Didier Berret

Evangile de dimanche: mystère et boule d’amour

«Debout Jérusalem resplendis! Elle est venue ta lumière et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. […] Les nations marcheront à ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore.» Après la prophétie pétillante d’Isaïe annonçant la visite des Mages, on attendrait un texte d’Evangile un peu plus enthousiaste au moment où elle se réalise. Au lieu de cela, une dramaturgie se met en place. L’ombre d’Hérode le Grand plane sur la crèche et couvre sur son passage les lueurs pâles de Jérusalem.

La ville en émoi frissonne autour de son roitelet qu’elle méprise pourtant. La hiérarchie du Temple s’agite. Ils savent leur trône posé sur le même socle que celui du souverain. Que l’un vacille et les deux s’écroulent! Ils s’inquiètent, obéissent, récitent leur leçon sur le bout du doigt, visent juste mais ne font pas le lien. «Il est écrit…» proclament-ils, savants, mais la Parole stérilisée demeure lettre morte. Jusqu’au bout ils feront preuve d’un statisme exaspérant. Vissés au Temple plus solidement que toutes les statues qu’ils ont refusé d’y installer. Ils n’en bougeront jamais jusqu’à la fin de l’Evangile. Fantoches dans un château de cartes: au premier mot de liberté, tout s’effondre.

Sont-ils seulement capables de soupçonner l’irrésistible brise légère de la mangeoire de Bethléem ou le vent nouveau qui souffle sur le monde dans le silence incandescent des étoiles de la nuit? Hérode pourtant moins pieux a l’intuition plus affutée. Il pressent le changement même s’il n’ose y voir une chance. Auréolé de sa superbe il s’enferre dans la terreur.

Des Ecritures, les Mages n’en savent pas tant, mais ils cherchent. Leur science sonde l’infini des cieux, scrute les étoiles, s’étonne qu’elles brillent. Nulle certitude en cette immensité, juste autant de questions que d’astres. Contrairement à l’élite sacerdotale, ils n’ont pas assigné Dieu à résidence dans l’étroitesse du sanctuaire. Ils pensent avec le poète Isaïe que «le ciel est son trône et la terre l’escabeau de ses pieds.»

«Nul snobisme ni chasse-gardée, les sages ont des coffres-forts ouverts comme leur esprit.»

Alors ils lèvent la tête et observent, admirent, adorent déjà Celui qu’ils ne connaissent pas encore. Leur émerveillement a la fraîcheur scintillante des yeux d’enfants. Ils bougent, ne tiennent pas en place, suivent les rêves qui s’allument dans le ciel, écoutent la voie des songes, questionnent encore quand on les gave de réponses toutes cuites. Ils ne se baladent pas avec une cour et des chaises à porteur, ils marchent et tombent à terre, s’inclinent, se prosternent. Leurs sentiers suivent la route de l’incarnation: du ciel à la terre, comme Jésus.

Leur cheminement initiatique les mène d’une boule de feu à une boule d’amour, d’une star à une anti-star, de la complexité à étudier le cycle des planètes à la simplicité d’entrer dans le cycle de la vie: bercer, nourrir, porter, langer, bercer, nourrir… l’amour est d’une simplicité émouvante! Leurs fronts dressés à hauteur des galaxies se baissent au rang de la fragilité du monde. Les barricades tombent, l’autorité de leur érudition ne les éloigne pas du monde des bergers.

Nul snobisme ni chasse-gardée, les sages ont des coffres-forts ouverts comme leur esprit. D’ailleurs leur mission dévoile le lieu du seul véritable pouvoir, de la suprême liberté: celui de tout donner. L’or des couronnes et de l’oncle Picsou, les écrans de fumée de l’encens des sacrifices, les espaces réservés des grands-prêtres, les privilèges auto-octroyés des uns et des autres, et même la myrrhe si précieuse et si rare, la myrrhe du bien-être et des pommades: tout est déposé devant la paille.

Où comprendre mieux, sinon devant le berceau du tout petit, l’inanité des prétentions du monde à gouverner et à posséder «le règne, la puissance et la gloire»?Un seul en reste définitivement capable sans en faire mésusage: l’Unique roi de la crèche!

Didier Berret | Vendredi 1er janvier 2021


Mt 2, 1-12

Jésus était né à Bethléem en Judée,
au temps du roi Hérode le Grand.
Or, voici que des mages venus d’Orient
arrivèrent à Jérusalem
et demandèrent :
« Où est le roi des Juifs qui vient de naître ?
Nous avons vu son étoile à l’orient
et nous sommes venus nous prosterner devant lui. »
En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé,
et tout Jérusalem avec lui.
Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple,
pour leur demander où devait naître le Christ.
Ils lui répondirent :
« À Bethléem en Judée,
car voici ce qui est écrit par le prophète :
Et toi, Bethléem, terre de Juda,
tu n’es certes pas le dernier
parmi les chefs-lieux de Juda,
car de toi sortira un chef,
qui sera le berger de mon peuple Israël.
»
Alors Hérode convoqua les mages en secret
pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ;
puis il les envoya à Bethléem, en leur disant :
« Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant.
Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer
pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. »
Après avoir entendu le roi, ils partirent.

Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient
les précédait,
jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit
où se trouvait l’enfant.
Quand ils virent l’étoile,
ils se réjouirent d’une très grande joie.
Ils entrèrent dans la maison,
ils virent l’enfant avec Marie sa mère ;
et, tombant à ses pieds,
ils se prosternèrent devant lui.
Ils ouvrirent leurs coffrets,
et lui offrirent leurs présents :
de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode,
ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

Détail de L’Adoration des Mages, de Lorenzo Monaco et Cosimo Rosselli, vers 1420-1422 | Domaine public
1 janvier 2021 | 17:00
par Didier Berret
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