La nouvelle de la Résurrection est difficile à appréhender sur le plan économique (Pixabay.com)
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La nouvelle de la Résurrection est difficile à appréhender sur le plan économique (Pixabay.com)

Besoin de dé-mesure


Il est ressuscité !! Cette nouvelle, qui tient en quelques lignes, a une portée sans pareil. Elle dépasse en importance tout autre événement passé, présent ou à venir. Pourtant, paradoxalement, cette portée est tellement immense que nous avons de la peine à faire entrer la nouvelle de la Résurrection, et à lui donner pleine mesure, dans notre quotidien, notamment économique. Notre époque n’est pas la première ni la dernière dans cette situation, comme le rappelle la parabole du riche et de Lazare. En effet Abraham dit en conclusion “du moment qu’ils n’écoutent pas Moïse et les Prophètes, même si quelqu’un ressuscite d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus” (Luc 16 :30).

Le problème est probablement mal posé d’entrée de jeu: il ne s’agit pas de “faire entrer” la grande nouvelle dans notre quotidien, mais de faire l’inverse: d’orienter le quotidien sur cette nouvelle et l’organiser autour d’elle. Et c’est là que cela coince vraiment, surtout dans un monde aussi gorgé de la préoccupation économique que le nôtre.

Il n’y a pas d’économie sans mesure. Notre mode fonctionne – tant bien que mal – à cause d’une myriade de micro-équilibres qui “tiennent” grâce à des micro-dosages réajustés sans cesse: un peu plus d’effort ici, un peu moins de pression par-là, un prix à la baisse ici, un autre à la hausse un peu plus loin. Dans le quotidien, tout est une question de mesure, du trop ou du pas assez, par rapport à la contrepartie escomptée ou attendue. C’est bien d’ailleurs la ligne de la pensée et de l’action économiques orientées sur la déesse “efficacité” qui veille sur la “bonne” utilisation des ressources. La nouvelle de la Résurrection nous projette dans l’infini du don et dans l’éternité. De ce fait, nos dosages et micro-équilibres volent en éclat parce que la mesure est inopérante face à l’infini. Pour fonctionner, la mesure a besoin de finitude. A contrecœur, l’humanité tantôt se laisse enfermer dans un tel univers, tantôt, comme au temps de Pâques, a tendance à chercher plus loin.

“La nouvelle de la Résurrection, si elle est prise au sérieux, chambarde notre échelle du temps”

Un autre domaine où règne la mesure est le temps, la milliseconde étant l’unité qui règle les battements du cœur de la planète internet. Que ferions-nous sans pendules? Or, la nouvelle de la Résurrection, si elle est prise au sérieux, chambarde notre échelle du temps, la chronologie des millisecondes, minutes, heures, années ou siècles qui se succèdent vole ainsi en éclats face au ‘kairos’, le moment de l’événement, dans lequel le temps se fige au point de devenir éternité. Comment rendre le quotidien, réglé comme du papier musique pour accommoder au mieux les diverses contraintes, ouvert au ‘kairos’? Le défi est de laisser vivre en nous le tiraillement permanent entre ces deux manières d’appréhender le temps comme ‘chronos’, la succession, ou comme ‘kairos’, l’irruption.

Face aux défis de la Résurrection, Adam Smith – celui que l’on porte aux nues comme père de l’économie moderne – plaide l’impuissance et se terre dans la finitude. Il fait ainsi figure du grand résigné, auquel – sans le savoir – nous emboîtons allégrement le pas. En effet, sa promesse de la vie dans la finitude du ‘chronos’, de l’efficace et du mesurable n’a rien de commun avec le souffle de la Résurrection ni avec la promesse de Pâques. Smith écrit en effet dans la Théorie des sentiments moraux : “La société peut se maintenir entre différents hommes comme entre différents marchands, à partir du sens de son utilité, sans aucun lien réciproque d’amour et d’affection”… Il ajoute plus loin, comme pour réconforter, “La société ne peut toutefois subsister entre ceux qui sont toujours prêts à se nuire et à se causer du tort”. L’empathie, regard non-malveillant, est le maximum dont l’homme enfermé dans la finitude du mesurable est capable selon Smith. Et celui-là, même si “quelqu’un ressuscite d’entre les morts”, ne sera pas convaincu. Non, Mr Smith, votre projet est un tombeau – il est l’heure de s’en extraire.

Paul Dembinski

24 avril 2019

Paul H. Dembinski

Né à Cracovie, Paul H. Dembinski préside la Plateforme Dignité et Développement, groupe de réflexion romand inspiré par l'enseignement social chrétien. Professeur à l'Université de Fribourg, son enseignement s'articule autour des questions liées à la concurrence et à la stratégie internationale des entreprises. Il dirige également l'Observatoire de la Finance à Genève.

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