Brésil: Rencontre avec Soeur Ozania, responsable de la Pastorale des Migrants de Goias Velho

Une religieuse solidaire des coupeurs de canne à sucre

Goias Velho, juin 2009 (Apic) La production d’éthanol pour les biocarburants au Brésil a atteint 22,3 milliards de litres en 2008, soit près du tiers de la production mondiale, et les cultures de canne à sucre s’étendent désormais sur 7,8 millions d’hectares (*). Selon la Fédération des travailleurs de l’agriculture FETRAF, un demi million d’hommes sont embauchés chaque année dans le secteur de la canne à sucre. La plupart viennent de la région Nord-Est, la plus pauvre du Brésil, et travaillent souvent dans des conditions de semi esclavage, coupant au minimum entre 8 à 10 tonnes par jour de canne. Soeur Ozania, une religieuse courageuse, est engagée à leurs côtés.

Responsable de la Pastorale des Migrants de la ville de Goias Velho, au cœur du Brésil, Sœur Ozania œuvre au quotidien pour aider les coupeurs de canne à sucre venus d’autres régions à faire respecter leurs droits.

«Ma sœur, votre place est dans une église. Pas à l’entrée de l’usine, avec des coupeurs de canne à sucre en grève! – Sergent, ma place est auprès de ceux qui souffrent et sont exploités. Ces hommes vivent dans des conditions difficiles et méritent d’être traités comme des êtres humains».

La scène se passe en août 2008. Devant l’usine de production d’éthanol «CRV Açucar e Alcool», située à Carmo do Rio Verde, une bourgade plantée au cœur de l’Etat de Goias, au centre du Brésil, une centaine de coupeurs de canne à sucre ont installé un piquet de grève et bloquent l’entrée du site industriel malgré la menace des forces de police. La plupart viennent du Nordeste, la région la plus pauvre du Brésil. Responsable de la Pastorale des migrants, Sœur Ozania les connaît presque tous pour les avoir visités dans les logements de fortune mis à leur disposition par l’usine.

«Cette grève n’était pas la première, se souvient la religieuse. Et les revendications étaient toujours les mêmes: un meilleur salaire, des conditions de logement décentes, une nourriture correcte, de l’eau en quantité suffisante pour boire et se laver et la fourniture d’un coupe-coupe toutes les semaines et non tous les 15 jours, pour ne pas s’épuiser à la tâche».

Missionnaire de Saint Charles depuis 1992, Sœur Ozania est arrivée dans l’Etat de Goias en 1999, en provenance de l’Etat de Rondônia, situé à la frontière bolivienne. «Là-bas, je travaillais aux côtés des ’charbonniers’, qui fabriquent le charbon végétal à partir de plantations d’eucalyptus, dans l’Etat du Mato Grosso du Sud, au sud-ouest du Brésil». Face à des populations en situation de quasi-esclavage, des hommes, des femmes et des enfants «déshumanisés», maintenus dans des conditions d’hygiène inimaginables, Sœur Ozania se convainc définitivement de sa vocation.

Confrontée à des situations de quasi-esclavage, Sœur Ozania trouve sa vocation

«C’est à ce moment que j’ai vraiment compris pourquoi je voulais être religieuse et que ma place était parmi eux. J’ai senti que mon devoir, celui de l’Eglise, était de défendre la vie». C’est cette même conviction qui l’a poussée à travailler aux côtés des coupeurs de canne à sucre, lorsque elle est envoyée à Goias Velho.

En arrivant dans une région qui constitue aujourd’hui un véritable Eldorado pour la production de l’éthanol, Sœur Ozania constate en effet que le travail est uniquement articulé autour des paysans sans terre. «J’ai continué cette démarche, explique t-elle, mais j’ai aussi été frappée par le nombre de travailleurs venus d’autres Etats du Brésil pour couper la canne. Ces hommes laissent femmes et enfants pendant des mois et se retrouvent souvent dans des conditions de vie misérables, sans personne pour les accueillir, les écouter ou répondre à leurs problèmes».

D’où la décision de créer la pastorale des Migrants avec l’appui de l’évêque. «L’idée consistait à accueillir et à proposer un hébergement provisoire selon l’esprit de l’Evangile». Mais surtout d’aller à la rencontre de ces centaines de personnes qui sont recrutées par des contremaîtres, les «gatos», directement chez elles, dans des coins pauvres et reculés du Nord Est du Brésil. «Nous avons donc constitué des équipes pour aller visiter ces hommes, connaître leur réalité, leurs conditions de vie et de travail et prier avec eux».

Un monde de souffrances

«Au début, ça n’a pas été facile, car les seules personnes volontaires étaient des femmes assez âgées, sourit-elle. Elles n’osaient même pas entrer dans les logements attribués aux coupeurs de canne ! Et eux, ils étaient honteux de montrer leurs conditions de vie misérables». Mais la gêne mutuelle a fini par disparaître, les portes se sont ouvertes et Sœur Ozania a découvert un monde de souffrances.

Deux cents hommes regroupés dans une école désaffectée, des salles de classe pour dortoirs, des lits parfois dépourvus de matelas. A l’extérieur, une citerne comme source d’eau unique pour se doucher et laver les vêtements souillés par la sueur et les cendres… «Après des journées de travail épuisantes, les conditions de vie étaient inhumaines, assure la religieuse. Certains coupeurs de canne étaient malades et n’avaient même pas de médicaments pour se soigner. Et inutile de réclamer quoi que ce soit. A la moindre revendication, c’était la menace de renvoi». A cela, il fallait rajouter les soucis de famille, les problèmes administratifs…

Très vite, la Pastorale s’est donc avérée plus sociale que religieuse. Et les prières ont souvent été remplacées par des réunions où Sœur Ozania se livrait à une explication de texte de la convention collective des coupeurs de canne à sucre, un document réactualisé chaque année, mais jamais vraiment appliqué. Les séances étaient largement suivies, y compris par des «évangélistes». Qu’importe. «Le plus important, c’est que ces hommes soient traités dignement». Quitte à les soutenir dans un conflit social et s’asseoir à la table des négociations.

«Evidemment, je me suis demandée si, lors de cette grève, je n’allais pas trop loin en m’installant face aux patrons. Mais dans la mesure où le syndicat local ne prenait pas suffisamment en compte les intérêts des coupeurs migrants, je me suis dit que je devais défendre ces êtres délaissés et souvent méprisés». Avec succès, puisque les grévistes ont obtenu à cette époque de substantielles avancées sur tous les points.

Cette victoire, tout le monde – coupeurs de canne, équipe de la Pastorale des Migrants et… représentants syndicaux – l’a ensuite fêtée devant l’école désaffectée. Au programme ? Biscuits, sodas, chants et prières. Avec cependant en tête une menace proférée par la direction: le projet de mécanisation d’une partie de la récolte, synonyme de nombreux emplois supprimés.

«Cette mesure a déjà été partiellement mise à exécution cette année, explique Sœur Ozania. Et plus des deux tiers des coupeurs de canne à sucre n’ont pas été embauchés. Du coup, beaucoup sont venus sans contrat et se retrouvent confrontés à de sérieuses difficultés». Des difficultés auxquelles la religieuse tente de répondre, en ayant le sentiment que c’est en oeuvrant aux côtés des plus démunis que «l’Eglise gardera de son crédit au Brésil». Un crédit obtenu au milieu de la canne à sucre. JCG/JB

Encadré

Loin de l’image de modernité et de boum économique et social, le secteur de la canne à sucre engendre trop de travail inhumain et dégradant, écrit le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD, France) dans son dossier «Les faces cachées de l’éthanol au Brésil» (www.ccfd.asso.fr/dossier/ethanol/travail-esclave.php) Historiquement, la canne à sucre au Brésil est associée à l’esclavage. Malheureusement, le fléau du travail esclave n’est pas éradiqué. D’après les chiffres du Ministère brésilien du Travail, sur 6’000 personnes libérées d’une situation de travail esclave en 2007, plus de la moitié, soit 3’131, travaillaient dans des plantations de canne à sucre, payant ainsi «un lourd tribut au miracle éthanol».

«Alors qu’il est associé à l’image d’une énergie ’propre’ et du progrès technologique, le secteur de la production d’éthanol fonctionne encore souvent de manière archaïque, surtout pour la récolte, explique Francisco Alves, professeur à l’Université Fédérale de Sao Carlos (UFSCAR), cité par le CCFD. Plus de 60% de cette dernière se fait toujours à la main. Et même si la production a tendance à se mécaniser, la demande mondiale est telle que les besoins en main d’œuvre progressent. «Et les abus avec».

«Depuis 2003, nous avons constaté une progression importante du nombre de personnes retrouvées dans les champs de canne à sucre en situation de travail esclave», confirme Calisto Torres Neto, fonctionnaire du Ministère du Travail et de l’Emploi et membre d’un des sept groupes mobile d’intervention (GMI) chargé de la lutte contre le travail esclave. Aujourd’hui, ça représente la moitié de nos interventions». Soit un peu plus de 3’000 personnes libérées en 2007, note le CCFD, qui est la première ONG française de développement et a reçu son mandat de la Conférence des évêques de France. Cette association Loi 1901 est composée de 28 mouvements et services d’Eglise (MSE). Le CCFD-Terre solidaire s’appuie sur son réseau de 15’000 bénévoles répartis dans 99 comités diocésains et 1’500 équipes locales. JB

(*) Canne à sucre et agrocarburants – Quand le Brésil joue le «pétrole vert» contre la réforme agraire, Le Monde Diplomatique, avril 2009

Des photos de ce reportage sont disponibles auprès de l’agence Apic tél. +41 (026) 426 48 01, courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/jcg/be)

25 juin 2009 | 11:18
par webmaster@kath.ch
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