Vivre le contraste entre pauvres et riches
Estavayer-le-Lac : Journée « Justice – injustice » dans le cadre de Carême
Bernard Bovigny, Apic
Estavayer-le-Lac, 6 mars 2008 (Apic) La période de Carême est propice à la réflexion sur les mécanismes de développement dans le monde. Qu’est-ce que l’injustice ? Et comment les pauvres ressentent-ils leur situation ? Une journée animée par les organisations Pax Christi et Action de Crème, mercredi à l’Institut du Sacré Coeur à Estavayer-le-Lac, a permis à 58 élèves romands et alémaniques de 16 et 17 ans d’expérimenter les différences entre pauvres et riches.
Simuler une situation de commerce international de la banane, avec des ouvriers, des producteurs, des entreprises d’import-export, des grossistes et des commerçants. Et vivre les mêmes tensions que les ouvriers condamnés à accepter un salaire insuffisant pour entretenir leur famille, alors que la plupart des autres chaînons s’en sortent plutôt bien, et même très grassement. Le « Jeu de la banane », proposé depuis plusieurs décennies dans les groupes d’animation en Suisse, provoque toujours les mêmes réactions passionnées. On s’enthousiasme sans trop de scrupules en accumulant des bénéfices somptueux, tandis que les ouvriers, les seuls véritables « travailleurs » de la chaîne, s’évertuent à dessiner de leur mieux des bananes avec un mélange d’entrain et de résignation, dans l’espoir de voir leur labeur récompensé.
Cerise sur le gâteau : ceux qui étaient les plus pauvres parmi la cinquantaine de participants à cette animation ont eu le « privilège » à midi de servir leurs camarades qui venaient de s’enrichir sur leur dos. Avec, en prime, un repas sans décorations de table, ni dessert, ni boisson autre que de l’eau plate.
Ces situations d’injustice n’ont pas manqué de faire réagir les participants lors de l’évaluation. Mais avec des nuances importantes. « Il est frappant de constater que les plus pauvres ont ressenti une profonde injustice. Mais ceux qui se sont laissés servir ont semblé apprécier la situation, en se disant : Finalement, ce n’est qu’un jeu», a fait remarquer Jean-Claude Huot, secrétaire romande de l’Action de Carême. Et de relever tout de même qu’une des filles jouant le rôle d’une commerçante a fait exprès d’atténuer ses bénéfices, histoire d’en faire profiter un peu plus les autres éléments de la chaîne, appliquant en quelque sorte certains principes du commerce équitable.
En prison, privés de repas
L’an dernier dans le même cadre, a relevé Jean-Claude Huot, les pauvres ressentaient tellement d’injustice et de révolte qu’ils avaient refusé de servir leurs camarades plus aisés. Verdict : deux heures de prison, avec privation du repas de midi.
Même si les débats étaient moins passionnés cette année, l’évaluation finale de la journée montre que le message a passé. « Les jeunes restent très sensibles à l’injustice. Ils essaient de demeurer sincères », explique André Bader, secrétaire romand de Pax Christi et organisateur de la journée. Les réflexions lancées lors des groupes d’évaluations démontrent que les jeunes accumulent beaucoup d’éléments d’information sur le monde en général – sans doutes avec l’aide d’internet – mais ne savent pas toujours se situer eux-mêmes par rapport à ce flot de nouvelles. Ainsi, un étudiant dénonçant les monstres bénéfices des multinationales s’est vu répondre par un camarade que Bill Gates consentait à des dons de plusieurs millions de dollars en faveur du Tiers-Monde. Dans son intervention finale, le routinier Jean-Claude Huot, qui travaille depuis plusieurs décennies dans le domaine de la justice et du développement, ne manquera pas de démonter les mécanismes d’exploitation (main d’oeuvre sous payée) ou d’enrichissement de certaines entreprises au détriment des pays pauvres, comme la création de sociétés «boîte aux lettres» dans des paradis fiscaux. « Après, elles ont beau jeu de faire des dons pour se donner bonne conscience ! ».
Apporter sa petite contribution
Comment combattre l’injustice? Cette question, posée aux participants au terme de la rencontre par Jean-Claude Huot a peiné à trouver des réponses convaincantes ou aisément applicables (»Rééquilibrer les salaires», «Monter aux riches ce qui se passe dans le Tiers-Monde»). Car s’il est assez aisé de dénoncer les mécanismes qui créent des situations d’injustice dans le monde, les moyens de lutte ne sont pas vraiment à la portée de tout un chacun. A moins de chercher à apporter sa petite contribution, ce que le secrétaire romand de l’Action de Carême n’a pas manqué de proposer: soutenir des organisations d’entraide fiables, faire pression pour supprimer la dette des pays du Tiers-monde, acheter «futé» (à savoir des produits locaux de saison en priorité ou alors issus du commerce équitable), ou encore signer la pétition en faveur du 0,7% du PNB en faveur de l’aide au développement.
Mais dans l’immédiat, c’est une autre injustice que les jeunes ont pu combattre sur place. Celles et ceux qui avaient reçu un repas «extra light» et ont dû servir leurs camarade à midi ont eu droit à des quatre-heures spéciaux. Comme quoi il n’y a pas de petites injustices qui ne méritent d’être combattues. (apic/bb)




