2ème partie

L’encyclique Humanae Vitae a 40 ans

Le philosophe François-Xavier Putallaz face aux questions de l’Apic

Fribourg, 13 mai 2008 (Apic) A l’occasion du 40ème anniversaire de la parution de l’encyclique Humanae Vitae de Paul VI, l’agence Apic a questionné plusieurs personnalités du monde de l’Eglise pour leur demander leur avis sur ce texte très controversé.

Aujourd’hui, le deuxième volet de notre série donne la parole à François-Xavier Putallaz, professeur de philosophie et membre de la Commission de bioéthique de la Conférence des évêques suisses. C’est à titre personnel qu’il s’exprime.

Apic: Depuis sa parution, il y a quarante ans, l’Encyclique Humanae Vitae a fait couler beaucoup d’encre et a été l’objet de nombreuses critiques. Quels sont selon vous les aspects positifs d’Humanae Vitae?

F.-X. Putallaz: Ce qui est bouleversant dans Humanae Vitae, c’est la juste conception de l’être humain qu’elle promeut. De manière profonde et sans détour, mais avec finesse, l’Encyclique souligne l’unité de l’être humain : celui-ci n’est pas un puzzle, ni un être pulvérisé, mais une totalité qui, lorsqu’il agit, s’engage totalement. Pour cette raison, l’amour humain est d’emblée reconnu dans la juste perspective de sa grandeur : un don de soi, où aimer l’autre consiste à l’aimer pour lui-même. Quand on aime quelqu’un, ne lui offre-t-on pas ce qu’on a de plus précieux ? C’est-à-dire soi-même ? L’amour humain vrai est donc un don total, de toute la personne dans ses dimensions à la fois corporelle, affective et spirituelle. Cette vision de l’homme est tout simplement magnifique, parce qu’elle est vraie.

Un détail a son importance : voilà vingt ans que, lorsque quelqu’un me parle d’Humanae vitae (souvent en mal), je n’entre pas tout de suite en discussion. Mais je lui pose une question préliminaire : « Avez-vous lu l’Encyclique ? » Dans le 99% des cas, la discussion s’arrête là, parce que l’interlocuteur avoue n’en avoir jamais lu la moindre ligne. C’est aussi une question d’honnêteté intellectuelle. La plupart pensent par exemple qu’il y est question de la « pilule contraceptive » ou du « préservatif », alors que ces mots n’apparaissent pas, et que le sens du texte est une célébration de la grandeur de l’amour humain.

Apic: A l’ère du sida, des couples infertiles et des progrès de la médecine dans le domaine de la procréation assistée, la question de l’éthique sexuelle se pose autrement qu’il y a quarante ans. L’Eglise doit-elle revoir ses positions à ce sujet?

F.-X. Putallaz: C’est évident : il y a décalage croissant entre les moeurs de la société et l’Eglise. Mais pourquoi veut-on forcément que ce soit l’Eglise qui soit décalée, et non les moeurs ? Je ne vois pas que l’Eglise doive modifier ses positions, mais plutôt faire un effort d’explication, de pédagogie, et développer encore davantage son message, tout enveloppé de sollicitude. Le pape Jean-Paul II l’a fait de manière magistrale, et on n’a pas encore mesuré le progrès effectué sous son pontificat.

Avec la procréation assistée et les problèmes insolubles qu’elle pose (je pense au Diagnostic Préimplantatoire, et à l’eugénisme, c’est-à-dire la sélection délibérée entre les êtres humains qui méritent de vivre et ceux qui ne le méritent pas), on mesure mieux que jamais l’intuition prophétique de Humanae vitae : après avoir dissocié procréation et amour par la contraception (il y a 40 ans), voilà que la procréation médicalement assistée s’est engouffrée dans cette brèche pour une séparation dont on n’a pas encore mesuré toutes les conséquences néfastes pour le XXIe siècle. Jamais Humanae vitae ne m’est apparue aussi lucide que je ne la vois aujourd’hui.

Pour ce qui est du SIDA, ce n’est tout de même pas la doctrine de l’Eglise qui le favorise ! Tout esprit un peu honnête reconnaîtra que la fidélité reste objectivement le meilleur moyen d’éviter la maladie. Maintenant, si une personne par son mode de vie ne peut respecter la fidélité, alors au moins qu’elle se préserve et préserve autrui du SIDA. C’est là un moindre mal.

Apic: Le monde actuel est-il capable de vivre selon les prescriptions de Humanae Vitae?

F.-X. Putallaz: Le monde actuel est-il capable de vivre la sainteté de l’Evangile ? C’est la même question ! Bien sûr que c’est difficile. Bien sûr que c’est un challenge ! Bien sûr aussi que les jeunes y aspirent. Il y a un très beau mouvement d’Eglise pour les jeunes fiancés, intitulé « L’amour vrai attend ! » L’enseignement de l’Eglise répond tellement profondément au désir profond et secret des jeunes et des moins jeunes, qu’elle trouve aujourd’hui un regain d’attention.

Reste que chacun est faible, qu’il y a des difficultés, des errances, des bonnes et mauvaises expériences. Mais pourquoi voudrait-on toujours offrir aux jeunes des exigences au rabais ? Cette mentalité du moindre effort est tout à fait dépassée aujourd’hui. Les gens aspirent à ce qui est beau, vrai et grand. C’est être de mauvaise foi que de ne pas reconnaître ce trait à Humanae vitae ! Reste bien sûr la pédagogie : et j’entends pas là à la fois une explication claire, rationnelle, humaniste, ainsi qu’une éducation pour prendre les bons plis dès le plus jeune âge. En clair, c’est notre génération des sixties qui a éprouvé des problèmes, et elle les a légués à une jeunesse déboussolée. Aujourd’hui tout cela est révolu. Il faut reconstruire.

Apic: L’image de la femme donnée dans l’Encyclique se heurte à l’incompréhension de beaucoup de personnes. On peut y voir une certaine idée de la soumission de la femme à l’homme:  » que chacun aime son épouse comme lui-même et que l’épouse respecte son mari (37) «. Pour beaucoup, les femmes sont les principales victimes de l’encyclique. Partagez-vous cette analyse?

F.-X. Putallaz: On peut renverser la question : pourquoi les méthodes de contraception masculine n’ont-elles jamais pris ? A mon sens, parce qu’en prenant la pilule, ce sont les femmes qui se sont chargées de la plus grande responsabilité : elles ont « libéré » les hommes trop contents de n’avoir plus ce souci : « T’as pris ta pilule, chérie ? ». Dans toute cette affaire, je suis dont surtout frappé par la démission des hommes, et par une nouvelle forme de soumission des femmes.

Je crois que le temps est venu de retrouver le sens de la complémentarité : la distinction entre homme et femme n’est pas une faiblesse, mais une richesse. C’est homme et femme ensemble qui sont créés par Dieu. Après les siècles où le mâle s’est approprié faussement une domination, après une période où le féminisme a comblé une partie du retard, le temps est venu de rappeler que l’image de Dieu est dans l’homme et la femme ensemble, et que c’est à eux deux qu’est confiée la double mission de fonder une famille, et de gouverner la terre. Suivre ce programme, c’est à la fois se donner les moyens d’une écologie (face à l’environnement) et se doter d’une véritable écologie de l’amour humain. (apic/js)

13 mai 2008 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 5  min.
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