Projeto Axé ou la «pédagogie du désir»
Brésil: L’art comme instrument pour changer la vie des enfants de la rue
Salvador de Bahia, 1er décembre 2010 (Apic) «Pourquoi tu t’intéresses à moi ? Je n’ai rien à perdre. Aujourd’hui, je suis ici. Mais demain, je serai peut-être mort…» Tonalité un peu rauque d’un enfant qui se réveille. Il est près de midi et la chaleur est déjà accablante dans les ruelles du Pelourinho, le centre historique de Salvador de Bahia. Les enfants des rues se comptent par milliers dans cette métropole du nord-Est du Brésil. Reportage.
Les yeux embrumés par le manque de sommeil et l’usage de drogue, le crack, Rafael, 12 ans, s’extirpe de son «lit», un carton glissé sous un camion en stationnement. Il fait partie de la dizaine d’enfants et d’adolescents que suit Maria Elisa, éducatrice de rue. «Je m’intéresse à toi parce que tu m’as dit que tu aimais jouer du tambour, sourit la jeune femme. Et comme cet après-midi il y a un atelier de percussions tout près d’ici, si tu as envie de t’amuser un peu, tu es le bienvenu. D’ailleurs, tu vas retrouver beaucoup de tes amis. Et puis n’oublies pas que si tu as faim, tu peux aussi venir manger. Mais pour cela, il ne faut pas trop tarder.»
Maria Elisa fait partie de la vingtaine d’éducateurs de rue travaillant pour le Centre Projet Axé de Défense de l’Enfant et de l’Adolescent, plus connu au Brésil sous le nom de «Projeto Axé» (*).
«Dans la religion du candomblé, ’Axé’ fait référence au principe vital, à l’énergie entre les êtres qui permet à la vie de se développer», explique Cesare de Florio La Rocca, avocat, philosophe et créateur du «Projeto Axé» en 1990. C’est une manière d’affirmer que les enfants constituent l’énergie la plus précieuse d’un pays.
Un Italien découvre le Brésil et la misère des enfants de la rue
Découvrant le Brésil par la ville de Manaus lors d’un voyage avec un groupe de catholiques de Florence, sa ville natale, cet Italien passionné d’éducation, ami du pédagogue brésilien Paulo Freire (qui conçoit l’éducation comme un processus de conscientisation et de libération), a tout de suite été frappé par le nombre d’enfants abandonnés. Résultat, l’avocat délaisse les tribunaux italiens pour venir s’installer, en 1968, dans un quartier pauvre de la cité amazonienne, et travailler à différents projets avec les enfants en situation de rue. C’est de là qu’est née sa réflexion sur la «pédagogie du désir.»
«Je ne voulais pas répéter ce qui se faisait au Brésil, explique Cesare, mais plutôt approcher ce public avec une proposition pédagogique différente. Jusqu’alors en effet, beaucoup de gens avaient une démarche «d’assistanat», un peu à l’image des institutions religieuses ou des personnes qui donnaient des couvertures, des vêtements, des aliments, etc.… sans réflexion éducative».
Non à une démarche d’assistanat, compter sur la force des enfants de la rue
En arrivant à Salvador, Cesare a donc élaboré une méthode de travail basée sur un principe: susciter la motivation et les rêves des enfants et adolescents pour que, d’eux-mêmes, ils aient envie de changer de vie, de sortir de la rue. «Ces enfants ne doivent pas être vus comme de ’pauvres gamins’, insiste Eliane Gomes Rodriguez, assistante sociale. Ce sont souvent des enfants plus forts que les autres. Beaucoup ont eu la force de rompre avec leur destin pour affronter une réalité que, souvent même des adultes, n’auraient pas osé assumer. Ils savent survivre et possèdent des connaissances qu’ils peuvent exploiter». Encore faut-il les amener à exprimer ce potentiel.
«D’abord, nous les ’draguons’, explique Florisvaldo Cruz, responsable des éducateurs de rue. Pour cela, on va là où ils se trouvent pour y découvrir leur environnement (habitants, commerçants, policiers, etc.…)» Vient ensuite l’approche à proprement parler. Cela passe par des parties de football, des jeux, des discussions. «L’idée est de donner une image positive de l’adulte à des enfants qui ont pu être abandonnés, battus ou victimes d’abus sexuels».
Une fois la confiance établie, dite «phase d’amour», les éducateurs évoquent les différentes activités proposées par le «Projeto Axé». Ateliers de percussions, danse, capoeira, création textile, etc.… Des disciplines essentiellement artistiques, une autre facette originale du projet. «Nous refusons de former des menuisiers, des couturières ou des manucures, explique Caubi Nova, conseiller d’éducation au sein de la structure. D’abord parce que l’insertion dans le marché du travail n’est pas notre objectif. Et puis parce que l’art n’est pas pour nous un instrument pour éduquer, mais une éducation en soi. Il intervient sur la sensibilité, fait affleurer les sentiments et la subjectivité et émancipe l’être, en plus de travailler la rationalité et la précision technique.»
Ces enfants ne deviendront pas tous musiciens ou danseurs professionnels
«Evidemment, ces enfants ne deviendront pas tous musiciens ou danseurs professionnels, admet Helmut Schned, coordinateur général adjoint. Mais l’idée consiste à partir de ce qu’ils aiment pour les attirer vers la structure». Et à Bahia, ville où 80% de la population est d’origine africaine, les percussions, la danse et la capoeira notamment, figurent comme autant de composants de la culture et de la vie quotidienne.
«A travers ces disciplines, nous leur montrons qu’il sont capables de faire des choses, poursuit Helmut. Libre à eux ensuite de choisir entre différents langages artistiques, qui ont chacun une double finalité: éducative et professionnelle.» Quid des enfants qui ne feront pas de carrière artistique ?
Se remettre à aimer la vie
«Nous travaillons avec ces enfants pendant plusieurs années, rappelle Ricardo Mendez, éducateur et lui-même ancien enfant des rues. Ce qui signifie que nous les accompagnons dans leur processus de développement personnel. Avec toujours en tête que tout processus éducatif, en particulier lorsqu’il s’agit d’enfants en situation de rue, doit avoir un but prioritaire: que l’enfant aime la vie». Ou se remette à l’aimer.
Bonheur et concentration. Voilà ce qui émane en tout cas de l’atelier de création textile situé dans l’un des trois centres du «Projeto Axé», au cœur du Pelourinho. Devant de grandes tables, une dizaine d’adolescents travaillent à la création d’un motif pour une gamme virtuelle de robes et tee-shirt. «C’est l’occasion d’évoquer les racines africaines, de faire un peu d’histoire de l’art et surtout de laisser s’exprimer la créativité de ces jeunes, explique Marle de Oliveira Macedo, coordinatrice du secteur ’culture et art’. C’est à ce moment là que nous travaillons sur l’estime de soi».
A leurs côtés figurent également de jeunes adultes, tous anciens enfants des rues, aujourd’hui devenus éducateurs, voire styliste comme Luciana, 19 ans, qui vit désormais de son art et constitue une référence pour nombre de ses élèves. «En plus d’apprendre ce métier, j’ai pu reprendre une scolarité grâce au ’Projeto Axé’, et même réintégrer ma famille», assure la jeune femme. Un exemple de démarche intégrale chère aux quelques 200 personnes qui travaillent au sein du projet.
Travailler au rapprochement avec la famille
«Dès que l’enfant s’implique dans l’une des activités, nous travaillons à un rapprochement avec sa famille ou son référent familial, précise Eliane Gomes Rodriguez. Dans le cas où cela est impossible, nous offrons un abri. Parallèlement, et grâce aux accords de partenariat signés avec des écoles, nous travaillons à la re-scolarisation». Une tâche ardue que le ’Projeto Axé’ accompagne en mettant à disposition des éducateurs pour épauler les enseignants. Dans le même esprit, une démarche administrative est entreprise pour donner des papiers d’identité à ces enfants, souvent non déclarés à la naissance. Même chose pour l’accès à la santé.
Autant de volets dont Cesare de Florio La Rocca se passerait bien. «Le ’Projeto Axé’ est né pour disparaître le plus vite possible et remplacé par une politique publique». Une perspective hélas encore lointaine dans un pays où les rares chiffres accessibles font état de 200’000 enfants «en situation de rue», dont 10% vivraient à Salvador (**). Autant dire que Maria Elisa et les éducateurs du ’Projeto Axé’ n’ont pas fini de regarder sous les camions.
(*) Créé en 1990 à Salvador de Bahia, au Brésil, le «Projeto Axé» souhaite susciter chez les enfants et les adolescents vivant dans la rue l’envie de changer de vie et construire un projet personnel, en s’appuyant sur l’art.
(**) Source: Secrétariat spécial des droits de l’Homme auprès de la présidence de la République.
Encadré
Les enfants des rues: 200’000 selon l’Etat brésilien ou… 10 millions selon l’OMS
200’000 selon l’Etat brésilien ou… 10 millions comme le soutient l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ? Impossible d’affirmer avec certitude combien d’enfants se trouvent en situation de rue aujourd’hui au Brésil. D’abord parce qu’il convient de s’entendre sur les termes : «enfants dans la rue» et «enfants de la rue». Autrement dit, ceux qui, dans le premier cas, tirent de la rue de quoi subsister mais qui vivent avec leurs parents dans un logement plus ou moins décent. Et puis «les enfants de la rue», abandonnés et livrés à leur sort, sans aucune structure familiale. Pour compliquer le tout, il y a ceux qui passent d’un statut à l’autre. La majorité sans doute. La nuance est de taille et empoisonne depuis une douzaine d’années les relations entre le Brésil et l’ONU, qui réclame à corps et à cris des statistiques dignes de confiance. (apic/jcg/be)




