Entretien avec le secrétaire général de Jubilee South Africa, George Dor

Apic Interview

Les banques ont permis la survie du régime d’apartheid

Jacques Berset, agence Apic

Fribourg, 23 octobre 2008 (Apic) Lorsque l’Afrique du Sud de l’apartheid traversait ses périodes les plus pénibles, alors que la communauté internationale tentait de mettre Pretoria au ban des nations, les capitaux affluaient dans ce pays depuis la Suisse. «On peut dire sans aucun doute que ces prêts ont prolongé la vie de ce régime», témoigne le Sud-africain Georges Dor, de passage à Fribourg à l’invitation de l’ONG E-CHANGER.

Georges Dor, secrétaire général de «Jubilee South Africa» (JSA), a un large sourire: son mouvement vient de remporter une victoire d’étape. En effet, le 12 octobre dernier, une cour d’appel de deuxième instance de New York a jugé en faveur des plaintes déposées par 87 victimes de l’apartheid. Ce tribunal a soutenu leur droit de faire juger les banques et les entreprises multinationales qui ont soutenu à l’époque le régime de Pretoria. C’est en novembre 2001 que les procédures ont commencé pour obtenir des dommages et intérêts pour les victimes de l’apartheid.

JSA appuie, dans ce combat judiciaire de longue haleine, le «Khulumani Support Group» qui a intenté une poursuite contre 23 multinationales en vertu de l’»Alien Tort Claims Act» qui permet de poursuivre aux Etats-Unis des crimes commis ailleurs par des entreprises qui ont des activités sur sol américain.

Enlèvements, meurtres et tortures font partie des crimes que les firmes multinationales accusées, surtout des banques et des entreprises pétrolières, auraient encouragé et facilité en soutenant financièrement l’apartheid et en lui fournissant, notamment, du pétrole et des armes. Aujourd’hui le montant des dettes héritées de l’apartheid s’élève encore à des milliards de dollars.

Apic: Expliquez-nous d’abord ce qu’est le mouvement «Jubilee South Africa»

Georges Dor: «Jubilee South Africa» (JSA) est une organisation qui fait partie d’un réseau international. Ce réseau a débuté dans les années 90 en vue de l’abolition de la dette du tiers monde. Ce sont les Eglises qui avaient lancé ce projet, en faisant référence à la Bible (Lévitique 25): tous les cinquante ans, les dettes doivent être effacées. L’an 2000 a été choisi comme année jubilaire pour la remise des dettes. On a fait l’analyse de la dette au niveau mondial, considérant ensuite que la dette du tiers monde était illégitime et «odieuse». En ce qui concerne l’Afrique du Sud, la question de l’apartheid a été la question clef: pourquoi devrions-nous repayer la dette de l’apartheid ? C’est de l’argent qui a été prêté à aux responsables du régime d’oppression des populations non blanches.

Cet argent a été prêté au régime qui nous opprimait par des institutions financières internationales (FMI et Banque mondiale), mais aussi par des banques et des multinationales. Six pays sont concernés par la plainte à New York: la Suisse, l’Allemagne, la France, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Ces entreprises ont aidé et ont été complices du régime d’apartheid en fournissant des prêts bancaires, de la technologie militaire, des transports pour usage militaire, du pétrole et de l’essence pour l’armée et la police ainsi que des armes, ce qui a permis au régime de l’apartheid de survivre et de commettre des violations du droit international contre le peuple sud-africain. Parmi ces crimes, des exécutions extrajudiciaires, des tortures, des assassinats, des détentions arbitraires, etc.

Apic: Ne pas payer la «dette de l’apartheid», est-ce un problème juridique ou plutôt une question morale ?

Georges Dor: Ce qui sous-tend notre lutte, c’est une question morale, mais il y a aussi des conséquences sociales et économiques. Si nous ne repayons pas cette dette, elle peut être utilisée au profit des gens, pour résoudre des problèmes sociaux lancinants comme la santé, l’éducation, le travail, dont beaucoup sont encore privés en Afrique du Sud.

Grâce aux procédures du «Alien Tort Claims Act», qui datent de plus de deux siècles, on peut agir aux Etats-Unis. Ce serait plus difficile en Afrique du Sud, où nous n’avons pas cette législation, mais également parce que ces compagnies pourraient déserter notre pays. Mais elles veulent évidemment rester aux Etats-Unis pour y faire des affaires! C’est donc un instrument très efficace, car si on utilisait la législation sur les Droits de l’Homme, on serait très démuni…

Apic: Comment réagissent les entreprises attaquées devant le tribunal ?

Georges Dor: Cette procédure les inquiète beaucoup. Nous avons préparé de la documentation en vue de ce procès. Les études des économistes suisse Mascha Madörin et allemand Gottfried Wellmer ont été précieuses à ce sujet. On découvre que la Suisse était le deuxième bailleur de fonds des pouvoirs publics sud-africains.

Selon M. Madörin, en 1984, la Suisse détenait 15,8% de l’ensemble des créances à long terme de l’Afrique du Sud. En 1993, cette part s’élevait à 20,8%. Alors que l’ONU avait condamné l’apartheid en 1973 déjà… On peut dire que les prêts bancaires suisses ont prolongé la vie de ce régime.

Alors que les sanctions économiques internationales devenaient de plus en plus efficaces, l’engagement des banques suisse s’est donc considérablement accru. Par contre, depuis la libération de Nelson Mandela, la chute du régime d’apartheid et les premières élections démocratiques de 1994, l’économie suisse s’est faite beaucoup moins pressante pour investir dans ce pays. On peut parler de baisse dramatique!

Apic: Curieusement, le gouvernement sud-africain ne vous soutient plus, alors que l’ANC, avant les élections démocratiques, réclamait l’abolition de la dette de l’apartheid?

Georges Dor: Effectivement, de grandes pressions sont exercées sur le gouvernement sud-africain depuis plusieurs années. Quand on a lancé la procédure judiciaire en 2002, nous avons rendu visite au ministre de la Justice. Il nous a encouragés officieusement, tout en soulignant que son gouvernement ne pouvait pas intervenir en public contre les multinationales. Mais quand l’action judiciaire a pris forme, les multinationales ont eu peur, et ont exercé de fortes pressions, notamment au Forum économique mondial de Davos.

Le secrétaire d’Etat américain Colin Powell a bien fait comprendre les conséquences de cette action à notre ministre de la Justice. Il lui a demandé d’intervenir auprès de la justice sud-africaine pour que le cas soit retiré, intervenant de façon claire dans une affaire relevant de notre souveraineté! Mais l’argument qu’a utilisé contre nous en 2003 le ministre sud-africain de la justice de l’époque, Penuell Mpapa Maduna, était que c’était nous, le JSA et le Khulumani Support Group, qui minions la souveraineté nationale de l’Afrique du Sud en portant ce cas devant la cour new-yorkaise.

Mais ensuite, la nouvelle ministre de la Justice, Brigitte Silvia Mabandla, a également fait savoir qu’elle n’allait ni amender ni retirer la lettre que son prédécesseur avait envoyée à la Cour américaine en juillet 2003 pour lui demander de rejeter l’action intentée devant elle par 87 victimes de l’apartheid. Le gouvernement était soumis à des pressions terribles!

Apic: Pourtant, on mettait beaucoup d’espoir dans le processus lancé par la «Commission Vérité et Réconciliation» (TRC) présidée par l’archevêque anglican Desmond Tutu…

Georges Dor: Certes, mais en vertu de l’accord conclu entre l’ANC et l’ancien parti au pouvoir, les victimes de tortures et de meurtres perpétrés par le régime d’apartheid ne disposaient d’aucun recours ultérieur, si les auteurs de ces violations se rendaient devant la Commission. S’ils témoignaient, le TRC leur accordait l’amnistie. Une fois celle-ci octroyée, les victimes des atrocités visées par l’amnistie ne pouvaient plus intenter de procès au civil pour obtenir des compensations financières.

Suite aux pressions venant des gouvernements du Nord, le président Thabo Mbeki a rapidement accordé une indemnité aux plaignants. Avec le crash financier actuel, ce qu’ils ont reçu ne représente pas plus de 4 à 5’000 francs suisses. C’est ce dédommagement – qui ne représente vraiment pas grand-chose pour ceux qui ont été mutilés physiquement, qui n’ont pas eu de formation, qui n’ont pas de travail – qui a été utilisé par la ministre de la Justice pour dire que l’Afrique du Sud s’occupait elle-même des réparations. Qu’elle n’avait pas besoin de l’interférence d’un tribunal étranger pour résoudre le problème.

Les banques et les compagnies étrangères qui ont profité du régime d’apartheid refusent d’endosser une quelconque responsabilité et n’ont pas versé un penny!

Récemment, la Barclays Bank, une banque britannique, a tenté de revenir en achetant l’une des plus grandes banques d’Afrique du Sud, ABSA. Nous avons protesté contre son retour sans aucune espèce d’excuses pour avoir soutenu le régime. En particulier les forces armées sud-africaines de l’époque, qui opprimaient les Noirs dans les townships et agressaient des pays voisins comme l’Angola. Aujourd’hui, le groupe bancaire Barclays-ABSA recolonise le continent en mettant la main sur le secteur bancaire de la région.

Apic: Aujourd’hui, compte tenu de l’attitude du gouvernement sud-africain qui rembourse la dette et n’a plus assez d’argent pour payer les victimes et réparer les dégâts de l’apartheid, comment réagissent les gens ?

Georges Dor: Pendant longtemps il n’y a pas eu d’alternatives raisonnables au pouvoir de l’ANC, sauf du côté des partis de droite qui étaient actifs du temps de l’apartheid. Autant dire aucun vrai choix! Les gens sont frustrés mais ils votaient tout de même pour l’ANC.

Tandis qu’il n’y avait pas grand-chose pour l’éducation, la santé, les infrastructures, ou pour indemniser les victimes de l’apartheid, de l’argent allait pour rembourser la «dette de l’apartheid» dans des banques suisses, allemandes, etc. Imaginez le sentiment des gens! Les gens sont déçus voire en colère contre le fait que leur situation ne s’améliore pas. On assiste à des manifestations quotidiennes dans les townships, car les gens n’ont pas de travail, pas d’eau, pas d’électricité, pas de vraies maisons…

On risque d’assister à un éclatement de l’ANC en deux partis à l’occasion des prochaines élections, avec une tendance favorable à Thabo Mbeki – qui vient d’être «démissionné» de la présidence de l’Afrique du Sud par la majorité de l’ANC -, et une autre, très populiste, présidée par Jacob Zuma, représentant de «l’aile gauche» de l’ANC.

Avec ce dernier, rien ne va fondamentalement changer après les élections prévues en avril, c’est en tout cas le message qu’il a passé à Washington et en Europe. En attendant, sur le terrain, la situation se dégrade: les tribunaux qui devaient juger Zuma pour corruption ont été intimidés et ont laissé tomber le cas, sous prétexte que Mbeki avait interféré dans la procédure contre son rival. Des individus appartenant à des groupes comme la «Youth League» ou le mouvement syndical COSATU proclamaient dans le même temps: «Nous allons tuer pour Zuma». Pour notre part, nous allons continuer à lutter en tant que société civile… sans grande illusion. JB

Encadré

Un autre combat se profile contre les compagnies minières

Actuellement, «Jubilee South Africa» (JSA) lutte également contre des compagnies étrangères qui se comportent en Afrique du Sud comme en pays conquis. Les Noirs, après avoir été dépossédés sous le régime d’apartheid, ne possèdent plus aujourd’hui que 13% des terres en Afrique du Sud. Ils doivent encore subir, dans des communautés comme Sekuruwe et Sekiming, l’invasion des compagnies minières Anglo Platinum et Lonmin. «Ces compagnies utilisent les mêmes méthodes que du temps de l’apartheid. Mais le pire, c’est que des compagnies possédées par des Noirs, qui ont souvent d’étroits liens avec le gouvernement, procèdent de la même façon!», affirme George Dor. Cette nouvelle bourgeoisie noire, très peu nombreuse, affirme-t-il, s’est alignée sur les politiques d’exploitation subies par la majorité du peuple sud-africain. JB

Photo disponible auprès d’E-CHANGER (E-CH), Organisme de coopération par l’échange de personnes, 48, Rte de la Vignettaz – CH 1700 Fribourg (Suisse) tél.: 0041 26 422 12 40 / fax : 0041 26 422 12 43 Courriel: b.clement@e-changer.ch; www.e-changer.ch (apic/be)

23 octobre 2008 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 8  min.
Partagez!