Fribourg: La Faculté de théologie de l’Université accueille deux évêques irakiens le 9 mai

«La minorité chrétienne d’Irak se sent abandonnée de tous»

Jacques Berset, agence Apic

Fribourg, 8 mai 2008 (Apic) «La minorité chrétienne d’Irak se sent abandonnée de tous. Les chrétiens d’Occident ne doivent pas se contenter de déclarations de solidarité, mais envoyer des délégations, soutenir des petits projets, pour que les chrétiens, qui émigrent en masse, puissent rester au pays». Tel est le message lancé en choeur par deux prélats irakiens invités ce vendredi par la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg (*), en collaboration avec l’Association Basmat Al-Qarib (**).

Mgr Louis Sako, 60 ans, archevêque chaldéen de Kirkouk, et Mgr Jacques Ishaq, 70 ans, ancien archevêque chaldéen d’Erbil et actuel recteur du «Babel College», partagent la même vision pessimiste de l’avenir de leur pays, où plus de la moitié des chrétiens ont cherché refuge à l’étranger depuis la chute de Saddam Hussein. Les chrétiens d’Irak, présents entre le Tigre et l’Euphrate depuis les premiers temps du christianisme, se sentent isolés et oubliés.

«Il ne reste plus que 300 à 350’000 chrétiens dans le pays. Il n’y a aucune lueur d’espoir à l’horizon, aucun signe d’amélioration en vue, l’avenir est très sombre. Moi-même, je n’ose plus me rendre à Mossoul depuis trois ans, visiter ma famille, c’est trop dangereux, à cause des risques d’attentats et d’enlèvement», déclare Mgr Sako à l’Apic.

La menace, dans l’Irak d’aujourd’hui, n’a pas de visage: elle peut venir de groupes terroristes affiliés à Al-Qaïda, de fondamentalistes «wahhabites» venus des pays voisins voire de pays occidentaux faire leur «guerre sainte» contre les infidèles, d’anciens affidés de Saddam Hussein ou simplement de criminels de droit commun qui profitent du chaos. Pour l’archevêque de Kirkouk, les groupes fondamentalistes qui prônent des valeurs musulmanes fermées rejettent la notion occidentale de démocratie.

Un chaos suscité par l’effondrement des structures étatiques

«Tout le monde profite du vide provoqué par l’effondrement des structures étatiques. Quand les Américains nous ont envahis il y a 5 ans, ils ont licencié les cadres du parti Baas, dissout les forces de sécurité, renvoyé plus d’un million de soldats à la maison, sans salaire. A l’exception du Ministère du pétrole, qu’ils ont tout de suite protégé, ils ont laissé piller et dévaster les musées, la Bibliothèque nationale, l’Académie nationale. Ils ont détruit en un jour un Etat que nous avions mis soixante ans à construire», témoigne Mgr Ishaq.

Ce dernier dirige la seule Faculté de théologie catholique en Irak. Elle a dû se réfugier à Ainkawa, au Kurdistan, le quartier de Dora, à Bagdad, étant devenu trop dangereux. Les locaux de la Faculté servent depuis de caserne à l’armée américaine! La capitale irakienne est désormais divisée: sur la rive droite du Tigre, dans les quartiers de Mansour et de Dora, par exemple, la plupart des églises sont fermées et les chrétiens ont dû partir. Mais dans certains quartiers de la rive gauche, confie Mgr Ishaq, «les églises sont ouvertes et je peux me déplacer habillé en évêque à la Rue Palestine où j’habite, dans le quartier de Rasafa, à majorité chiite».

De plus, à la chute de Saddam, les frontières ont été grandes ouvertes, permettant l’infiltration de nombreux «djihadistes» étrangers venus prêcher en Irak un islam fondamentaliste et combattant. Ils s’en prennent aux chrétiens, car ces derniers sont des cibles vulnérables: ils n’ont pas de milices ni de partis pour les protéger, ni font partie de tribus qui les vengeraient en cas d’attaques.

L’intelligentsia est visée: des professeurs d’Université, des médecins, des ingénieurs, des architectes, des hauts fonctionnaires sont assassinés, d’autres cherchent leur salut en se réfugiant à l’étranger. «Les simples Irakiens vivent dans la peur, ils ne savent pas s’ils vont retourner vivants à la maison quand ils vont faire leurs courses. Les parents équipent les enfants qui vont à l’école d’un téléphone portable, et ils les appellent sans cesse pour voir où ils se trouvent. La perte de confiance est totale. Désormais, on se méfie même de son propre voisin, on ne sait jamais!», relève l’archevêque de Kirkouk. Pour Mgr Ishaq, l’ancienne élite irakienne a été décimée, et de nouveaux milieux qui n’ont pas été formés remplissent ce vide: «Ce n’est plus le même Irak, c’est le règne de ceux qui ont les armes. Il y a toute une stratégie pour vider le pays de ses élites. Pour faire quoi, on ne le sait pas !».

Du Kurdistan au «chiistan» en passant par le «triangle sunnite»

Mgr Sako, qui plaide comme son confrère et l’immense majorité des chrétiens pour un Irak unitaire, déplore que l’Irak soit en train de se diviser sur des bases régionales: le Kurdistan au Nord – «qui existe déjà comme un pays de facto, presque un Etat» – une autre partie dans le triangle sunnite (Bagdad, Fallouja, Ramadi, Samarra, Tikrit, Mossoul), et le Sud peuplé de chiites. Cette partie du pays est en passe de devenir le ’chiistan’, où divers groupes s’affrontent les armes à la main pour le contrôle du pouvoir et du pétrole de Bassora.

«Le sentiment est que les Américains préparent cette partition du pays sur une base ethnique et religieuse. C’est l’inquiétude des chrétiens qui sont opposés à la division du pays et qui veulent construire des ponts entre les communautés», poursuit l’archevêque chaldéen de Kirkouk. Et Mgr Ishaq d’ajouter de son côté: «Nous aimerions que l’Irak soit à l’image de notre ’Babel College’, qui est une Faculté de théologie pour toutes les confessions chrétiennes, avec même des professeurs musulmans – chiites et sunnites – dans la section de philosophie. Ils enseignent à l’Université à Bagdad et viennent donner des cours à Ainkawa. Ces musulmans collaborent avec nous pour former l’élite chrétienne de demain!»

En invitant Mgr Sako et Mgr Jacques Ishaq, la Faculté de théologie de Fribourg veut apporter un soutien aux chrétiens d’Irak ainsi que promouvoir les échanges scientifiques et culturels. La Faculté de théologie de Fribourg souhaite mettre sur pied des échanges et des collaborations avec ce Collège. A cette occasion, elle invite vendredi 9 mai à 10h00, Mgr Jacques Ishaq, recteur du «Babel College», pour une rencontre avec les autorités de la Faculté de théologie. Une messe avec les évêques irakiens, pour la paix en Irak, sera célébrée en l’église St-Pierre de Fribourg le 10 mai à 17h30. JB

(*) Vendredi 9 mai 2008, Université de Fribourg, Miséricorde, Auditoire C, de 17h à 19h, Conférence de Mgr Louis Sako, évêque chaldéen de Kirkouk, sur le thème «Les chrétiens d’Irak: communauté oubliée ?». L’Université de Fribourg est depuis longtemps attentive à la situation difficile que traverse le peuple irakien. Au cours de ces dernières années, plusieurs activités ont été réalisées, notamment un colloque sur la situation des femmes et des enfants irakiens, en novembre 2006. Une prise de position, signée par le doyen de la Faculté de théologie, le professeur Max Küchler, et par le recteur de l’Université, le Père Guido Vergauwen, a été envoyée au Saint-Siège le 10 août 2007. Une autre missive en faveur des droits des minorités ethniques et religieuses en Irak a été adressée à Micheline Calmy-Rey, cheffe du Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE). (apic/be)

8 mai 2008 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 5  min.
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