Bartholomée Ier, patriarche orthodoxe de Constantinople (Photo:Massimo Finizio/Wikimedia Commons/CC BY 3.0)
Blog
Bartholomée Ier, patriarche orthodoxe de Constantinople (Photo:Massimo Finizio/Wikimedia Commons/CC BY 3.0)

En marche vers la Civilisation de l’Amour


Les choses bougent sur les sentiers de l’œcuménisme. La visite du pape François à Genève en a été un symbole fort. Il risque – peut-être malgré lui – de passer pour l’arbre qui cache la forêt dans laquelle a aussi progressé Bartholomée, le patriarche œcuménique de Constantinople. Son message social en faveur de l’unité mérite de ne pas rester en lisière…

Le patriarche œcuménique Bartholomée, premier chef du monde chrétien orthodoxe, était présent à Genève, le dimanche 17 juin dernier, pour célébrer le 70e anniversaire du Conseil œcuménique des Eglises (COE). Lors de son homélie, il a salué les efforts en faveur de l’unité, de la justice et de la paix, menés par le COE dans ce pèlerinage commun avec les autres confessions chrétiennes. Il a également pointé du doigt le fait que l’œcuménisme, aujourd’hui, doit prendre des formes nouvelles pour faire face aux nouveaux défis du monde.

“L’œcuménisme doit prendre des formes nouvelles pour faire face aux nouveaux défis du monde”

Bartholomée a récemment précisé le contour de ces « res novae » dans un discours moins connu, prononcé lors de la dernière conférence de la Fondation Centesimus Annus pro Pontifice, à Rome en mai dernier. Le titre de son intervention est évocateur : « Un agenda chrétien commun pour le bien commun ». Son message invite à une collaboration accrue :

« Nous avons besoin des uns et des autres, nous avons besoin d’un agenda commun, d’une mobilisation commune, d’efforts et de buts communs. Notre conviction profonde est que dans cet effort, la contribution de nos Eglises reste cruciale ».

Nos Eglises, de fait, sont des lieux où se vivent, se partagent et se construisent des réalités communes, tant dans la liturgie que dans la diaconie. Elles ont un rôle crucial à jouer pour faire face à la crise mondiale que nous traversons. Pour Bartholomée, cette crise multifactorielle est avant tout marquée par des processus de désolidarisation. Son constat se rapproche du diagnostic posé par François dans Laudato Si. Le pape montre qu’il n’y a pas plusieurs crises (écologique, social et économique), mais bien une seule crise anthropologique. Car tout est lié ! Cette crise, comme il l’a rappelé dans son homélie à Palexpo, provoque des déracinements multiples. Expertes en humanité, nos Eglises sont dès lors à même de la contrebalancer par la promotion d’une véritable culture de la solidarité.

“La voie de la coopération commune possède sa valeur propre”

Les enjeux actuels représentent bien évidemment un sacré défi à relever pour les différentes confessions chrétiennes. Or, ils manifestent aussi une belle opportunité pour renforcer le dialogue œcuménique, la coopération commune menée dans un esprit d’ouverture et de confiance.

Dans une récente interview, Mgr Morerod relève à juste titre que les orthodoxes insistent davantage, dans cette marche commune, sur les aspects éthiques. Car ils estiment déjà posséder une certaine forme d’unité visible. Les catholiques établissent par contre des distinctions plus nettes de degrés entre une communion pleine et partielle. Cela explique peut-être pourquoi les papes ne mettent pas forcément la dimension éthique  ou sociale en-tête de l’agenda œcuménique. Fort heureusement, dans son discours au COE, François n’a pas écarté cette voie :

« Que pouvons-nous faire ensemble ? Si un service est possible, pourquoi ne pas en faire le projet et l’accomplir ensemble, en commençant par faire l’expérience d’une fraternité plus intense dans l’exercice de la charité concrète ? »

Certes, la marche vers une pleine reconnaissance doctrinale reste de longue haleine. La voie de la coopération commune n’est pourtant pas à négliger dans le dialogue œcuménique, car elle possède sa valeur propre. Si, comme le rappelle Mgr Morerod, « la vie chrétienne n’est pas d’abord une morale, mais la rencontre avec une personne, Jésus-Christ », il n’en demeure pas moins que notre comportement moral découle de cette rencontre. Dès lors, il peut servir à manifester notre désir d’unité et à en témoigner. Promouvoir ensemble des œuvres de charité communes, c’est déjà reconnaitre que nous sommes mus par un seul et même baptême, un seul et même Esprit. C’est aussi apprendre à nous connaitre par un autre biais que les formules doctrinales. C’est enfin apprendre à mieux nous aimer et « à faire l’expérience d’une fraternité plus intense ».

“A quand une déclaration commune sur l’enseignement social chrétien?”

Dans sa dernière exhortation apostolique, le pape François rappelle la valeur de l’engagement social sur la voie de la sainteté. Il y dénonce en effet « l’erreur de ceux qui vivent en suspectant l’engagement social des autres, le considérant comme quelque chose de superficiel, de mondain, de laïcisant, … » (Gaudate et Exultate n° 101). Bartholomée, quant à lui, a ouvert la marche, en prenant acte que le bien commun – un principe-clé de l’enseignement social catholique, qui n’occupe pas forcément la même place dans l’orthodoxie -, reste l’un des piliers les plus solides pour bâtir ensemble la Civilisation de l’Amour. François, fidèle à lui-même, a continué, à Genève, d’avancer sur ce chemin. Du coup : à quand une déclaration commune sur l’enseignement social chrétien ?

Paul H. Dembinski & Pascal Ortelli | 22.06.18

Paul H. Dembinski

Né à Cracovie, Paul H. Dembinski préside la Plateforme Dignité et Développement, groupe de réflexion romand inspiré par l'enseignement social chrétien. Professeur à l'Université de Fribourg, son enseignement s'articule autour des questions liées à la concurrence et à la stratégie internationale des entreprises. Il dirige également l'Observatoire de la Finance à Genève.

Auteur
Dernières publications
Le surendettement pose un grave problème social | © Matt Mad/Flickr/CC BY 2.0
Le "taureau de Wall Street" symbolise l'efficacité économique | © Guillaume/Flickr/CC BY-NC-ND 2.0