De la France au Québec, 1880-1914» aux Presses de l’Université Laval. Le professeur Laperrière a donné une conférence sur «Religion catholique et opinion publique au Québec» lors du Congrès de l’Union catholique internationale de la presse (UCIP), qui s’est tenu à Sherbrooke en juin dernier, dont nous reproduisons ici une grande partie.
(****) La «Grande Noirceur» est une expression utilisée par certains historiens québécois. Elle désigne la période de l’histoire du Québec de 1944 à 1959 durant laquelle Maurice Duplessis est Premier ministre. Cette période est marquée par le grand conservatisme du parti au pouvoir, l’Union nationale, qui tente de maintenir les valeurs traditionnelles d’un Québec rural et catholique. La société québécoise connaît alors une période de grande stagnation sociale et artistique. Cependant, durant la «Grande Noirceur», le Québec connaît une poussée du syndicalisme en dépit de l’hostilité du gouvernement. Des mouvements d’intellectuels contestent les positions de l’Union nationale, mais dans l’ensemble Maurice Duplessis jouit d’une grande popularité. Il défend âprement l’autonomie de la province face au gouvernement fédéral, ce qui lui permet de renouveler trois fois son mandat de Premier ministre, jusqu’à son décès en 1959. L’arrivée au pouvoir en 1960 du Parti libéral du Québec de Jean Lesage inaugure alors la Révolution tranquille qui transforme rapidement et de fond en comble la société québécoise, notamment par la laïcisation de la société, la création de l’Etat-providence et la montée du nationalisme québécois.
Des photos du professeur Laperrière sont disponibles à l’Apic: jacques.berset@kipa-apic.ch (apic/be)




