Au Prieuré Saint-Pierre, on élabore la «Cuvée des Bénédictins»

Apic Série d’été: «Ces lieux chargés d’histoire» (2)

Môtiers, un millénaire de présence bénédictine dans le Val-de-Travers

Môtiers, 17 juin 2009 (Apic) Ici, au Prieuré Saint-Pierre, à Môtiers, on sent l›esprit des bénédictins qui prièrent dans ces bâtiments pendant un millénaire. On est protestants… dans un haut lieu catholique, c’est un aspect spirituel qui nous imprègne… Christine Mauler, responsable des relations publiques de l’entreprise familiale Mauler & Cie SA, nous accueille dans la cour de cet ancien monastère aux fenêtres à meneaux de calcaire jaune d’Hauterive et de calcaire blanc du Jura.

A gauche de l’entrée du Prieuré, les armoiries d’Olivier de Hochberg, prévôt du chapitre des chanoines de Neuchâtel et ancien prieur de Môtiers, qui fit exécuter les derniers grands travaux en style gothique du Prieuré, en 1528. On plonge immédiatement dans l›histoire avec un grand H. Car le destin de ce lieu allait basculer avec la progression de la Réforme prêchée à Neuchâtel par le Français Guillaume Farel, qui fait fuir en 1530 les chanoines qui cherchent refuge à Môtiers. Ils en sont à nouveau chassés lorsque le culte nouveau arrivera dans le Val-de-Travers.

Le Prieuré fut alors désaffecté, loué puis vendu à la Ville de Neuchâtel, qui finit par le revendre à des privés. Il est finalement acquis au XIXe siècle par Louis-Edouard Mauler, qui l›achète avec son frère Eugène et son cousin Fritz Cottier. Ce descendant d’une famille de tonneliers d’origine alsacienne avait repris une entreprise qui élaborait depuis 1829 des vins mousseux selon la «méthode champenoise» dans les caves du Prieuré.

Epouse de Jean-Marie Mauler, le représentant de la quatrième génération à la tête de l’entreprise, Christine, d›origine vaudoise, est visiblement tombée amoureuse de ces lieux chargés d’histoire. Il y a encore quelques années, on faisait remonter l’histoire du prieuré Saint-Pierre au Xe siècle, comme le montre encore le film d’André Paratte sur l›histoire du Prieuré et sur la tradition des vins Mauler élaborés dans ses caves, que l’on présente aux visiteurs. «Dix siècles, c’est déjà une tradition très honorable», relève Christine Mauler.

Mais les fouilles plus récentes entreprises par le conservateur des monuments historiques de la République et canton de Neuchâtel sur le côté nord de l’église prieurale a permis la découverte de fondations d’une église du VIe siècle, voire du Ve siècle déjà. Des fragments de charpente, datés au carbone 14, l›attestent.

Passionnée par l’histoire de ces «lieux sacrés», notre guide nous présente alors les plans archéologiques des différentes étapes de construction, de l’église primitive du 5-6e siècle à l›édifice roman du XIe-XIIe siècle, beaucoup plus grand que l’église gothique qui lui succèdera. Tout à côté du Prieuré, on construit à l’époque préromane un édifice religieux de dimension assez semblable, l›église Notre-Dame, qui sera lui aussi transformé et qui fait depuis la Réforme office d’église paroissiale pour la communauté protestante de Môtiers.

Le Prieuré Saint-Pierre, dans sa grande époque, avait des possessions qui allaient de la Franche-Comté jusqu’au littoral du Lac de Neuchâtel, et du Plateau de Diesse, sur le versant sud du Chasseral, au-dessus du lac de Bienne, jusqu’à Yverdon-Cheseau-Noréaz.

«Au sommet de sa puissance, le Prieuré avait des possessions équivalant aux 3/5 de la superficie actuelle du canton de Neuchâtel. Il avait un pouvoir de justice sur ses terres, du Val-de-Ruz au Val-de-Travers».

Un lieu sacré, déjà à l›époque gallo-romaine

«Ce sont toujours des moines bénédictins qui ont été présents dans ces lieux. On a d’abord pensé que c’étaient des moines de Cluny – la Bourgogne n’est pas très loin – , mais il y eu aussi des liens très proches avec l’abbaye bénédictine de la Chaise-Dieu, en Auvergne… «, poursuit Christine Mauler. Preuve que la région, qui est un lieu de transit entre Neuchâtel et la France, était habitée depuis belle lurette: les fondations de la première église du Vle siècle ont été construites sur les ruines d’un édifice gallo-romain.

«On a retrouvé des tegulae, des tuiles de terre cuite, et des colonnes romaines, qui ont été réutilisées pour l’église. Les trouvailles faites par les archéologues montrent qu’il devait y avoir en cet endroit un lieu de culte romain déjà au Ier siècle de notre ère, c’était donc assurément un lieu sacré».

Dès le VIIIe siècle, les découvertes archéologiques montrent l›existence d’un deuxième édifice religieux tout à côté du premier. «Nous avons deux églises parallèles, comme à Romainmôtier ou à Saint-Ursanne. A cette époque, on voit qu’il y avait déjà une communauté religieuse et à côté une population paroissiale importante. C’est au XIe siècle que le Prieuré Saint-Pierre, avec son église romane de 35 m de long sur 20 m de large, est le plus puissant». Le Prieuré, «c’est 1’500 ans d’histoire architecturale, c’est exceptionnel», lance notre hôtesse, qui relève que la substance architecturale a été largement conservée: les bâtiments du Prieuré ont été cependant un peu aménagés et agrandis pour l’élaboration des Grands Vins Mousseux Mauler, de nouvelles caves ont été creusées et la cuverie a été placée à la fin du XIXe siècle dans un bel édifice néo-gothique.

Si le côté archéologique est bien documenté, les historiens se perdent en conjectures sur la disparition des documents écrits, car habituellement les bénédictins les consignaient. «Au XIe siècle, les bâtiments avaient déjà plusieurs siècles d’existence, mais malheureusement, on n’a rien d’écrit avant cette date ! On n’a pas trouvé d’acte de fondation, il n’y a que les pierres pour parler !» Le mystère n’a jamais été élucidé.

La première mention du Prieuré Saint-Pierre dans un document écrit ne date en effet que de 1093. Les communautés de Cluny et de la Chaise-Dieu s’en disputent alors le contrôle. Son rattachement à cette congrégation bénédictine est finalement confirmé par le pape Pascal II en 1107. Possédant au départ l›autorité non seulement spirituelle mais également temporelle sur toute la région, le Prieuré perd progressivement son pouvoir temporel au profit des seigneurs, puis des comtes de Neuchâtel qui finissent par annexer le Val-de-Travers à leur domaine.

En dépit de la présence du Prieuré, qui fut sécularisé en 1537, Môtiers adopte la Réforme, et les bénédictins trouvent refuge de l’autre côté de la frontière, dans l’abbaye de Montbenoît, en Franche-Comté. (voir encadré), emportant avec eux toutes les archives. L’église est transformée en grenier pour y abriter les recettes et impôts en nature et les bâtiments conventuels deviennent la résidence des receveurs princiers. La suite de l›histoire est connue. JB

Encadré

Du champagne au pays de la «fée verte»

Pays de la «fée verte», la fameuse absinthe distillée clandestinement pendant près d’un siècle et aujourd’hui légalisée – ce qui lui a fait perdre beaucoup de son mystère – Môtiers peut en plus s’enorgueillir, depuis 1829, de produire du «champagne» dans ses caves. Si ce fameux nectar est élaboré à quelque 740 m d’altitude, le raisin provient des zones viticoles du littoral du Lac de Neuchâtel, notamment le cépage pinot noir, «véritable colonne vertébrale des grandes cuvées Mauler», et le chardonnay. D’autres cépages sont également utilisés pour certaines cuvées, comme le chenin, le colombard, le cabernet sauvignon et le cabernet franc

Certes, l’appellation «champagne» est aujourd’hui prohibée en raison de la législation sur les appellations contrôlées (AOC). De la prestigieuse dénomination «champagne Mauler», on n’en voit plus la trace aujourd’hui, sauf dans les caves, quelques belles affiches prestigieuses, du temps où l’on pouvait encore boire du «champagne suisse».

Il n’en reste pas moins que ces vins produits par la famille Mauler depuis quatre générations selon «la méthode traditionnelle» (*) dans les caves du Prieuré Saint-Pierre, sont d’excellents vins mousseux qui remportent des médailles dans les concours internationaux. Si la maison Mauler exportait déjà au 19e siècle ses cuvées au-delà des mers, à Hong Kong, San Francisco ou Buenos Aires, aujourd’hui, l’essentiel de ses ventes (400’000 bouteilles produites par année) se réalise sur le marché suisse Cf. www.mauler.ch

Les magnifiques caves voûtées du Prieuré Saint-Pierre ne suffisant plus à entreposer les 2 millions de cols qui attendent de parvenir à maturité, des caves modernes ont été construites en 1992 à la sortie du village. Pour l’anecdote, notons que durant la Première guerre mondiale, suite à un accord entre Alliés et Puissances Centrales, des soldats britanniques furent internés en Suisse. Skiant à Mürren, dans l’Oberland bernois, ils avaient pris l’habitude de descendre les pentes au clair de lune. Ils baptisèrent l’endroit «Maulerhubel». On sut plus tard qu’avant de s’enfoncer dans la nuit, ces officiers très «british» y buvaient une bouteille de Mauler, contribuant ainsi à sa réputation. JB

Encadré

Jean-Jacques Rousseau au Val-de-Travers, Vallis transversa pour les Romains

Le Val-de-Travers, Vallis transversa pour les Romains, l’un des six districts du pays de Neuchâtel situé dans la partie sud-ouest du canton, s’étend sur près de vingt-deux kilomètres de long, de Noiraigue aux Verrières, à la frontière française. Le philosophe Jean-Jacques Rousseau lui-même fut séduit par Môtiers, et y élut domicile en juillet 1762… avant d’en être chassé par le pasteur et les habitants du village en septembre 1765, ses idées étant jugées à l›époque trop progressistes par les Vallonniers. JB

Encadré

La Vy aux Moines

A l’écart de l’ancienne route de France, au pied du versant nord de la vallée, Môtiers est le point de départ du chemin médiéval, «la Vy aux Moines», reliant le Prieuré Saint-Pierre à l’abbaye de Montbenoît, dans le département du Doubs. Ce chemin, récemment inauguré, offre une belle balade aux randonneurs et aux amateurs de VTT sur 33 kilomètres, avec 940 m de dénivelé, sur les traces des marchands de sel, des contrebandiers, des réfugiés et autres hors-la-loi qui empruntèrent ce passage dont le point le plus haut culmine à plus de 1’200 mètres d’altitude. Cette voie d’échanges a été tracée à partir du XIIe siècle par des chanoines de Saint-Maurice, en Valais, qui ont colonisé le Saugeais et qui y ont bâti l’Abbaye de Montbenoît, située le long du Doubs, à 800 mètres d’altitude, entre Pontarlier et Morteau.

Si aujourd’hui «la Vy aux Moines» ne pose plus de problème de sécurité et a gardé le charme originel de ses paysages, cet itinéraire franco-suisse balisé emmène les randonneurs de Môtiers à Boveresse, la capitale de l’absinthe, où l›on peut admirer le «tilleul des catholiques» dans la forêt de Boveresse, Monlési (mon loisir), la célèbre chaumière dans laquelle séjourna Jean-Jacques Rousseau, la Citadelle, point culminant de la Vy – avec panorama sur le Jura et les Alpes, le Lac des Taillères, La Brévine, Le Bredot, qui marque la frontière entre la France et la Suisse, La Perdrix, Montbenoît et son abbaye. Cf. www.travers-info.ch JB

(*) La «méthode traditionnelle» est caractérisée par une première fermentation du vin en cuve suivie d’une seconde fermentation lente en bouteille après ajout de la liqueur de tirage.

Série d’été Apic: Ces lieux chargés d’histoire

Est-il exact que les prémontrés de Bellelay ont inventé la tête de moine? Pourquoi l’évêque de Bâle se trouve-t-il à Soleure? Pourquoi les cérémonies de sépulture ont-elles été longtemps interdites à la cathédrale de Lausanne? Ces questions (et bien d’autres) trouveront réponse dans la série d’été que l’Apic consacre à «ces lieux chargés d’histoire». Une série de reportages à découvrir en juin et juillet. BB

Des photos de ce reportage peuvent être commandées à l’Apic : apic@kipa-apic.ch, tél 026 426 48 01 (apic/be)

17 juin 2009 | 15:43
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 8  min.
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