Pour les évêques, il est difficile d'accepter qu'une Commission indépendante puise dans un fonds constitué par l'Eglise. | © Pierre Pistoletti
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Pour les évêques, il est difficile d'accepter qu'une Commission indépendante puise dans un fonds constitué par l'Eglise. | © Pierre Pistoletti

CECAR: sortir de l'ornière


Le processus mis en place pour traiter les abus sexuels dans l’Eglise catholique en Suisse se cherche encore. En témoigne, la récente interruption d’activités de la Commission écoute-conciliation-arbitrage-réparation (CECAR). Les enjeux sont multiples: respect des victimes, mais aussi questions financières et lutte de pouvoir.

La CECAR annonçait vendredi l’interruption de ses travaux, quelques mois après avoir soufflé sa première bougie. Seule la Conférence des évêques suisses (CES) peut faire évoluer la situation, affirmait à cath.ch sa présidente, l’ancienne conseillère nationale neuchâteloise Sylvie Perrinjaquet.

En cause: “l’ingérence” d’une Commission de la CES dans le processus d’indemnisation des victimes. Alors que la CECAR s’est dotée de tous les outils pour accompagner et choisir le montant de l’indemnisation des victimes dont les cas sont prescrits, les évêques suisses ont mis en place une commission chargée de vérifier la plausibilité des demandes.

Cette Commission d’indemnisation devrait se limiter à exécuter les demandes de la CECAR. Si cette dernière définit le montant de l’indemnisation à 17’000 francs, la Commission des évêques se contente de puiser ce montant dans le fonds constitué par l’Eglise et le reverse à la victime. Punktschluss.

Une solution “à la romande”, pourrait-on dire de Zurich.

Cela scellerait définitivement l’indépendance de la CECAR, avancent ses membres. Du côté des évêques, il est difficile d’accepter qu’une commission totalement indépendante puise directement dans un fonds constitué par l’Eglise. Ce n’est pas un point de détail puisque le fonds a déjà été doté d’un million de francs par les diocèses, la RKZ et les communautés religieuses de Suisses. Mais la question est aussi institutionnelle et culturelle.

Les évêques, avec le soutien de leur groupe d’experts, ont établi dans chaque diocèse des commissions qui offrent un accompagnement et une réparation plus ou moins similaires à la CECAR. A ce détail près qu’elles ont été mises en place par et dans l’Eglise. Peut-on leur reprocher un manque d’indépendance? Non, diront ses partisans. D’autant que ces commissions ne sont pas composées uniquement de prêtres ou de religieux, mais aussi de psychiatres, d’assistants sociaux ou de juristes. Reste que certaines victimes tiennent à solliciter une entité qui n’a pas été pensée exclusivement par l’Eglise. On le comprend.

C’est là le point fort de la CECAR, mise en place après un long processus de réflexion qui a rassemblé autour d’une même table une association de victimes romande, des parlementaires fédéraux et des religieux. Mais tout n’est pas résolu pour autant. Cet accord, à la base de la CECAR, n’a pas été signé par la Conférence des évêques suisses, mais “des institutions catholiques”, représentées notamment par l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, Mgr Charles Morerod. Il a fallu convaincre après coup et chercher une intégration dans le système mis en place.

“A la romande”, pourrait-on dire de Zurich, où se situent les Groupes d’experts de la Conférence des évêques. Entendez par là en s’affranchissant de certaines règles et de certains processus. Pour gagner en rapidité et, sans doute, en efficacité.

La question du rôle de la Commission d’indemnisation en cache d’autres: la CECAR s’est-elle vraiment dotée d’une envergure nationale? Si tel est le cas, pourquoi son site internet n’est-il pas traduit en allemand ou en italien? A-t-elle l’intention de collaborer avec la Commission d’experts Abus sexuel des évêques suisses et la Commission d’indemnisation pour harmoniser les processus? De l’autre côté, a-t-on véritablement perçu l’utilité de la CECAR et l’enjeu de son indépendance non seulement pour les victimes, mais aussi pour la société civile.

Autant de questions qui marquent les premiers pas d’une commission novatrice. Des questions à prendre au sérieux. Au-delà des difficultés de mise en œuvre, il en va de la pérennité d’une modalité de traitement des abus sexuels dans l’Eglise extrêmement intéressante. A tel point que, de l’étranger on parle d’un “modèle suisse”. Sur ce coup-là, la capacité de dépasser le Röstigraben prend une dimension internationale.

Pierre Pistoletti | 16.04.2018


Voir aussi: Lorsque le berger est un loup. Les abus sexuels dans l’Eglise en Suisse. 

Pierre Pistoletti

Pierre Pistoletti est théologien et journaliste, rédacteur en chef de cath.ch, le portail catholique suisse.

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