Annecy: Près de 160 journalistes catholiques cherchent à «comprendre le monde qui vient»
Nouveaux défis pour les acteurs de l’information
Annecy, 27 janvier 2009 (Apic) Depuis 14 ans, à la fin janvier, la Fédération française de la presse catholique (FFPC) organise ses traditionnelles «Journées François de Sales», en l’honneur du «patron des journalistes», qui fut également grand prédicateur et évêque de Genève. Cette année, sous le thème «Donner à comprendre le monde qui vient – un défi pour les acteurs de l’information», quelque 160 journalistes catholiques français – rejoints par une poignée de Suisses, un Italien et une Québécoise – avaient fait le déplacement d’Annecy jeudi 22 et vendredi 23 janvier.
Ces traditionnelles «Journées François de Sales» sont à chaque fois une occasion unique pour ceux qui sont au coeur de l’information de partager leurs expériences professionnelles, de discuter des enjeux éthiques de leur profession, et de passer un moment de convivialité. Depuis le début, ce ne sont pas moins de 1’200 journalistes qui ont fait le déplacement en Haute-Savoie. Cette année, les débats ont été marqués en filigrane par la crise financière et économique qui secoue le monde, mais les participants ont cependant été invités à passer de la peur à l’espérance et à l’action.
La crise, «source de danger», mais aussi «source de potentialités créatrices»
«Si la crise est source de danger, elle est aussi source de potentialités créatrices, d’opportunités, qui sont plus dans l’ordre de l’être que de l’avoir», a lancé à cette occasion Patrick Viveret, philosophe, économiste, conseiller à la Cour des comptes, et auteur du rapport «Reconsidérer la richesse». Cet ancien rédacteur en chef du journal du PSU (Parti socialiste unifié) se définit aujourd’hui comme un militant associatif, plus que politique. A noter son dernier ouvrage, «Pourquoi cela ne va-t-il pas plus mal ?» (Fayard, 2008).
Patrick Viveret a invité le public, en citant un autre philosophe, Edgar Morin, à «retrouver le principe d’espérance», car pour lui, «la question de l’espérance est décisive dans ce temps de crise». Un de ces signes d’espérance: l’investiture du président Obama aux Etats-Unis. Et même sil ne faut pas idéaliser cette ferveur populaire, c’est tout de même un bon signe, un événement qui va dans la bonne direction.
Parmi les autres moments forts de ces journées riches en interventions très fécondes, celle du journaliste et écrivain Jean-Claude Guillebaud, que l’on a bien raison de définir comme «l’anti-Huntington», du nom de ce professeur de science politique de l’Université de Harvard. Membre du Conseil de sécurité au sein de l’administration Carter, Samuel Huntington a élaboré la «théorie absurde du choc des civilisations». Elle a servi de fonds de commerce à l’idéologie des courants néo-conservateurs américains et au président George W. Bush pour mener sa dangereuse «guerre contre le terrorisme», au nom de l’»Empire du Bien» contre «l’Empire du Mal».
L’absurdité de la théorie du «choc des civilisations»
Guillebaud a d’abord montré que les changements sont allés plus vite que la pensée avec l’arrivée de ce «sixième continent» qu’est le monde numérique. «Ce monde n’a pas encore été pensé, on n’a pas eu le temps encore d’en forger les concepts, notre pensée est en retard». Mais pour lui, une chose est claire: on ne peut plus dorénavant confondre la modernité avec l’Occident. Il ne faut plus considérer l’Occident comme le maître symbolique du monde, car «les cultures des périphéries du monde se sont réveillées et nous devons accepter que nous entrons dans une période de dialogue et de décentrement».
Puis, revenant à sa thèse de «paix des civilisations», il a déploré que depuis les attentats du 11 septembre 2001 à New York, «nous avons gobé cette absurdité qu’est la guerre contre le terrorisme».
Prix Albert Londres en 1972, la fameuse distinction qui couronne chaque année depuis 1933 le meilleur «Grand Reporter de la presse écrite», Guillebaud est notamment l’auteur de l’ouvrage «Le commencement d’un monde: vers une société métisse» (Le Seuil 2008). Il fut tour à tour grand reporter pour le quotidien «Sud-Ouest», puis pour «Le Monde»’, ensuite pour «Le Nouvel Observateur».
L’écrivain relève que le «choc des civilisations» est une théorie complètement fausse: «cette catégorisation absurde est contreproductive et n’a pas de sens, c’est comme dire qu’on va faire une guerre mondiale contre les bombardements…En fait, ce raisonnement procédait davantage d’une machine de guerre contre l’islam… Malheureusement, cette thèse absurde a été ressuscitée par les attentats du 11 septembre. On a recyclé l’arguments des conflits à venir, qui seraient des conflits de civilisations irréconciliables, mais les civilisations ne sont pas des entités immuables, immobiles, en dehors de l’histoire, imperméables les unes aux autres…Par exemple, la culture chinoise chimiquement pure n’existe pas, on trouve partout des gens de culture hybride, qui se mélangent, qui s’influencent, les cultures sont évolutives!»
Pour Guillebaud, «nous sommes en fait au commencement d’un monde», «un monde ’nouveau’ sans doute porteur de menaces mais plus encore de promesses». Cette modernité radicalement ’autre’ qui émerge ne se confond plus avec l’Occident comme ce fut le cas pendant quatre siècles. Pour Guillebaud, une longue séquence historique s’achève et la stricte hégémonie occidentale prend fin. «Nous sommes en marche vers une modernité métisse. Deux malentendus nous empêchent de prendre la vraie mesure de l’événement. On annonce un ’choc des civilisations’, alors même que c’est d’une rencontre progressive qu’il s’agit.
On s’inquiète d’une aggravation des différences entre les peuples, quand les influences réciproques n’ont jamais été aussi fortes. Le discours dominant est trompeur. En réalité, au-delà des apparences, les ’civilisations’ se rapprochent les unes des autres».
Et l’écrivain d’estimer qu’il y a moins de différences aujourd’hui qu’il y a 25 ans entre une étudiante de Téhéran et une étudiante de Nanterre… «La société civile iranienne est si dynamique, si rusée, et elle s’est plus modernisée ces vingt dernières années que sous le règne du shah…» Cela ne doit pas dire qu’il faille trouver des excuses au régime tyrannique de Téhéran, admet-il. Et de faire de pareilles constatations pour le Vietnam, en dressant des parallèles montrant que des paramètres de fond s’uniformisent un peu partout dans le monde, confirmant le fait que «les cultures se rapprochent au-delà des apparences». JB
Encadré
Wikipédia, un instrument à utiliser de façon critique
Auteur de l’ouvrage «Wikipédia, média de la connaissance démocratique – Quand le citoyen lambda devient encyclopédiste» (FYP Editions, 2008), Marc Foglia a estimé qu’il y a «un avant et un après Wikipédia» et que cela ne va pas sans poser de questions. Docteur en philosophie, en formation continue à l’ENA, le jeune chercheur estime que le phénomène Wikipédia est une innovation majeure dans la production et la diffusion du savoir. «Cherchez sur internet n’importe quel mot sur le moteur de recherche Google, la première page de résultats, celle qui compte, vous renverra presque invariablement à un article de Wikipédia».
Comment cette encyclopédie d’un nouveau genre s’est-elle installée comme une source universelle de connaissance, et désormais comme un réflexe intellectuel ? Quelles sont les nouvelles tendances sociétales révélées par Wikipédia ? S’agit-il d’un modèle qui préfigure la manière dont nous allons étudier, travailler, et même vivre ensemble ? Peut-on parler d’une «génération Wikipédia», qui serait l’expression du «soft power américain», une percée libérale dans le monde de la connaissance ou bien au contraire un authentique système collectiviste ? Cette «encyclopédie» jouit d’une forte notoriété chez les internautes, surtout les plus jeunes, au risque de faire oublier tout esprit critique.
Au-delà des motivations très pures voire idéalistes proclamées par ses adeptes – partager son savoir gratuitement avec tout le monde, faire appel à l’expertise de ceux qui ne sont pas experts – n’y a-t-il pas des groupes d’intérêts très organisés derrière la production de certains articles, comme l’a montré Marc Foglia dans le cas d’articles sur la scientologie ?
L’anonymat des contributions permet à certains gouvernements ou groupes d’influence, à des moments stratégiques, de faire prédominer leurs propres thèses. Wikipédia, véritable «ONG» de la connaissance, fait cependant preuve d’une réactivité extrême et des erreurs peuvent être corrigées très rapidement, argumente Marc Foglia. L’encyclopédie en ligne permet l’accès actuellement à plusieurs millions d’articles dans la plus grande diversité des langues, Wikipédia devenant un acteur incontournable du savoir en particulier pour la jeune génération. (apic/be)




